Skip to main content

Full text of "La vie littéraire"

See other formats


LA  VIE   LITTÉRAIRE 


CALMANN   Li:VY,  ÉDITEUR 


DU    MKME   ALTI-L'U 

Format  grand  in-I8. 

BALTHAPAR 1    VOl. 

LE  CRIMK  DE  SYLVESTRE  DONNARD  {OuVmge   COU- 

ronné  par  l'Académie  française) 

l'étui    DE    N  ACRE 


LE    J  A  U  n  I  N    D   1  ;  P  I  C  U  R  E 

J  0  C  A  s  T  E    E  T    L  E    C  H  A  T    M  A  I  G  R  F, 

LB    LIVRE    DE    MON    AMI 

L  B    L  V  S    R  O  U  G  E 

LES    OPINIONS     DE    M.    JÉRÔME    COIGNARD.    . 

l'orme    du    mail 

LE    PUITS   de    sainte    CLAIR K 

LA    ROTISSERIE     DE     LA     REINE     PÉDAUQUC. 

THAÏS 

LAVIELITTÉRAIRE 


Droits  de  traduction  et  de  reproduction  réservés  pour  tous  les  pays, 
y  compris  la  Suède,  la  Norwèpe  et  la  Hollande. 


Coulommiers.  —  Inip.  Paul  lillODAIlD.  —  l-2i-97. 


LA 


VIE  LITTÉRAIRE 


ANATOLE    FRANCE 

DE       l'académie       française 

QUATRIÈME   SÉRIE 


PARIS 


CALMANN   LÉVY,    ÉDITEUR 
ANCIENNE   MAISON   MICHEL  LÉVY  FKËUES 

.'{,     RUE     ADBKR,     3 

1897 

Droits  de  reproduction  et  de  Iraduclion  réservés. 


va 


PREFACE 


En  publiant  ce  quatrième  volume  de  la  Vie 
littéraire,  je  me  fais  un  devoir  très  doux  de 
remercier  le  public  lettré  de  la  bienveillance 
avec  laquelle  il  a  reçu  les  trois  premiers.  Je  ne 
mérite  point  cette  faveur;  mais  si  j'en  étais 
digne  de  quelque  manière  ce  serait  pour  avoir 
,  donné  beaucoup  au  sentiment  et  rien  à  l'esprit  de 
système.  Je  ne  sais  comment  il  faudrait  appeler 
exactement  ces  causeries,  et  sans  doute  elles  ont 
trop  peu  de  forme  pour  avoir  un  nom.  A  coup 
sûr,  le  terme  le  plus  impropre  dont  on  puisse 
les  désigner  est  celui  d'articles  critiques.  Je  ne 
suis  point  du  tout  un  critique.  Je  ne  saurais 
pas  manœuvrer  les  machines  à  battre  dans 
lesquelles  d'habiles  gens  mettent  la  moisson 
littéraire  pour  en  séparer  le  grain  de  la  balle. 
IV.  a 


Il  PRÉFACE. 

Il  y  a  (l«>s  contos  de  féos.  S'il  y  a  aussi  des 
contes  (Ir  Irlirt's,  c'en  sont  l;i  jtliilAl. 

Tout  y  est  senti.  J'y  ai  été  sincère  jusqu'à  la 
eaii(h'ur.  Dire  ce  qu'on  pense  est  un  plaisir 
coùttMix  mais  Irop  vif  pour  que  j'y  renonce 
jamais.  Oiiant  à  faire  des  théories,  c'est  une 
vanité  qui  ne  me  tente  point.  ^ 

Ce  qui  rend  défiant  en  matière  d'esthétique, 
c'est  que  tout  se  démontre  par  le  raisonnement. 
Zenon  d'Elée  a  démontré  que  la  flèche  qui  vole 
est  immobile.  On  pourrait  aussi  démontrer  le 
contraire,  bien  qu'à  vrai  dire,  ce  soit  plus  mal- 
aisé. Car  le  raisonnement  s'étonne  devant  l'évi- 
dence, et  l'on  peut  dire  que  tout  se  démontre, 
hors  ce  que  nous  sentons  véritable.  Une  argu- 
mentation suivie  sur  un  sujet  complexe  ne 
prouvera  jamais  que  Thabileté  de  l'esprit  qui 
l'a  conduite.  M.  Maurice  Barrés  a  été  bien  avisé 
de  dire  dans  un  opuscule  exquis  *  :  «  Ce  qui 
distingue  un  raisonnement  d'un  jeu  de  mots, 
c'est  que  celui-ci  ne  saurait  être  traduit.  »  Il 
faut  bien  que  les  hommes  aient  quelque  soupçon 
de  cette  grande  vérité,  puisqu'ils  ne  se  gou- 

1.  Toute  licence  sauf  contre  l'amour,  1802.  in-18. 


PRÉFACE.  III 

vernent  jamais  par  le  raisonnement.  L'ins- 
tinct et  le  sentiment  les  mènent.  Ils  obéissent 
à  leurs  passions,  à  l'amour,  à  la  haine  et  sur- 
tout à  la  peur  salutaire.  Ils  préfèrent  les  reli- 
gions aux  philosophies  et  ne  raisonnent  que 
pour  se  justifier  de  leurs  mauvais  penchants  et 
de  leurs  méchantes  actions,  ce  qui  est  risible, 
mais  pardonnable.  Les  opérations  les  plus  ins- 
tinctives sont  généralement  celles  où  ils  réus- 
sissent le  mieux,  et  la  nature  a  fondé  sur 
celles-là  seules  la  conservation  de  la  vie  et  la 
perpétuité  de  l'espèce.  Les  systèmes  philoso- 
phiques ont  réussi  en  raison  du  génie  de  leurs 
auteurs,  sans  qu'on  ait  jamais  pu  reconnaître 
en  l'un  d'eux  des  caractères  de  vérité  qui  le 
fissent  prévaloir.  En  morale,  toutes  les  opinions 
ont  été  soutenues,  et,  si  plusieurs  semblent 
s'accorder,  c'est  que  les  moralistes  eurent  souci, 
pour  la  plupart,  de  ne  pas  se  brouiller  avec  le 
sentiment  vulgaire  et  l'instinct  commun.  La 
raison  pure,  s'ils  n'avaient  écouté  qu'elle,  les 
eût  conduits  par  divers  chemins  aux  conclusions 
les  plus  monstrueuses,  comme  il  se  voit  en  cer- 
taines sectes  religieuses  et  en  certaines  hérésies 
dont  les  auteurs,  exaltés  par  la  solitude,  ont 


IV  PRÉFACE. 

méprisé  le  consentement  irrodéclii  dos  lioni- 
mes.  Il  seniMr  (jii'clle  iaisonn;\l  1res  bien, 
celle  ilocte  <aiiiit<\  (|iii,  jiiLioanl  la  création 
mauvaise,  cnseij^nait  aux  fidèles  à  olTenser  les 
lois  })liysiques  et  morales  du  monde,  sur 
Toxemplc  des  criminels  et  préférablement  à 
riinilaliun  de  Gain  et  de  Judas.  Elle  raisonnait 
bien.  Pourtant,  sa  morale  était  abominable. 
Cette  vérité  sainte  et  salutaire  se  trouve  au 
fond  de  toutes  les  religions,  qu'il  est  pour 
riiommeun  guide  plus  sur  que  le  raisonnement 
et  qu'il  faut  écouter  le  cœur  quand  il  parle. 

En  eslbétique,  c'est-à-dire  dans  les  nuages, 
on  peut  argumenter  plus  et  mieux  qu'en  aucun 
autre  sujet.  C'est  en  cet  endroit  qu'il  faut  être 
mélianl.  C'est  là  qu'il  faut  tout  craindre  : 
rindilTérence  comme  la  partialité,  la  froideur 
comme  la  passion,  le  savoir  comme  l'igno- 
rance, l'art,  l'esprit,  la  subtilité  et  l'innocence 
plus  dangeureuse  que  la  ruse.  En  matière 
d'eslliétifiue,  tu  redouteras  les  sopbismes,  sur- 
tout quand  ils  seront  beaux,  et  il  s'en  trouve 
d'admirables.  Tu  n'en  croiras  pas  même  l'esprit 
malbématique,  si  parfait,  si  sublime,  mais  d'une 
telle  délicatesse  que  cette    macbinc    ne    peut 


PREFACE.  V 

travailler  que  dans  le  vide  et  qu'un  grain  de 
sable  dans  les  rouages  suffit  à  les  fausser.  On 
frémit  en  songeant  jusqu'où  ce  grain  de  sable 
peut  entraîner  une  cervelle  mathématique. 
Pensez  à  Pascal! 

L'esthétique  ne  repose  sur  rien  de  solide. 
C'est  un  château  en  Fair.  On  veut  l'appuyer  sur 
l'éthique.  Mais  il  n'y  a  pas  d'éthique.  Il  n'y  a 
pas  de  sociologie.  Il  n'y  a  pas  non  plus  de 
biologie.  L'achèvement  des  sciences  n'a  jamais 
existé  que  dans  la  tête  de  M.  Auguste  Comte, 
dont  l'œuvre  est  une  prophétie.  Quand  la  bio- 
logie sera  constituée,  c'est-à-dire  dans  quel- 
ques millions  d'années,  on  pourra  peut-être 
construire  une  sociologie.  Ce  sera  l'affaire  d'un 
grand  nombre  de  siècles;  après  quoi,  il  sera 
loisible  de  créer  sur  des  bases  solides  une 
science  esthétique.  Mais  alors  notre  planète 
sera  bien  vieille  et  touchera  aux  termes  de  ses 
destins.  Le  soleil,  dont  les  taches  nous  in- 
quiètent déjà,  non  sans  raison,  ne  montrera  plus 
à  la  terre  qu'une  face  d'un  rouge  sombre  et 
fuligineux,  à  demi-couverte  de  scories  opaques, 
et  les  derniers  humains,  retirés  au  fond  des 
mines,  seront  moins  soucieux  de  disserter  sur 


VI  P  I\  K  r  ACE. 

ressence  du  beau  que  do  brûler  dans  les  ténè- 
bres leurs  derniers  morceaux  de  bouille,  avant 
de  s'abîmer  dans  les  glaces  éternelles. 

IVtur  fonder  la  critique,  on  parle  de  tradition 
et  de  consentement  universel.  Il  n'y  on  a  pas. 
L'opinion  presque  générale,  il  est  vrai,  favorise 
certaines  œuvres.  Mais  c'est  en  vertu  d'un  pré- 
jugé, et  nullement  par  cboix  et  par  reffot  d'une 
préférence  spontanée.  Les  œuvres  que  tout  le 
monde  admire  sont  celles  que  personne  n'exa- 
mine. On  les  reçoit  comme  un  fardeau  pré- 
cieux, qu'on  passe  à  d'autres  sans  y  regarder. 
Croyez-vous  vraiment  qu'il  y  ait  beaucoup  de 
liberté  dans  l'approbation  que  nous  donnons 
aux  classiques  grecs,  latins,  et  même  aux  clas- 
siques français?  Le  goût  aussi  qui  nous  porte 
vers  tel  ouvrage  contemporain  et  nous  éloigne 
do  tel  autre  est-il  bien  libre?  iN'est-il  pas  déter- 
miné par  beaucoup  de  circonstances  étrangères 
au  contenu  de  cet  ouvrage,  dont  la  principale 
est  l'esprit  d'imitation,  si  puissant  chez  l'homme 
et  chez  l'animal?  Cet  esprit  d'imitation  nous 
est  nécessaire  pour  vivre  sans  trop  d'égare- 
ment; nous  le  portons  dans  toutes  nos  actions 
et  il  domine  notre  sens  esthétique.  Sans  lui  les 


PRÉFACE.  VII 

opinions  seraient  en  matière  d'art  beaucoup 
plus  diverses  encore  qu'elles  ne  sont.  C'est  par 
lui  qu'un  ouvrage  qui,  pour  quelque  raison  que 
ce  soit,  a  trouvé  d'abord  quelques  suffrages,  en 
recueille  ensuite  un  plus  grand  nombre.  Les 
premiers  seuls  étaient  libres  ;  tous  les  autres  ne 
font  qu'obéir.  Ils  n'ont  ni  spontanéité,  ni  sens, 
ni  valeur,  ni  caractère  aucun.  Et  par  leur 
nombre  ils  font  la  gloire.  Tout  dépend  d'un 
très  petit  commencement.  Aussi  voit-on  que  les 
ouvrages  méprisés  à  leur  naissance  ont  peu  de 
'"hance  de  plaire  un  jour,  et  qu'au  contraire  les 
ouvrages  célèbres  dès  le  début  gardent  long- 
temps leur  réputation  et  sont  estimés  encore 
après  être  devenus  inintelligibles.  Ce  qui  prouve 
bien  que  l'accord  est  le  pur  effet  du  préjugé, 
c'est  qu'il  cesse  avec  lui.  On  en  pourrait  donner 
de  nombreux  exemples.  Je  n'en  rapporterai 
qu'un  seul.  Il  y  a  une  quinzaine  d'années,  dans 
l'examen  d'admission  au  volontariat  d'un  an, 
les  examinateurs  militaires  donnèrent  pour 
dictée  aux  candidats  une  page  sans  signature 
qui,  citée  dans  divers  journaux,  y  fut  raillée 
avec  beaucoup  de  verve  et  excita  la  gaieté  de 
lecteurs    très   lettrés.    —   Où   ces    militaires. 


vil!  rREFACE. 

dt-'iiiaiulail-oii ,  l'iaieiit-ils  allés  chcrchor  des 
phrases  si  baroques  et  si  ridicules?  —  11  les 
jivaicnl  jtriscs  pourlaiit  dans  un  très  beau  livre. 
C'était  thi  .Mitliclot,  et  du  meilleur,  du  Michelel 
du  plus  beau  temps.  MM.  les  officiers  avaient 
tiré  le  texte  de  leur  dictée  de  cette  éclatante 
description  de  la  France  par  laquelle  le  grand 
écrivain  termine  le  premier  volume  de  son 
Histoire  et  qui  en  est  un  des  morceaux  les  plus 
estimés.  «  En  latitude,  les  zones  de  la  France  se 
7narquent  aisément  par  leurs  produits.  Au  Nord, 
les  grasses  et  basses  plai7ies  de  Belgique  et  de 
Flandre  avec  leurs  champs  de  lin  et  de  colza,  et 
le  houblon,  leur  vigne  amère  du  nord,  etc.,  etc.  » 
J'ai  vu  des  connaisseurs  rire  de  ce  style,  qu'ils 
croyaient  celui  de  quelque  vieux  capitaine.  Le 
plaisant  qui  riait  le  plus  fort  était  un  grand 
zélateur  de  Michelet.  Cette  page  est  admirable, 
mais,  pour  être  admirée  d'un  consentement  una- 
nime, faut-il  encore  qu'elle  soit  signée.  Il  en  va 
de  même  de  toute  page  écrite  de  main  dhomme. 
Par  contre,  ce  qu'un  grand  nom  recommande 
a  chance  d'être  loué  aveuglément.  Victor 
Cousin  découvrait  dans  Pascal  des  sublimités 
qu'on  a  reconnu  èlre  des  fautes  du  copiste.  Il 


PRÉFACE.  IX 

s'extasiait,  par  exemple,  sur  certains  «  raccour- 
cis d'abîme  »  qui  proviennent  d'une  mauvaise 
lecture.  On  n'imagine  pas  M.  Victor  Cousin 
admirant  des  «  raccourcis  d'abîme  »  chez  un 
de  ses  contemporains.  Les  rhapsodies  d'un 
Yrain-Lucas  furent  favorablement  accueillies 
de  l'Académie  des  sciences  sous  les  noms  de 
Pascal  et  de  Descartes.  Ossian,  quand  on  le 
croyait  ancien,  semblait  l'égal  d'Homère.  On 
le  méprise  depuis  qu'on  sait  que  c'est  Mac- 
Pherson. 

Lorsque  les  hommes  ont  des  admirations 
communes  et  qu'ils  en  donnent  chacun  la  rai- 
son, la  concorde  se  change  en  discorde.  Dans 
un  même  livre  ils  approuvent  des  choses  con- 
traires qui  ne  peuvent  s'y  trouver  ensemble. 

Ce  serait  un  ouvrage  bien  intéressant  que 
l'histoire  des  variations  de  la  critique  sur  une 
des  œuvres  dont  l'humanité  s'est  le  plus  occu- 
pée, Hamlety  la  Divine  Comédie  ou  VIliade. 
\S Iliade  nous  charme  aujourd'hui  par  un  carac- 
tère barbare  et  primitif  que  nous  y  découvrons 
de  bonne  foi.  Au  xvii®  siècle,  on  louait  Homère 
d'avoir  observé  les  règles  de  l'épopée. 

«  Soyez  assuré,  disait  Boileau,  que  si  Homère 


X  PREFACE. 

a  omployé  le  mot  cliien,  c'est  que  ce  mot  est 
ii<)l)l(^  on  grec.  »  Ces  idées  nous  semblent  ridi- 
cules. Les  nôtres  paraîtront  peut-être  aussi 
ridicules  dans  deux  cents  ans,  car  enfin  on  ne 
peut  mettre  au  rang-  des  vérités  éternelles 
qu'Homère  est  barbare  et  que  la  barbarie  est 
admirahle.  Il  n'est  pas  en  matière  de  littérature 
une  seule  opinion  qu'on  ne  combatte  aisément 
par  l'opinion  contraire.  Qui  saurait  terminer 
les  disputes  des  joueurs  de  flûte? 

Ce  volume  fut  envoyé  à  l'imprimerie  par 
mon  éditeur,  par  mon  ami  très  écouté  et  très 
vénéré,  M.  Calmann  Lévy,  que  nous  avons  eu 
le  malheur  de  perdre  au  mois  de  juin  dernier. 
M.  Ernest  Renan  et  M.  Ludovic  Halévy  ont  dit 
de  cet  homme  de  bien,  dans  un  langage  parfait, 
tout  ce  qu'il  fallait  dire,  et  je  me  tairais  après 
eux  si  mon  devoir  n'était  de  porter  témoignage 
à  mon  tour. 

M.  Calmann  Lévy  succéda,  en  1875,  dans  la 
direction  de  la  maison  de  librairie  à  son  frère 
Michel  dont  il  était  l'associé  depuis  l'année 
4844. 

Cette  maison  demeura  prospère  et  s'accrut 
encore  entre  ses  mains.  Aujourd'hui  elle  édite 


PRÉFACE.  XI 

OU  réimprime  chaque  année  plus  de  deux  mil- 
lions de  volumes  ou  de  pièces  de  théâtre. 

M.  Calmann  Lévy  fut  en  relations  avec  pres- 
que tous  les  écrivains  célèbres  de  ce  temps.  Il 
vécut  en  commerce  intime  avec  Guizot,  Victor 
Plugo,  Tocqueville,  Sainte-Beuve,  Alexandre 
Dumas,  Mérimée,  Ampère,  Octave  Feuillet, 
Sandeau,  Murg-er,  Nisard,  le  duc  d'Aumale,  le 
duc  de  Broglie,  le  comte  d'Haussonville,  Pré- 
vost-Paradol,  Alexandre  Dumas  fils,  Ludovic 
Halévy,  et  tant  d'autres  dont  le  dénombrement 
remplirait  plusieurs  pages  de  ce  livre.  Je  dois 
du  moins  indiquer  les  relations  particulière- 
ment cordiales  qu'il  entretenait  avec  M.  Ernest 
Renan.  C'était  un  legs  de  Michel  Lévy.  M.  Renan 
a  raconté  dans  ses  Souvenirs^  non  sans  charme, 
sa  première  rencontre  avec  l'éditeur  auquel  il 
est  resté  fidèle.  Ces  rapports  excellents  se  con- 
tinuèrent plus  cordialement  encore  avec  M.  Cal- 
mann, devenu,  par  la  mort  de  son  frère  aine, 
le  chef  unique  de  la  maison. 

M.  Calmann  Lévy  était  l'homme  le  plus  sym- 
pathique. 11  portait  en  toutes  choses  une 
extrême  vivacité  alliée  à  une  bonté  exquise.  Je 
crois  bien  qu'il  était  aimé  de  tous  ceux  qui  le 


XII  PREFACE. 

ronnaissaicnt.  Il  avait  l'esprit  des  grandes 
alla  ires,  et  son  attention  infaligahle  ne  négli- 
geait pas  les  plus  petites  choses.  Nous  aimions 
son  bon  riro,  sa  gaieté,  sa  francliiso  et  jusqu'à 
sa  brusquerie.  Car  dans  sa  brusquerie  môme 
il  gardait  toute  la  délicatesse  de  son  cœur.  Il 
était  sur,  fidèle,  obligeant.  Il  aimait  à  faire 
plaisir.  Et,  tout  engagé  qu'il  était  dans  de 
vastes  entreprises,  il  s'intéressait  aux  moin- 
dres affaires  de  ses  amis.  Un  grand  éditeur  est 
une  sorte  de  ministre  des  belles-lettres.  Il  doit 
avoir  les  qualités  d'un  homme  d'Etat.  M.  Gal- 
mann  Lévy  possédait  ces  qualités.  Il  était 
toujours  bien  informé.  Il  connaissait  admira- 
blement, à  son  point  de  vue,  toute  la  littérature 
contemporaine.  Il  savait  sur  le  bout  du  doigt  ses 
auteurs  et  leurs  livres.  Il  faisait  preuve  d'un 
tact  parfait  dans  ses  relations  avec  les  hommes 
de  lettres.  Avec  une  entière  bonhomie  il  saisis- 
sait les  nuances  les  plus  fines.  Il  était  admi- 
rable pour  contenter  les  grands  et  pour  encou- 
rager les  petits.  En  vérité,  c'était  un  bon 
ministre  des  lettres. 

Mais  ce  qui  donnait  un  charme  singulier  à 
son  mérite,  c'était  la  modestie  avec  laquelle  il 


PRÉFACE.  XIII 

le  portait.  Cette  modestie  était  profonde  et 
naturelle.  On  ne  vit  jamais  au  monde  un  homme 
plus  simple,  moins  ébloui  de  sa  fortune.  Il 
avait  gardé  la  candeur  des  enfants  dans  la 
société  desquels  il  se  plaisait  aux  heures  de 
repos. 

Nulle  affectation  chez  cet  homme  excellent, 
et  s'il  s'arrêtait  avec  complaisance  sur  quelque 
endroit  honorable  de  sa  vie,  cet  endroit  était 
celui  des  débuts  laborieux  où  il  avait,  par  son 
zèle,  secondé  son  frère  Michel.  Le  seul  orgueil 
qu'il  montrât  parfois  était  celui  de  ses  obscurs 
commencements. 

Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  le  peindre  dans  sa 
famille,  où  il  déploya  les  plus  belles  vertus 
domestiques.  Il  ne  m'appartient  pas  de  le  mon- 
trer, comme  un  patriarche,  à  sa  table  couronnée 
d'enfants  et  de  petits-enfants.  Les  regrets  qu'il 
y  laisse  ne  s'effaceront  jamais.  Mais  il  me  sera 
peut-être  permis  de  dire  ce  qu'il  fut  pour  moi. 
Il  me  sera  permis  de  payer  ma  dette  à  sa  mé- 
moire. Calmann  Lévy  m'accueillit  dans  mon 
obscurité,  me  soutint,  tenta  mille  fois,  avec 
des  gronderies  charmantes,  de  secouer  ma 
paresse  et  ma  timidité.  Il  souriait  à  mes  hum- 


XIV  PRKFACE. 

hles  succès.  Il  élaiL  plus  un  ami  qu'un  éditeur. 
Bien  d'autres  lui  rendront  un  semblable  témoi- 
gnage. Pour  moi,  c'est  du  plus  profond  de  mon 
cœur  que  je  m'associe  à  la  douleur  incompa- 
rable de  sa  veuve  et  de  ses  lils,  ainsi  qu'aux 
regrets  profond  de  tous  ses  collaborateurs. 

Le  lendemain  môme  de  la  mort  de  M.  Cal- 
mann  Lévy,  M.  Ludovic  Ilalévy  écrivait  ces 
lignes  que  je  veux  citer  : 

«  Calmann  Lévy  est  un  des  hommes  les  meil- 
leurs, les  plus  intelligents,  les  plus  droits  que 
j'aie  jamais  connus. 

((  Resté  jeune  jusqu'à  la  dernière  heure  de  sa 
vie,  il  possédait  cette  grande  vertu  sans  laquelle 
la  vie  n'a  véritablement  aucun  sens  :  la  passion 
du  travail.  On  peut  dire  qu'il  a  eu  deux  familles. 
Sa  famille  de  cœur,  d'abord  :  sa  femme,  ses 
fils,  sa  fille,  ses  petits-enfants,  tous  si  tendre- 
ment aimés  par  lui...  Et  comme  celte  tendresse 
lui  était  rendue!  Puis  ce  que  j'appellerai  sa 
famille  de  travail,  ses  collaborateurs  de  la  rue 
Auber.  Il  y  avait  plaisir  à  le  voir,  allant  et 
venant,  dans  cet  immense  magasin  de  librairie, 
parmi  ces  montagnes  de  livres,  au  milieu  de 
ses  employés;  il  était  vraiment  pour  eux  le 


PRÉFACE.  XV 

patron,  dans  le  vieux  sens,  dans  le  bon  sens  du 
mot.  D'ailleurs,  il  en  était  des  employés  comme 
des  auteurs;  ils  quittaient  bien  rarement  la 
maison.  J'ai  vu  arriver,  il  y  a  une  trentaine 
d'années,  dans  la  librairie  de  la  rue  Yivienne, 
des  enfants  qui  rangeaient  des  livres  et  faisaient 
des  paquets;  je  les  vois  aujourd'hui,  rue  Auber, 
grisonnants  et  devenus ,  dans  des  situations 
importantes,  des  hommes  tout  à  fait  distingués. 
Et  cela  grâce  à  celui  qu'ils  continuaient  à 
appeler  le  patron. 

«  Plus  heureux  que  son  frère  Michel  qui 
n'avait  pas  d'enfants,  Galmann  Lévy  a  eu  la 
joie  de  pouvoir  se  dire,  en  regardant  ses  trois 
fils,  que  son  œuvre  serait  dignement  continuée 
par  ceux  qui  portent  son  nom.  Il  ne  pouvait 
être  en  de  meilleures  mains,  cet  héritage  d'un 
demi-siècle  de  travail  et  d'honneur.  » 

C'est  de  tout  cœur  que  je  m'associe  aux 
sentiments  si  bien  exprimés  par  M.  Ludovic 
Halévy.  Je  le  fais  avec  quelque  autorité  et 
quelque  connaissance,  étant  déjà  ancien  dans 
la  «  copie  »  et  dans  les  livres.  Du  vivant  de 
M.  Galmann  Lévy,  j'ai  vu  ses  trois  fils  le 
seconder  en  son  vaste  et  délicat  travail  d'édi- 


XVI  PRÉFACE. 

teiir.  J'ai  vu  M.  Paul  Galmann,  formi;  dès  l'^n- 
fance  par  Toncle  Michel,  et  depuis  longtemps 
rompu  aux  aiï'aires,  suppléer,  avec  ses  deux 
jeunes  frères,  le  vieux  chef  que  nous  regret- 
tons, mais  qui  revit  dans  ses  enfants.  Je  sais, 
par  <'xpérience,  combien  MM.  l*aul,  Georges 
et  Gaston  Calmann  Lévy  sont  d'un  commerce 
agréable  et  sur.  Certes  l'héritage  de  travail  et 
d'honneur  laissé  par  leur  père  ne  saurait  être 
mieux  placé  qu'en  leurs  mains. 

A.  F. 

Mai  1892. 


LA  VIE  LITTÉRAIRE 


MADAME    ACKERMANN 


Tai  eu  l'honneur  de  connaître  madame  Ackermann, 
qui  vient  de  mourir.  Je  la  voyais  à  ses  échappées  de 
Nice,  l'été,  dans  sa  petite  chambre  de  la  rue  des  Feuillan- 
tines qu'emplissaient  l'ombre  et  le  reflet  pâle  des  grands 
arbres.  C'était  une  vieille  dame  d'humble  apparence. 
Le  grossier  tricot  de  laine,  qui  enveloppait  ses  joues, 
cachait  ses  cheveux  blancs,  dernière  parure,  qu'elle 
dédaignait  comme  elle  avait  dédaigné  toutes  les  autres. 
Sa  personne,  sa  mise,  son  attitude  annonçaient  un  mépris 
immémorial  des  voluptés  terrestres  et  l'on  sentait,  dès 
l'abord,  que  cette  dame  avait  été  brouillée  de  tout  temps 
avec  la  nature. 

—  Quoi!  s'écria  M.  Paul  Desjardins,  quand  un  jour 
on  la  lui  montra  qui  passait  dans  la  rue,  c'est  là 
madame  Ackermann?  elle  ressemble  à  une  loueuse  de 
chaises. 

IV.  4 


2  LA     Vin     LITTI':UA1IIE. 

Kt  il  est  vrai  (m'clle  ressomlilnil  ;i  une  loueuse  de 
chaises.  Mais  elle  pensait  forleinenl  et  son  âme  auda- 
cieuse s'était  alTranchie  des  vaines  terreurs  qui  dominent 
le  commun  des  hommes. 

Louise  Choquet  fut  élevée  à  la  campagne.  Ses  meil- 
leurs moments  —  elle  nous  Ta  dit  —  étaient  ceux 
qu'elle  passait,  assise  dans  un  coin  du  jardin,  à  regarder 
les  moucherons,  les  fourmis  et  surtout  les  cloportes. 
Comme  i)eauconp  d'enfants  intelli^^enls,  elle  eut  grand' 
peine  à  ap[)rendre  à  lire.  Le  catéchisme  la  rendit  ;i  moitié 
folle  d'épouvante.  Quand  elle  fut  un  peu  grande,  un  hon 
prêtre  se  donna  beaucoup  de  peine  pour  lui  expliquer 
la  doctrine  chrétienne;  elle  suivit  cet  enseignement  avec 
une  extrême  attention.  Quand  il  fut  terminé,  elle  avait 
cessé  de  croire  tout  à  fait  et  pour  jamais.  Orpheline  de 
bonne  heure,  elle  alla  \ivre  à  Berlin,  chez  des  hôtes 
excellents,  où  elle  connut  Alexandre  de  Humboldt, 
Varnhagen,  Jean  Millier,  Bœkh,  des  savants,  des  philo- 
sophes. Son  esprit  était  déjà  formé  et  son  intelligence 
armée.  Il  y  avait  déjà  en  elle  ce  pessimisme  profond  qui 
a  éclaté  depuis. 

Là,  elle  fut  aimée  d'un  doux  savant,  nommé  Acker- 
mann,  qui  faisait  des  dictionnaires  et  rêvait  le  bonheur 
de  l'humanité.  Elle  consentit  à  l'épouser  après  s'être 
assurée  qu'il  pensait  comme  elle  que  la  vie  est  mauvaise 
et  que  c'est  un  crime  de  la  donner.  Après  deux  ans 
d'une  union  tranquille,  Ackermann  mourut  sur  ses 
livres,  et  sa  veuve  se  retira  à  iS'ice,  dans  un  ancien  cou- 
vent de  dominicains,  encore  di\  isé  en  cellules.  Elle  y  lit 


MADAME    ACKERMANN.  3 

Ijîilir  une  tour  d'où  elle  découvrait  le  golfe  bleu  et  les 
cimes  blanches  des  montagnes  du  Piémont.  C'est  là 
qu'elle  est  morle  après  quarante-quatre  ans  de  solitude. 
Chaque  malin,  comme  le  vieux  RoUin  dans  sa  maison 
de  Saint-Élienne-du-Mont,  elle  allait  voir,  en  se  levant, 
comment  ses  arbres  fruitiers  avaient  passé  la  nuit.  De 
temps  en  temps,  dans  la  paix  de  ses  jours  monotones, 
elle  écrivait  ces  vers  désespérés  qui  lui  survivent.  Pas 
de  vie  plus  unie  que  la  sienne.  Cette  audacieuse  mena 
l'existence  la  plus  régulière. 

«  Je  puis  être  hardie  dans  mes  spéculations  philoso- 
phiques, disait-elle;  mais,  en  revanche,  j'ai  toujours  élé 
extrêmement  circonspecte  dans  ma  conduite.  Cela  se 
comprend  d'ailleurs.  On  ne  commet  guère  d'imprudences 
que  du  côté  de  ses  passions;  or,  je  n'ai  jamais  connu 
que  celles  de  l'esprit.  »  Tout  son  bonheur  au  monde  et 
son  unique  sensualité  furent  de  voir  fleurir  ses  aman- 
diers et  de  causer  de  Pascal  avec  M.  Ernest  Havet. 

Sans  demander  aucune  aide  au  ciel,  elle  exerça  les 
vertus  de  ces  saintes  femmes,  de  ces  veuves  voilées  que 
célèbre  l'Église.  Nalurellement,  elle  était  d'une  pudeur 
farouche. 

L'idée  seule  d'une  faiblesse  des  sens  lui  faisait  horreur, 
et  elle  s'éloignait  avec  dégoût  des  personnes  qu'elle 
soupçonnait  d'être  trop  attachées  aux  choses  de  la  chair. 
Quand  elle  avait  dit  d'une  femme  «  elle  est  instinctive  », 
c'était  un  congé  définitif.  Elle  avait  même,  à  cet  endroit, 
des  rigueurs  inconcevables.  Il  lui  arriva  de  se  brouiller 
avec  une  amie  d'enfance,  parce  que  la  pauvre  dame, 


4  LA     VI  i:     LITTÉRAIUn. 

àp^ée  alors  de  \)\u>  de  soixante  ans,  av.iil  un  jour,  assise 
au  coin  du  feu,  passé  les  pincelles  à  un  livs  \iru\  mon- 
sieur d'une  manière  trop  sensuelle.  J'éla  s  la  (juand  la 
chose  advint.  Il  me  souvient  (ju'on  parlait  de  Kant  et  de 
l'impératif  calé^^orique.  l*our  ma  part,  je  ne  vis  rien 
que  d'innocent  dans  les  deux  vieillards  el  dans  les  pin- 
cettes. La  dame  du  coin  du  feu  n'en  fui  jias  moins 
chassée  sans  retour.  Madame  Ackermann  l'avait  jugée 
instinctive.  Elle  n'en  démordit  point. 

Madame  Ackermann  était  capable  d'une  sorte  d'amitié 
droite  el  simple.  Elle  s'était  fait  pour  ses  vacances  pari- 
siennes une  famille  d'esprit.  Comme  toutes  les  belles 
âmes  elle  aimait  la  jeunesse.  Le  docteur  Pozzi  et  M.  Jo- 
seph Reinach  n'ont  pas  oublié  le  temps  où  elle  les  appe- 
lait ses  enfants.  Chaque  fois  que  quelqu'un  de  ses  jeunes 
amis  se  mariait,  elle  était  désespérée.  Pour  elle,  bien 
qu'elle  y  eût  passé  jadis  assez  doucement,  mais  sous  con- 
ditions, le  mariage  était  le  mal  et  le  pire  mal,  car  sa  can- 
deur n'en  soupçonnait  pas  d'autre.  Elle  était  philosophe  : 
l'innocence  des  philosophes  est  insondable.  A  son  sens, 
un  homme  marié  était  un  homme  perdu.  Songez  donc! 
Les  femmes,  môme  les  plus  honnêtes,  sont  tellement 
«  instinctives  »  !  Elle  frissonnait  à  celle  seule  pensée. 
Ceux  qui  ne  l'ont  point  connue  ne  sauront  jamais  ce 
que  c'est  (ju'une  puritaine  athée.  Et  poui  tant,  ô  replis 
[irofonds  du  cœur,  ô  contradictions  secrètes  de  l'âme! 
je  crois  qu'au  fond  d'ell«-mème  et  bien  à  son  insu,  cette 
dame  avait  (juelque  prèlèrence  pour  les  mauvais  sujets. 
En  poésie  du  moins.  Elle  était  folle  de  Musset.  Enfin 


MADAME   ACKERMANN.  5 

cetle  olistinéc  conlemptrice  de  l'amour,  un  jour,  à  l'ombre 
de  ses  orangers,  a  écrit  cette  pensée  dons  le  petit  cahier 
où  elle  mettait  les  secrets  de  son  âme  :  «  Amour,  on  a 
beau  t'accuser  et  te  maudire,  c'est  toujours  à  toi  qu'il 
faut  aller  demander  la  force  et  la  flamme!  » 

Comme  tous  les  solitaires,  elle  était  pleine  d'elle- 
même.  Elle  ne  savait  qu'elle  et  se  récitait  sans  cesse. 
Elle  allait  portant  dans  sa  poche  une  petite  autobio- 
graphie manuscrite  qu'elle  lisait  à  tout  venant  et  qu'elle 
finit  par  faire  imprimer.  Ses  plus  beaux  vers  insérés 
dans  la  Revue  moderne,  avaient  passé  inaperçus.  C'est 
un  article  de  M.  Caro  qui  les  fit  connaître  tout  d'un  coup. 
Elle  eut  depuis  lors  un  groupe  d'admirateurs  fervents. 

.J'en  faisais  partie,  mais  sans  m'y  distinguer.  Sa  poésie 
me  donnait  plus  d'étonnement  que  de  charme,  et  je  ne 
sus  pas  la  louer  au  delà  de  mon  sentiment.  Elle  élait 
sensible  à  cet  égard  et,  comme  elle  avait  le  cœur  droit 
et  l'esprit  direct,  elle  me  dit  un  jour  : 

—  Que  trouvez-vous  donc  qui  manque  à  mes  vers, 
pour  que  vous  ne  les  aimiez  pas? 

Je  lui  avouai  que,  tout  beaux  qu'ils  étaient,  ils  m'ef- 
frayaient un  peu,  dans  leur  grandeur  aride.  Je  m'en 
excusai  sur  ma  frivolité  naturelle. 

—  Comme  les  enfants,  lui  dis-je,  j'aime  les  images, 
et  vous  les  dédaignez.  C'est  sans  doute  avec  raison  que 
vous  n'en  avez  pas. 

Elle  demeura  un  moment  stupéfaite.  Puis,  dans  l'excès 
de  Fétonnemenl,  elle  s'écria  : 

—  Pas  d'images!   que   dites-vous  là?  Je  n'ai  pas 


6  LA     VIE     LITTÉIIAIIIE. 

d'images!  mais  j'ai  «  l'esquif  >.  «  L'es(jiiif  »,  n'est-ce 
pas  une  imai^e?  Et  celle-là  ne  suffit-elle  pas  à  tout? 
L'esquif  sur  une  mer  ora<^^euso,  l'esquif  sur  un  lar  tran- 
quille!... Que  voulez-vous  de  plus? 

Oui  certes  elle  avait  «  l'esquif  »,  celte  bonne  madame 
Ackt'ruiann.  Elle  avait  aussi  l'écueil  et  les  autans,  le 
vallon,  le  bosquet,  l'aigle  et  la  colombe,  et  le  sein  des 
airs,  et  le  sein  des  bois,  et  le  sein  de  la  nature.  Sa  langue 
poétique  était  composée  de  toules  les  vieilleries  de  son 
enfance. 

Et  pourtant  ces  vers  aux  formes  usées,  aux  couleurs 
pâlies,  s'imprimèrent  fortement  dans  les  esprits  d'élite; 
celle  poésie  retenlit  dans  les  âmes  pensantes,  celle  musc 
sans  parure  et  pres(]ue  sans  beauté  s'assit  en  préférée 
au  foyer  des  hommes  de  réilexion  et  d'étude.  Pourquoi? 
Cerles,  ce  n'est  pas  sans  raison.  Madame  Ackermann 
apportait  une  chose  si  rare  en  poésie  qu'on  la  crut 
uni(|ue  :  le  sérieux,  la  conviction  forte.  Celle  femme 
exprima  dans  sa  solitude,  avec  une  sincérité  entière,  son 
idée  du  monde  et  de  la  vie.  A  cet  égard  je  ne  vois  que 
M.  Sully-Prudhomme  qui  puisse  lui  élre  comparé.  Elle 
fui  comme  lui,  avec  moins  d'étendue  dans  l'espril,  mais 
plus  de  force,  un  véritable  poète  [)liilosophe.  Elle  eut  la 
passion  des  idées.  C'est  par  là  qu'elle  est  grande.  Soit 
qu'elle  nous  montre  au  jugement  dernier  les  morts 
refusant  de  se  lever  à  l'appel  de  l'ange  et  repoussant 
même  le  bonheur  quand  c'est  Dieu,  l'auteur  du  mal, 
qui  le  leur  aj)porte,  soit  qu'elle  dise  à  ce  dieu  :  «  Tu 
m'as  pris  celui  (pie  j'aimais;  comment  le  rcconnailrai-je 


MADAME   ACKERMANN. 


quand  lu  en  auras  l'ail  un  bienheureux?  Garde-le; 
j'aime  mieux  ne  le  revoir  jamais.  »  Soit  qu'elle  crie  à  la 
nalure  :  «  En  vain  lu  poursuis  Ion  obscur  idéal  à  tra- 
vers tes  créations  infinies  :  tu  n'enfanteras  jamais  que  le 
mal  et  la  mort  »,  elle  fait  entendre  Taccent  d'une  médi- 
tation passionnée,  elle  est  poète  par  l'audace  réfléchie 
du  blasphème;  tous  les  plis  mal  faits  du  discours  tom- 
bent; Ton  ne  voit  plus  que  la  robuste  nudité  et  le  geste 
sublime  de  la  pensée. 

On  admire,  on  est  ému,  on  ressent  une  effrayante 
sympathie  et  l'on  murmure  cette  parole  du  poète  Alfred 
de  Vigny  :  «  Tous  ceux  qui  luttèrent  contre  le  ciel  injuste 
ont  eu  l'admiration  et  l'amour  secret  des  hommes.  » 

Rappelez-vous  le  chœur  des  Malheureux,  qui  ne  veu- 
lent pas  renaître,  même  pour  goûter  la  béatilude  éter- 
nelle, mais  tardi\e. 


Près  de  nous  la  jeunesse  a  passé  les  mains  vides, 

Sans  nous  avoir  fêtés,  sans  nous  avoir  souri. 

Les  sources  de  l'amour  sur  nos  lèvres  avides, 

Comme  une  eau  fugitive,  au  printemps  ont  tari. 

Dans  nos  sentiers  brûlés  pas  une  fleur  ouverte. 

Si,  pour  aider  nos  pas,  quelque  soutien  chéri 

Parfois  s'offrait  à  nous  sur  la  route  déserte, 

Lorsque  nous  les  touchions,  nos  appuis  se  brisaient; 

Tout  devenait  roseau  quand  nos  cœurs  s'y  posaient. 

Au  gouffre  que  pour  nous  creusait  la  Destinée, 

Une  invisible  main  nous  poussait  acharnée. 

Comme  un  bourreau,  craignant  de  nous  voir  échapper, 

A  nos  côtés  marchait  le  Malheur  inflexible. 

Nous  portions  une  plaie  à  chaque  endroit  sensible, 

Et  l'aveugle  Hasard  savait  où  nous  frapper. 

Peut-être  aurions-nous  droit  aux  célestes  délices; 
Non!  ce  n'est  point  à  nous  de  redouter  l'enfer, 


8  LA     VIE    LITTERAIRE. 

Car  nos  fautes  n'ont  pas  mérité  de  supplices  ; 
Si  nous  avons  failli,  nous  avons  tant  soulVerl! 
Kh  bien  !  nous  renoncions  même  à  celle  esiièrance 
D'entrer  dans  ton  royaume  et  de  voir  les  splendeurs; 
Seigneur  nous  refusons  jusqu'à  ta  récompense, 
Et  nous  ne  voulons  pas  du  prix  de  nos  douleurs. 

Nous  le  savons,  tu  peux  donner  encor  des  ailes 

Aux  âmes  qui  i)loyaient  sous  un  fardeau  trop  lourd; 

Tu  peux,  lors(|u'il  te  plait,  loin  des  sphères  mortelles 

Les  élever  à  loi   dans  la  grâce  et  l'amour; 

Tu  peux,  parmi  les  chu'urs  qui  chantent  tes  louanges, 

A  tes  pieds,  sous  les  yeux,  nous  mettre  au  premier  rang, 

Nous  faire  couronner  par  la  main  de  tes  anges. 

Nous  rcvèlir  de  gloire  en  nous  transfigurant, 

Tu  peux  nous  pénétrer  d'une  vigueur  nouvelle, 

Nous  rendre  le  désir  que  nous  avions  perdu... 

Oui,  mais  le  Souvenir,  celte  ronce  immortelle 

Attachée  à  nos  cœurs,  l'en  arracheras-tu? 


Ilappelez-vous    les    imprécations   de  l'iiomme   à   la 
rialure  : 

Eh  bien!  reprends-le  donc  ce  peu  de  fange  obscure, 
Qui  pour  quelques  instants  s'anima  sous  ta  main; 
Dans  Ion  dédain  superbe,  implacable  Nature, 
Brise  à  jamais  le  moule  humain! 

De  ces  tristes  débris,  quand  tu  verrais,  ravie. 
D'autres  créations  éclore  à  grands  essaims, 
Ton  Idée  éclater  en  des  formes  de  vie 
Plus  dociles  à  tes  desseins. 

Est-ce  à  dire  que  Lui,  ton  espoir,  la  chimère. 
Parce  qu'il  fut  rêvé,  puisse  un  jour  exister? 
Tu  crois  avoir  conçu,  tu  voudrais  être  mère; 
A  l'œuvre!  11  s'agit  d'enfanter. 

Change  en  réalité  ton  attente  sublime. 
Mais  quoi!  pour  les  franchir  malgré  tous  tes  élans, 
La  distance  est  trop  grande  et  trop  profond  l'abime 
Entre  ta  pensée  et  tes  flancs. 


MADAME    ACKERMANN. 

La  mort  est  le  seul  fruit  qu'en  tes  crises  futures 
Il  te  sera  donné  d'atteindre  et  de  cueillir; 
Toujours  nouveau  débris,  toujours  des  créatures 
Que  tu  devras  ensevelir! 

Car  sur  ta  route  en  vain  l'âge  à  l'âge  succède 
Les  tombes,  les  berceaux  ont  beau  s'accumuler 
L'idéal  qui  te  fuit,  l'idéal  qui  t'obsède 
A  l'infini  pour  reculer. 


Et  l'on  s'étonne  que  d'une  existence  tout  unie  et 
tranquille  soit  sortie  celte  œuvre  de  désespoir.  Dans  sa 
cellule  aussi  froide,  aussi  chaste,  aussi  paisible  qu'au 
temps  des  fils  de  Dominique,  la  recluse  de  Nice  a 
gémi  comme  une  sainte  de  l'athéisme,  sur  les  misères 
qu'elle  n'éprouvait  pas,  sur  les  souffrances  de  l'huma- 
nité tout  entière.  Elle  a  fait  doucement  le  songe  de  la 
vie;  mais  elle  savait  que  ce  n'était  qu'un  songe.  Peut- 
être  vaut-il  mieux  croire  à  la  réalité  de  l'être  et  à  la 
bonté  divine,  puisque,  si  c'est  là  une  illusion,  c'est  une 
illusion  que  la  mort  indulgente  ne  dissipera  [)oin[.  Quoi 
qu'il  soit  de  nous,  ceux  qui  croient  à  l'immortalité 
de  la  personne  humaine  n'ont  pas  à  craindre  irêtre 
détrompés  après  leur  mort.  Si,  comme  il  est  inliniment 
probable,  ils  ont  espéré  en  vain,  s'ils  ont  été  dupes,  ils 
ne  le  sauront  jamais. 


1. 


>   1 


NOTRE  COEUIl 


Oui,  snns  doute,  M.  de  jl;nii>;i->;!nl  n  r;:i o  i  :  li  ::. 
mœurs,  les  idées,  les  croyances,  les  <i'iiliiii<  nls,  .oui 
change.  Chaque  génération  apporli-  des  niodi  >  i-l  Acs 
passions  nouvelles.  Ce  perpétutd  écoult.'menl  du  loule>  1.  s 
formes  et  de  toutes  les  pensées  est  le  granti  iiniuscinent 
et  aussi  la  grande  tristesse  de  la  vie.  M.  de  Maupassanl 
a  raison  :  ce  qui  fut  n'est  plus  et  ne  sera  jamais  plus. 
De  là  le  charme  [tuissuit  du  passé.  M.  de  Maupassanl  a 
raison  :  Tous  les  vingt-cinq  ans  les  iionimes  et  les  i'emmes 
trouvent  à  la  vie  et  à  Tamour  un  goiàt  qui  n'avait  point 
encore  été  senti.  Nos  grand'mères  étaient  romanti(|ues. 
Leur  imagination  aspirait  aux  passions  tragiques.  C'était 
le  temps  où  les  femmes  portaient  des  boucles  à  l'an- 
glaise et  des  manches  à  gigot  :  on  les  aimait  ainsi.  Les 
hommes  étaient  coiffés  en  coup  de  vent.  Il  leur  suflisait 
pour  cela  de  se  brosser  les  cheveux,  chaque  matin,  d'une 

1.  Par  <Juy  de  Maupassant. 


NOTRE    C  CE  U  R  .  Il 

certaine  manière.  Mais,  par  cet  arlifue,  ils  avaient  l'air 
de  voyageurs  errant  sur  la  pMinte  d'un  cap  ou  sur  la 
cime  d'une  montagne,  et  ils  semblaient  perpétuellement 
exposés,  comme  M.  de  Chateaubriand,  aux  orages  ds 
passions  et  aux  tempeles  qui  emportent  les  empires.  La 
dignité  humaine  en  était  beaucoup  relevée.  Sous  Napo- 
léon III,  les  allures  devinrent  plus  libres  et  les  physio- 
nomies plus  vulgaires.  Aux  jours  de  sainte  Crinoline, 
les  femmes,  entraînées  dans  un  tourbillon  de  plaisirs, 
allaient  de  bal  en  bal  et  de  souper  en  souper,  vivant 
vile,  aimant  vite  et,  comme  madame  Benoiton,  ne  restant 
jamais  chez  elles.  Puis,-  quand  la  fête  fut  finie,  la  mor- 
phine en  consola  plus  d'une  des  tristesses  du  déclin.  Et 
peu  d'entre  elles  eurent  l'art,  l'art  exquis  de  bien  vieillir, 
d'achever  de  vivre  à  la  façon  des  dames  du  temps  jadis 
qui,  sages  enfin  et  coquettes  encore,  abritaient  pieuse- 
ment sous  la  dentelle  les  débris  de  leur  beauté,  les  restes 
de  leur  grâce,  et  de  loin  souriaient  doucement  à  la 
jeunesse,  dans  laquelle  elles  ciiercbaient  les  figures  de 
leurs  souvenirs.  Vingt  ans  sont  passés  sur  les  beaux 
jours  de  madame  Benoiton;  de  nouveaux  sentiments  se 
sont  formés  dans  une  chair  nouvelle.  La  génér.ition 
actuelle  a  sans  doute  sa  manière  h  elle  de  senlir  et  de 
comprendre,  d'aimer  et  de  vouloir.  Elle  a  sa  figure 
propre,  elle  a  son  esprit  particulier,  qu'il  est  difficile  de 
reconnaître. 

Il  faut  beaucoup  d'observation  et  une  sorte  d'instinct 
pour  saisir  le  caractère  de  l'époque  dans  laquelle  on  vit 
et  pour  démêler  au  milieu  de  l'infinie  complexité  des 


]2  LA     VIE     LITTEUAlUi:. 

clioscs  actuelles  les  Iniils  essentiels,  les  lormes  typiques. 
M.  (le  Maupassanl  y  doit  rf'ussir  mitant  (.'t  mieux  (jue 
personne,  car  il  a  \\v\\  juste  et  rinluilion  sûre.  Il  esl 
perspicace  avec  simplicité.  Son  nouveau  roman  veut 
nous  montrer  un  homme  et  une  femme  en  1890,  nous 
peindre  l'amour,  l'antique  amour,  le  premier  né  des 
dieux,  sous  sa  figure  présente  et  dans  sa  dernière  méta- 
inor[ihose.  Si  la  peinture  est  fidèle,  si  l'artiste  a  bien  vu 
et  Itien  copié  ses  modèles,  il  faut  convenir  qu'une  Pari- 
sienne de  nos  jours  est  peu  capable  d'une  passion  forte, 
d'un  sentiment  vrai. 

Miclièle  de  Hurne,  si  jolie  dans  son  éclat  doré,  avec 
son  nez  fin  et  souriant  et  son  regard  de  Heur  passée,  esl 
une  mondaine  accomplie.  Elle  a  ce  goût  léger  des  arts 
(jui  donne  de  la  grâce  au  luxe  et  communique  à  la  beau  lé 
un  charme  qui  la  rend  loule-puissaule  sur  les  esprits 
raffinés.  De  plus,  sous  des  airs  de  gamin  et  avec  un 
mauvais  ton  tout  à  fait  moderne  et  du  dernier  bateau, 
elle  a  cet  instinct  de  sauvage,  cette  ruse  de  Peau-Uouge 
par  laquelle  les  femmes  sont  si  redoutables,  j'entends 
les  vraies  femmes,  celles  qui  savent  armer  leur  beauté. 
Au  reste  d'esprit  médiocre,  ne  sentant  point  ce  qui  esl 
vraiment  grand,  alTairée,  frivole,  vide  et  s'ennuyanl 
toujours. 

Elle  est  veuve.  Son  père  l'aide  à  donner  des  dîners  et 
des  soirées  dont  on  parle  dans  les  journaux.  Ce  père  esl 
aussi  très  moderne.  Il  ne  prétend  pas  aux  respects  exa- 
gérés de  sa  fille,  qu'il  aime  en  connaisseur,  avec  une 
petite  pointe  de  sensualisme  et  de  jahiusie.  Très  galant 


NOTRE    COEUR.  13 

homme  sans  doule,  mais  poussant  assez  Join  le  dilellan- 
tisme  de  la  paleruilé. 

Madame  de  Burne  reçoit  dans  son  pavillon  de  la  rue 
du  Général-Foy  des  musiciens,  des  romanciers,  des  pein- 
tres, des  diplomates,  des  gens  riclies,  entin  le  personnel 
jordinaire  d'un  salon  à  la  mode.  On  sail  qu'aujourd'hui 
les  hommes  de  talent  sont  fort  bien  accueilis  dans  le 
monde  quand  ils  sont  célèbres.  A  mesure  qu'on  avance 
dans  la  vie,  on  s'aperçoit  que  le  courage  le  plus  rare  est 
celui  de  penser.  Le  monde  se  croit  assez  hardi  quand  il 
soutient  les  réputations  établies.  Madame  de  Burne  a  un 
romancier  naturaliste  dont  les  livres  se  tirent  à  plusieurs 
mille  et  un  musicien  qui,  selon  l'usage,  a  fait  jouer  un 
opéra  d'abord  à  Bruxelles,  puis  à  Paris.  Il  y  a  cent  ans, 
elle  aurait  eu  un  perroquet  et  un  philosophe. 

Son  salon  est  très  distingué,  sélect,  diraient  les  jour- 
naux :  madame  de  Burne  qui  adore  être  adorée,  a  tourné 
la  tête  à  tous  ses  intimes.  Tous  ont  eu  leur  crise.  Elle  les 
a  tous  gardés,  sans  doute  parce  qu'elle  n'en  a  préféré 
aucun.  Mais  un  nouveau  venu,  M.  André  MarioUe  qui 
l'aime  à  son  tour,  et  le  lui  dit,  parvient  à  lui  inspirer 
l'idée  qu'il  est  peut-être  bon  d'aimer.  Elle  se  donne  à 
lui  sans  marchander,  généreusement.  Elle  a  de  la  crâ- 
nerie,  cette  petite  femme;  mais  elle  n'est  pas  faite  pour 
aimer.  M.  André  Mariolle  s'aperçoit  bien  vite  qu'elle  y 
met  une  distraclion  impardonnable.  Il  en  souffre,  car  il 
aime  profondément,  lui,  et  il  la  veut  toute.  Après  un  an 
d'essais,  fatigué,  irrité,  désespéré  de  la  trouver  toujours 
près  de  lui  absente  ou  fuyante,  il  rompt,  s'échappe  et  va 


14  LA     Vin     LITTÉRAIRE. 

se  cacher.  Mais  pas  lii's  loin,  à  Fonlaiiielilciu  sonlcinenl  où 
il  trouve  une  pelite.^ervanle  (J'aulierj^e  (lui  lui  iir(iii\e  loiit 
de  suite  que  les  femmes  n'ont  [)as  toutes,  en  amour,  Télé- 
ganle  inililTérence  de  madame  de  lUirue.  Voilà  le  roman. 
H  est  cruel  et  ce  n'est  pointde  ma  faule.  Uu<'l(|ues-unsde 
mes  lei'leurs,  et  non  pas  ceii\  donl  la  s\  nipalliic  m'est  la 
moins  chère,  se  i)lai^fnent  parfois,  je  le  s.iis,  avec  une 
douceur  (jui  me  louche,  (jue  je  ne  les  édifie  point  assez 
et  que  je  ne  dis  plus  rien  pour  la  consolation  des  affli- 
gés, l'édilicalion  des  fidèles  et  le  salut  des  [lécheurs. 

Qu'ils  ne  s'en  prennent  pas  trop  à  moi  de  tout  ce  que 
je  suis  ohligé  de  leur  montrer  d'amer  et  de  pénihle.  Il  y  a 
dans  la  pensée  contemporaine  une  étrange  âcrelé.  Notre 
liltéralure  ne  croit  plus  à  la  bonté  des  choses.  Écoulons 
un  rêveur  comme  Loti,  un  intellectuel  comme  Bourgel, 
un  sensualisle  comme  Maupassanl,  et,  nous  entendrons, 
sur  des  tons  difféivnls,  les  mêmes  paroles  de  desenchan- 
tement. On  ne  nous  montre  plus  de  Mandant  ni  de  Clélie 
triomphant  par  la  vertu  des  faihiesses  de  l'ànie  (  l  ik^ 
sens.  L'art  du  xvii^  siècle  croyait  à  la  vertu,  du  moins 
avant  Racine  qui  fut  le  plus  audacieux,  le  plus  terrible  et 
le  plus  vrai  des  naturalistes,  et  peut-être,  à  certains  égards 
le  moins  moral.  L'art  du  xviii^  siècle  croyait  à  la  raison. 
L'art  du  xix*"  siècle  croyait  d'abord  à  la  passion,  avec  C!ia- 
leaubriand,  George  Sandetlesromanliiiues.  Maintenant, 
avec  les  naturalistes,  il  ne  croit  plus  qu'à  rinstinct. 

C'est  sur  les  fatalités  de  nature,  sur  le  déterminisme 
universel  que  nos  romanciers  les  plus  puissants  fondent 
leur  morale  et  déroulent  leurs  drames.  Je  ne  vois  guère 


NOTRE    COEUR.  15 

que  M.  Alphonse  Daudet  qui,  parmi  eux,  semble 
admettre  parfois  une  sorte  de  providence  universelle,  un 
impératif  catégorique  et  ce  que  son  ami  Gambetla  appe- 
lait, un  peu  radicalement,  la  justice  immanente  des 
choses.  Les  aulres  sont  des  sensualisles  purs,  infiniment 
tristes,  de  cette  profonde  tristesse  épicurienne  auprès  de 
laquelle  l'affliction  du  croyant  semble  presque  de  la  joie. 
Gela  est  un  fait,  et  il  faut  bien  que  je  le  dise,  comme  le 
moine  Raoul  Glaber  notait  dans  sa  chronique  les  pesles 
et  les  famines  de  son  siècle  effrayant. 

^I.  de  Maupassant,  du  moins,  ne  nous  a  jamais 
flattés.  Il  ne  s'est  jamais  fait  scrupule  de  brutaliser  notre 
optimisme ,  de  meurtrir  notre  rêve  d'idéal.  Et  il  s'y  est 
toujours  pris*  avec  tant  de  franchise,  de  droiture,  et  d'un 
cœur  si  simple  et  si  ferme,  qu'on  ne  lui  a  point  trop 
gardé  rancune.  Et  puis  il  ne  raisonne  pas;  il  n'est  subtil 
ni  taquin.  Enfin,  il  a  un  talent  si  puissant,  une  telle  sûreté 
de  main,  une  si  belle  audace,  qu'il  faut,  bien  le  laisser 
dire  et  le  laisser  faire.  Volontairement  ou  non,  il  s'est 
peint  dans  un  des  personnages  de  son  dernier  roman. 
Gar  il  est  impossible  de  ne  pas  reconnaître  l'auteur  de 
Bel  Ami  en  ce  Gaston  de  Lamarthe  qu'on  nous  dit 
«  doué  de  deux  sens  très  simples,  une  vision  nette  des 
formes  et  una  intuition  instinctive  des  dessous  ».  Et  le 
portrait  de  ce  Gaston  de  Lamarthe  n'est-il  pas,  trait  pour 
trait,  le  portrait  de  M.  de  Maupassant? 

Gaston  de  Lamarthe,  c'était  avant  tout  un  homme  de 
lettres,  un  impitoyable  et  terrible  homme  de  lettres. 
Armé  d'un  œil  qui  cueillait  les  images,  les  attitudes, 


16  L  A     \-  I  E     L I  T  T  É  R  A  I  II  E  . 

les  gestes,  avec  une  rapidité  et  une  préeison  d'appareil 
phutographique,  et  doué  d'une  pénétration,  d'un  sens 
de  romancier  naturel  comme  un  flair  de  chien  de 
chasse,  il  emmagasinait  du  matin  au  soir  des  renseigne- 
ments professionnels. 

Mais,  avec  tout  cela  Miclièle  de  Burne  esl-elle  tout  ce 
qu'il  voul.iil  qu'elle  fût,  esl-elle  le  type  de  la  femme 
d'aujourd'hui?  J'avoue  que  je  serais  curieux  de  le 
savoir.  Je  vois  bien  qu'elle  est  moderne  par  ses  hibelols 
el  ses  toilettes  et  par  la  petite  horloge  de  son  coupé, 
encore  (]ue  l'héroïne  du  roman  parallèle  de  M.  Paul 
Bourget  ait  pris  soin  de  faire  venir  la  sienne  d'Angle- 
terre. Je  vois  bien  qu'elle  s'habille  chez  I)...,  comn)e 
les  actrices  du  Gymnase  et  les  femmes  de  la  haute 
finance,  et  je  n'oserais  pas  la  chicaner  sur  celle  cein- 
ture d'œillets,  cette  guirlande  de  myosotis  et  de  muguets, 
et  ces  trois  orchidées  sortant  de  la  gorge  qui,  entre 
nous,  me  semblent  le  rêve  d'une  perruche  de  l'Amérique 
du  Sud  plutôt  que  l'industrie  d'une  femme  née  sur  le 
bord  de  la  Seine,  «  au  vrai  pays  de  gloire  ».  Mais  ce 
sont  là  des  sujets  infiniment  délicats  el  beaucoup  plus 
difliciles  pour  moi  que  la  couleur  el  le  tissu  du  slyle.  Je 
vois  —  et  c'est  un  grand  point  —  que  par  ces  robes 
«  em plumées  »  dont  elle  était  prisonnière,  ces  robes 
«  gardiennes  jalouses,  barrières  coquelles  el  précieuses  », 
qu'(,'lle  porte  jusque  dans  le  petit  p.ivillon  des  rendez- 
vous,  madame  de  Burne  rappelle  la  Paulelle  de  Gyp  et 
celte  madame  d'Houbly  dont  la  robe  était  fermée  par 
soixante  olives  sous  lesquelles  passaient  autant  de  ganses, 


NOTRE    COEUR.  17 

sans  cnniplcr  les  agrafes  et  une  rangée  de  boutons.  Et 
je  me  persuade  que  madame  de  Burue  est  très  moderne 
et  tout  à  fait  éloignée  de  la  nature.  Elle  est  moderne, 
ce  semble  aussi  par  un  tour  d'esprit,  un  air  de  figure, 
un  je  ne  sais  quoi,  un  rien  qui  est  tout. 

Je  le  crois,  je  le  veux,  elle  est  une  femme  moderne 
comme  elles  sont  toutes  et  disons-le  —  comme  il  y  en  a 
bieii  pou.  Elle  est  la  femme  moderne,  telle  que  les  loisirs, 
l'oisiveté,  la  satiété  l'ont  faite.  Et  celle-là  est  si  rare 
qu'on  peut  dire  que  numériquement  elle  ne  compte  pas, 
bien  qu'on  ne  voie  qu'elle,  pour  ainsi  dire,  car  elle  brille 
à  la  surface  de  la  société  comme  une  écume  argentée  et 
légère.  Elle  est  la  frange  élincelante  au  bord  de  la  pro- 
fonde vague  humaine.  Sa  fonction  futile  et  nécessaire  est 
de  paraître.  C'est  pour  elle  que  s'exercent  des  industries 
innombrables  dont  les  ouvrages  sont  comme  la  fleur  du 
travail  iiumnin.  C'est  pour  orner  sa  beauté  délicate  que 
des  milliers  d'ouvriers  tissent  des  étoffes  précieuses, 
cisellent  For  et  taillent  les  pierreries.  Elle  sert  la  société 
sans  le  vouloir,  sans  le  savoir,  par  l'effet  de  cette  mer- 
veilleuse solidarité  qui  unit  tous  les  êtres.  Elle  est  une 
œuvre  d'art,  et  par  là  elle  mérite  le  respect  ému  de  tous 
ceux  qui  aiment  la  forme  et  la  poésie.  Mais  elle  est  à 
part;  ses  mœurs  lui  sont  particulières  et  n'ont  rien  de 
commun  avec  les  mœurs  plus  simples  et  plus  stables  de 
cette  multitude  humaine  vouée  à  la  tâche  auguste  et 
rude  de  gagner  le  pain  de  chaque  jour.  C'est  là,  c'est 
dans  cette  masse  laborieuse  que  sont  les  vraies  mœurs, 
les  véritables  vertus  et  les  véritables  vices  d'un  peuple. 


IS  LA     VII-     LITTÉRAIRE. 

Quant  à  mad.inie  de  Hiirne,  ilonl  la  foiiclion  est  d'ûlre 
ëlé;,\anle,  elle  accomplit  sa  tâche  sociale  en  meltanl  de 
belles  robes.  Ne  lui  en  demandons  pas  davanla;,^'.  M.  de 
M;ii'iollc  fut  liiiMi  iiii|inidciil  en  rairuaiil  «le  tout  son 
Cd'ur  et  en  exi^^eanl  qu'une  personne  (jui  se  tlevail  à 
sa  propre  iieaulé  renonçât  à  elle  nirme  pour  être  tout 
à  lui.  il  m  SDulïrit  erut'llt'iiiL'iil.  1^1  la  prlilo  bonne  de 
FonlairRdjIcau  ne  le  consola  pas.  S'il  veut  èlre  consolé, 
je  lui  conseille  de  lire  V Imitation.  C'est  un  livre  sccou- 
rable.  M.  Cherbuliez  (il  me  Ta  dit  un  jouij  cioit  (ju'il 
a  été  écrit  par  un  homme  qui  avait  connu  le  inonde  et 
qui  y  avait  aimé.  Je  le  crois  aussi.  On  ne  s'expliquerait 
pas  sans  cela  des  pensées  qui,  comme  celles-ci,  don- 
nent le  frisson  :  «  Je  voudrais  souvent  m'(Mre  lu,  et  ne 
m'êlre  pas  trouvé  parmi  les  boniines.  »  M.  de  Mariolle 
ne  s'y  trompera  pas  :  il  sentira  tout  de  suiie  que  ce 
livre  est  encore  un  livre  d'amour.  Qu'il  ouvre  Cl'  bré- 
viaire de  la  sagesse  humaine  et  il  y  trouvera  ce  pré- 
cepte : 

«  Ne  vous  appn\ez  point  sur  un  roseau  qu'agile  le 
vent  et  n'y  mêliez  pas  votre  confiance,  car  toute  chair  est 
comme  l'Iierbe,  et  sa  gloire  passe  comme  la  fleur  des 
champs.  » 


UN   COEUR  DE   FEMME  ' 


C'est  un  petit  volume,  un  petit  volume  à  couverture 
jaiine,  comme  on  en  voit  tant  aux  étalages  des  libraires, 
mais  qui  va  courir,  celui-là,  sur  toutes  les  plages  et  dans 
toutes  les  villes  d'eaux  où  sont  dispersées,  par  cet  élé 
frais  et  pâle,  ces  quelques  milliers  d'âmes  subtiles, 
mquiètes  et  vaines  qui  composent  la  société  parisienne, 
et  parmi  lesquelles  il  en  est  une  centaine,  revêtues  d'une 
forme  féminine,  souriantes  et  bien  chiffonnées,  de  qui 
dépend  la  fortune  des  romanciers.  Ce  petit  livre  porte 
sur  sa  couverture  le  nom  de  Paul  Bourget  et  il  s'appelle 
un  Cœur  de  femme.  C'est  pourquoi  il  ira  aux  sources 
célèbres  de  la  montagne,  où  sont  les  belles  buveuses 
d'eau;  c'est  pourquoi  il  aura  sur  les  grèves  de  «  la  mer 
élégante  ».  «  La  mer  élégante  »,  le  mot  est  de  M.  Paul 
Bourget  lui-même. 

Un  des  gentilshommes  des  comédies  de  Shakespeare, 

i.  Par  Paul  Bourget. 


20  LA     VIE     LITTÉUAIUE. 

i|iii  esl  liiMiitiiliilc  et  <;alaiil  (miiiiiu',  il  sied  à  un  sei<i;neur 
de  la  cour  de  la  reine  Elisabeth,  dit  en  ]);irlant  des  livres 
qui  doivent  entrer  dans  sa  liihlii)(liùque  :  o  Je  veux(|u'ils 
Sdienl  hicn  reliés  et  qu'ils  parlent  d'auiour.  »  Aussi  jjien, 
il  éiail  de  mode  alors  en  Anf,del<'rre  et  on  France  de 
re\rtir  les  livres  d'une  enveloppe  nKi};niliijue.  On  faisait 
encore  ces  reliures  à  comparlinienls  chargées  de  fleurons 
et  de  devises  dans  le  goût  de  la  Renaissance,  (jui  proté- 
geaient le  livre  en  l'honorant,  comme  une  cassette  de 
cuir  doré. 

Aujourd'hui,  ainsi  que  le  gentilhomme  de  la  comédie, 
nous  voulons  que  nos  livres  favoris,  nos  romans,  parlent 
d'amour.  El  c'est  assurément  le  grand  point  pour  les 
fennnes.  .Alais  personne  ne  se  soucie  qu'ils  soient  bien 
reliés,  ni  même  qu'ils  soient  reliés  d'aucune  façon. 

La  couverture  jaune  se  fane  et  s'écorne,  le  dos  se 
fend,  le  livre  se  disloque  sans  qu'on  en  prenne  le  moindre 
soin.  Et  pourquoi  s'en  inquiéterait-on  le  moins  du 
monde?  On  ne  relit  pas;  on  ne  songe  pas  à  relire.  C'est 
une  des  misères  de  la  littérature  contemporaine.  Rien 
ne  reste.  Les  livres  —  je  dis  les  plus  aimables  —  ne 
durent  point.  Les  lecteurs  mondains  et  qui  se  croient 
lettrés  n'ont  pas  de  bibliothèque.  Il  leur  suffit  que  les 
«  nouveautés  »  passent  chez  eux.  «  Nouveautés  »,  c'est 
le  mot  en  usage  chez  les  libraires  du  boulevard.  Il  n'y  a 
plus  (]ue  les  bibliophiles  qui  aient  des  bibliolhè(iues,  et 
l'on  sait  que  celte  espèce  d'hommes  ne  lit  jamais.  Un 
livre  de  Maupassant  ou  de  Loti  est  un  déjeuner  de  prin- 
teniDS  ou  d'hiver;  les  romans  passent  comme  les  fleurs. 


UN    COEUR    DE    FEMME.  21 

Je  sais  bien  qu'il  en  reste  çà  el  là  quelque  chose;  il  ne 
faut  pas  prendre  tout  à  fait  à  la  lettre  ce  que  je  dis.  Mais 
il  n'est  que  trop  vrai  que  le  public  des  romans  devient 
de  plus  en  plus  impatient,  frivole  et  oublieux.  C'est  qu'il 
est  femme.  Si  l'on  excepte  M.  Zola,  nos  romanciers 
à  la  mode  ont  infiniment  plus  de  lectrices  que  de  lec- 
teurs. 

Et  c'est  aux  femmes  qu'on  doit  l'esprit  et  le  tour  du 
roman  contemporain,  car  il  est  vrai  de  dire  qu'une  litté- 
rature est  l'œuvre  du  public  aussi  bien  que  des  auteurs. 
Il  n'y  a  que  les  fous  qui  parlent  tout  seuls,  et  c'est 
une  espèce  de  monomanie  que  d'écrire  tout  seul;  je 
veux  dire  pour  soi,  et  sans  espoir  d'agir  sur  des  âmes. 
Aussi  est-il  tout  naturel  que  nos  romanciers  aient 
cherché  presque  tous  sans  le  vouloir  et  parfois  sans  le 
savoir  «  ce  qui  plait  aux  dames  ».  M.  de  Maupassant  l'a 
trouvé  avec  un  peu  d'effort,  peut-être,  mais  avec  un 
plein  bonheur.  Ses  derniers  ouvrages,  Plus  fort  que  la 
mort  et  Notre  cœw\  ont  eu  des  succès  de  salons. 

Ce  sont  d'ailleurs  de  fort  beaux  livres  dans  lesquels  le 
maître  a  gardé  toute  sa  franchise  et  même  toute  sa 
rudesse.  Mais  le  thème  était  agréable.  Ce  secret  pré- 
cieux de  trouver  les  cœurs  féminins,  M.  Paul  Bourget 
l'avait  deviné  tout  de  suite  et  comme  naturellement. 
Dés  le  début  il  s'était  exercé  à  ces  analyses  du  sentiment, 
à  cette  métaphysique  de  l'amour,  qui  est  le  grand  attrait, 
le  charme  invincible.  On  n'en  peut  guère  sortir  sans  ris- 
quer que  les  plus  beaux  yeux  du  monde  se  détournent 
avec  ennui  de  la  page  commencée.  Les  femmes  ne  cher- 


LA    VIE     LITTEHAIUE. 


flu'iil  jaiiKiis  dans  un  roman  i\uv  leur  [impre  secret  et 
celui  de  leurs  livales.  Un  salon  est  toujours  une  sorte  de 
cour  d'amour;  il  y  a  des  décamérons  et  des  heplamérons 
sur  toutes  les  plages  élégantes,  cl  dans  toutes  les  villes 
d'eaux.  Nos  Parisiennes  cultivées  se  plaisent  comme 
madame  Pampinée,  que  nous  montre  Boecace,  aux  dis- 
sertations sur  les  exemples  singuliers  des  sentiments 
tendres.  Quand  je  dis  cours  d'amour  et  décamérons, 
(juand  je  parle  de  dames  qui  dissertent,  il  faut  entendre 
cela  dans  le  sens  le  [dus  familier.  L'e^^pril  mondain  a 
[)ris  un  tour  facile  et  brusiiue,  et  la  dissertation  de 
madame  Pampinée  tourne  vile  au  «  polinage  ».  Mais  le 
fond  est  le  même;  aujourd'hui  comme  autrefois,  les 
femmes  aiment  à  parler  autour  de  leur  secret.  Le  con- 
teur, quand  il  est  M.  Paul  Bourgel  ou  M.  Guy  de  Mau- 
passant,  leur  rend  un  grand  service  en  leur  donnant  | 
lieu  de  se  confesser  sous  des  noms  fictifs;  la  confession 
est  un  impérieux  besoin  des  âmes.  Le  père  Monsabré  l'a 
dit  avec  raison  dans  une  de  ses  conférences  de  Notre- 
Dame.  Comme  M.  Bourgel  est  bien  inspiré  quand  il 
imagine  une  madame  de  Moraine  ou  une  madame  de 
Tillières  dont  toutes  les  femmes  auront  l'air  de  parler, 
tandis  qu'en  réalité,  sous  ces  noms  de  Moraine  ou 
de  Tillières,  elles  parleront  d'elles-mêmes  et  de  leurs 
amies.  Quelle  rumeur  de  voix  claires  et  charmantes,  que 
d'aveux  involontaires  et  d'allusions  nudignes  soulève  à 
l'heure  du  thé  et  sous  les  fleurs  des  dîners,  chaque  roman 
nouveau  de  M.  Paul  Bourgel?  Assurément,  celte  fois, 
avec  riiéruïue  iVun  Cœur  de  femme,  avec  madame  de 


UN    COEUR    DE    FEMME.  23 

Tillières,  elles  ont  beau  jeu  pour  faire  des  confidences 
voilées  et  des  allusions  secrètes.  Le  cas  doit  sembler 
admirable  aux  belles  théologiennes  de  la  passion,  aux 
savantes  casuistes  de  l'amour.  Songez  donc  que  celte 
douce  madame  de  Tillières,  cette  mince  et  pâle  et  fine 
Juliette,  cette  délicate  et  fière  et  pure  créature,  presque 
une  sainte,  a  deux  amants  à  la  fois,  l'un  depuis  dix  ans, 
l'autre  pendant  deux  heures.  Comment  cela  se  peut-il? 
Je  ne  saurais  trop  vous  le  dire.  Il  faut  un  subtil  docteur 
comme  M.  Paul  Bourget  pour  résoudre  de  telles  diffi- 
cultés morales  et  physiologiques.  Non,  en  vérité,  je  ne 
saurais  vous  le  dire.  Mais  cela  est.  Madame  de  Tillières 
a  mis  un  pied  dans  le  labyrinthe;  elle  s'y  est  égarée. 
Elle  était  plus  romanesque  qu'amoureuse,  plus  tendre 
que  passionnée.  C'est  la  pitié  qui  l'a  perdue.  Que  les 
prêtres  catholiques,  qui  sont  parvenus  à  une  si  sûre  con- 
naissance du  cœur  humain,  ont  raison  de  dire  que  la 
pitié  est  un  dangereux  sentiment!  On  lit  dans  M.  Nicole, 
qui  pourtant  était  un  bon  homme,  que  la  pitié  est  la 
source  de  la  concupiscence.  Voilà  une  bien  grande  vérité 
exprimée  en  un  bien  vilain  langage!  Madame  de  Til- 
lières s'est  donnée  une  première  fois  par  pitié,  sans 
amour.  C'est  la  faute  d'Eloa,  noble  faute,  sans  doute, 
mais  à  jamais  inexpiable.  Vous  savez  qu'Eloa  était  une 
ange,  une  belle  ange,  car  il  y  a  des  anges  féminins,  du 
moins  les  poètes  le  disent.  Eloa  eut  pitié  du  diable;  elle 
descendit  dans  l'enfer  pour  consoler  celui  qui  fut  le  plus 
beau  des  êtres  et  qui  en  est  le  plus  malheureux,  Satan  ; 
et  elle  fut  à  jamais  perdue  pour  le  ciel.  Encore  pense-ton 


24  LA     VI  K     LITTKUAIRÎÎ. 

(ju'il  V  avait  de  rainriur  iiicoiiscicnl  <!an^  la  pitié  de  la 
roU'sle  Kloa.  LY'rreiir  de  madame  de  Tilli<">ns  fut  plus 
projonde,  car  elle  se  donna  par  pitié  pure  el  sans  véri- 
table amour.  C'est  le  ciimc  de  hi  douccui-  cl  de  la  Itonlé; 
ce  n'en  est  pas  moins  un  crime.  Elle  en  fui  justement 
punie  :  elle  aima,  n'étant  plus  libre,  el  elle  ne  sut  pas 
se  défendre  contre  cet  amour,  el  ainsi  une  noble  faute 
la  conduisit  à  une  faute  avilissante.  Du  moins,  elle  ne 
se  pardonna  pas  à  elle-même.  Que  Dieu  la  juge  après 
M.  Paul  Bourget.  Mais  je  crois  (ju  en  vérité  c'était  une 
belle  créature. 

Voilà,  n'est-ce  pas?  une  véritable  bistoire  d'amour  et 
sur  laquelle  on  peut  longuement  disserter. 

Le  peu  que  je  viens  d'écrire  n'est  qu'ime  note  en 
marge  du  roman  de  M.  Paul  Bourget.  Je  ne  vous  ai 
même  pas  dit  le  nom  des  deux  fautes  de  Juliette.  La 
première  se  nomme  Poyanne,  la  seconde  Casai.  Poyanne 
eut  des  malheurs  domestiques;  il  a  l'àme  grande  et 
un  beau  génie.  C'est  à  lui  que  madame  de  Tillières  se 
donne  par  [)ilié.  Casai  est  un  libertin,  et  c'est  lui  qu'on 
aime  vraimeril.  Et  à  ce  sujet  M.  Paul  Bourget  se  demande 
d'où  vient  ce  pouvoir  de  séduction  qu'exercent  sur  les 
honnêtes  femmes  les  libertins  professionnels,  et  pour- 
quoi Elvire  est  attirée  par  don  Juan. 

a  Quelques-uns,  dit-il,  veulent  y  voir  le  pendant 
féminin  de  celte  folie  masculine  qu'un  misanthrope 
humoriste  a  nommé  le  rédemplorisme,  le  désir  de 
racheter  les  courtisanes  par  l'amour.  D'autres  y  dia- 
gnostiquent une  simple  vanité.  En  se  faisant  adorer  pur 


UN    COEUR    DE    FEMME.  25 

un  libertin,  une  honnête  femme  n'a-t-elle  pas  l'orgueil 
de  l'emporter  sur  d'innombrables  rivales  et  de  celles 
que  sa  vertu  lui  rend  le  plus  haïssables?  Peul-étre 
tiendrons-nous  le  mot  de  celte  énigme,  en  admettant 
qu'il  existe  comme  une  loi  de  saturation  du  cœur.  Nous 
n'avons  qu'une  capacité  limitée  de  recevoir  des  impres- 
sions d'un  certain  ordre.  Cette  capacité  une  fois  com- 
blée, c'est  en  nous  une  impuissance  d'admettre  des 
impressions  identiques  et  un  irrésistible  besoin  d'im- 
pressions contraires.  » 

Tout  cela  est  vrai  ou  peut  l'être.  Et  puis  la  lemrae 
est  sensible  à  toutes  les  renommées.  Et  puis  les  spécia- 
listes ont  de  grands  avantages  sur  le  vulgaire,  et  puis 
que  sait-on?...  M.  Paul  Bourget  qui  est  un  philosophe, 
et  des  plus  habiles,  a,  çà  et  là,  dans  ce  nouveau  livre 
comme  dans  les  précédents,  de  clairs  aperçus  sur  la 
nature  humaine.  J'ai  noté  au  passage  cette  fine  remarque 
sur  l'amitié  des  femmes  entre  elles  : 

«  Ce  qui  distingue  l'amitié  entre  femmes  de  l'amitié 
entre  hommes,  c'est  que  cette  dernière  ne  saurait  aller 
sans  une  confiance  absolue,  tandis  que  l'autre  s'en  passe. 
Une  amie  ne  croit  jamais  tout  à  fait  ce  que  lui  dit  son 
amie,  et  cette  continuelle  suspicion  réciproque  ne  les 
empêche  pas  de  s'aimer  tendrement.  » 

L'excellent  analyste,  qui  déjcà  avait  si  bien  défini  la 
jalousie,  nous  livre  cette  fois  encore  sur  ce  sujet  des 
observations  subtiles  et  profondes. 

Voici,  par  exemple,  une  remarque  qui  n'avait  pas  été 
faite  si  nettement,  que  je  sache,  bien  que  l'occasion  delà 
IV.  2 


26  LA     vie     LlTTKRAlRi:. 

faire  n'ait  jamais  iiKin'iiiL',  (lmIo-,  à  la  vieille  liuina- 
nilt'  : 

«  Quand  on  aime,  dil  M.  l\iul  llour^^U,  les  pltis 
légers  indices  servent  de  matière  aux  pires  soupçons,  et 
les  preuves  les  plus  eonvjûncanlos.  ou  (jue  l'on  a  jup^ées 
telles  à  l'avance,  laissent  une  place  dernière  à  l'espoir. 
On  suppose  tout  possible  dans  le  mal,  on  veut  le  sup- 
poser, et  une  voix  secrète  plaide  en  nous,  (lui  nous 
murmure:  «  Si  tu  le  trompais,  pourlaulî  *  C'est  alors, 
et  quand  l'évidence  s'impose,  indisrulalde  celle  fois,  un 
bouleversement  nouveau  de  tout  le  cœur,  comme  si  l'on 
n'avait  jamais  rien  soupçonné.  » 

En  lisant  ces  romans  d'amour  mondain.  Flirt ,  de 
M.  Paul  Hervieu,  Notre  Cœur,  de  M.  de  Ma u passant, 
un  Cœur  de  femme,  quelques  autres  encore,  on  se  prend 
à  sonp:er  que  l'amour,  le  sauvage  amour,  a  acquis,  avec 
la  civilisation,  la  ré^'ularilé  d'un  jeu  dont  les  gens  du 
monde  observent  les  règles.  C'est  un  jeu  plein  de 
complications  et  de  difficultés;  un  jeu  très  élégant.  Mais 
c'est  toujours  la  nature,  l'obscure,  l'impitoyable  nature 
qui  tient  le  but.  Et  c'est  pour  cela  qu'il  n'y  a  pas  de  jeu 
plus  cruel  ni  plus  immoral. 


LA   JEUNESSE 

DE  M.   DE   BARANTE  ' 


Je  me  rappelle,  étant  enfant,  avoir  vu  plusieurs  fois, 
dans  la  librairie  de  mon  père,  M.  de  Baranle,  alors 
plus  qu'octogénaire.  Nous  lisions  avidement  au  collège 
son  Hhtoire  de?,  ducs  de  Bourgogne^  et  je  regardais 
l'auteur  de  ces  intéressants  récits  avec  tout  le  trouble  et 
toute  la  crainte  des  jeunes  admirations.  Mais  M.  de 
Barante  parlait  si  affectueusement  et  d'une  voix  si 
douce,  que  j'étais  un  peu  rassuré.  C'était  un  homme 
excellent,  qui  aimait  à  faire  le  bien  autour  de  lui.  Il 
restait  chaque  année  peu  de  jours  à  Paris,  vivant  retiré 
dans  sa  terre  de  Barante,  en  Auvergne,  où  il  étiiit  né 
et  où  il  voulait  mourir.  On  me  dit,  et  je  le  crois, 
qu'il  y  était  entouré  du  respect  et  de  la  sympatiiie  de 
tous. 


1.  Souvenirs  du  baron  de  Barante,  de  l'Académie  française, 
17S2-1S66,  publiés  par  son  petit-lils,  Claude  de  Bat-am:;, 
in-8°,  tome  1". 


28  LA    VIE     LITTÉIIAIIIE. 

On  pensait  en  le  voyant  au  \ers  du  poêle  : 
Rien  ne  lroiil)le  sa  fin,  c'est  le  soir  d'un  beau  jour. 

Je  n'ai  jamais  renconlr.*  plus  afjjréable  \ieillard.  Et 
je  revois  encore  avec  plaisir,  parmi  mes  plus  anciens 
souvenirs,  son  gracieux  visage  traviiillé  par  les  ans 
comme  un  vieil  ivoire  d'une  finesse  exquise. 

Quant  à  Yllistoire  des  ducs  de  Bourgogne,  je  ne 
l'ai  pas  relue.  Mais  j'ai  lu  Froissarl.  M.  de  Baranle  a 
beaucoup  écrit,  et  même  fort  bien,  sans  que  ses  œuvres 
liisliir!([ues  et  littéraires  soient  beaucoup  autre  chose 
que  les  distractions  d'un  homme  d"El;it  et  es  phdsirs 
d'un  sage.  Personne  ne  lit  plus  aujourd  hu  ces  pages 
des  Ducs  de  Bourgogne,  pourtant  si  faciles  à  lire  et 
cali|uées  sur  les  chroniques  avec  une  grâce  un  peu 
molle.  On  n'a  jamais  beaucoup  feuilleté  ses  histoires  de 
la  Convention  et  du  Directoire.  M.  de  Barante  est  plus 
intéressant  que  ses  écrits,  et  le  meilleur  de  ses  ouvrages 
pourrait  bien  être  celui  où  il  se  peint  lui-même,  ce 
recueil  de  Souvenirs,  dont  M.  Claude  de  Baranle,  son 
pelit-hls,  vient  de  [)ublier  le  premier  volume. 

Conmie  le  feu  duc  de  Broglie,  M.  de  Baranle  lou- 
chait au  terme  de  sa  vie  quand  il  entreprit  d'écrire  ses 
mémoires,  et  la  mort  a  interrompu  ce  dernier  travail. 
Pour  l'accomplir,  M.  de  Barante  n'avait  guère  qu'à 
mettre  en  ordre  les  notes  abondantes  déjà  consignées 
par  lui  dans  des  exemplaires  interfoliés  de  la  biograpiiie 
Michaud  et  de  V£urope  sous  le  Consulat,  VLnipireet 


LA  JEUNESSE  DE  M.  DE  BARANTE.     29 

la  Restauration^  par  Capefigue.  On  s'étonnera  peut- 
être  que  M.  (le  Barante  ait  choisi  pour  l'annoter  un  livre 
de  Capefigue.  Mais,  par  l'ampleur  de  son  cadre,  l'ou- 
vrage se  prétait  à  des  gloses  sur  beaucoup  d'hommes  et 
de  choses,  et  puis  on  ne  se  faisait  pas  alors  de  l'hisloire 
ridée  que  nous  en  avons  aujourd'hui,  et  Capefigue  suf- 
fisait. M.  Claude  de  Barante  a  jugé  avec  raison  qu'il 
pouvait  continuer  l'œuvre  interrompue  en  faisant  usage 
des  matériaux  tout  préparés  et  des  correspondances 
qu'il  a  pu  réunir.  Le  premier  volume,  qui  vient  de 
paraître,  va  de  1782,  date  de  la  naissance  de  M.  de 
Barante,  au  mois  de  février  1813.  Il  présente  une  rédac- 
tion complète  et  suivie. 

On  ne  s'attendait  pas,  sans  doute,  à  y  trouver  les 
lellres  que  madame  Récamier  écrivit  à  M.  de  Barante 
vers  1805,  et  qui  ont  été  conservées.  Certaines  conve- 
nances s'opposaient  sans  doute  à  ce  qu'elles  fussent 
publiées  tout  de  suite.  Elles  sont  en  mains  sûres,  mais 
non  pas  toutefois  si  fidèlement  gardées  (ju'on  n'en  ait 
pu  détourner  quelques  lignes  à  la  dérobée.  Je  puis  dire 
qu'elles  sont  d'un  joli  tour,  et  plus  tendres  et  plus  fémi- 
nines qu'on  ne  devait  s'y  altendrc.  Sainic-Bcuve  disait 
que  madame  Récamier,  manquant  de  style  et  d'esprit, 
avait  la  prudence  de  n'écrire  que  des  billets.  Cet  habile 
homme,  qui  savait  tout,  pourtant  ne  connaissait  pas  les 
lettres  dont  je  parle.  Elles  ont  de  la  grâce,  de  la  finesse 
et  presque  de  la  flamme.  C'est  auprès  de  madame  de 
Staël,  à  Coppet  et  à  Genève,  où  son  père  était  préfet, 
que  le  jeune  Barante  vit  pour  la  première  fois  madame 

2. 


30  LA     VIE     LITTKllAIRE. 

lu'i'aniier.  Il  pailL'  l)riè\enitMil,  dans  ses  Soucrnirs,  de 
CCS  vii^iles  à  (iOrinne.  «  J'avais  vin^'l  el  un  ans,  dil-il, 
jV'lais  très  atliré  par  celle  sociélé  de  Coppcl,  on  il  nie 
SLMulilait  qu'on  avail  (|uel(|ue  synipalliie  poni-  moi.  » 
Corinne  élail  alors  dans  l'éclat  de  sa  gloire,  dans  loul 
le  feu  de  sa  hoaulé,  faite  d'éloiiuence,  de  passion  et  de 
lenipéranienl.  On  dd  qu'elle  eut  du  goût  jxiur  le  jeune 
Baranle,  (jui  était  ainiaMe;  ou  dit  aussi  qu'elle  colla- 
bora au  Tableau  de  la  Littérature  au  xviii"  siècle,  que 
l'autour  publia  un  peu  plus  lard.  Les  Souvenirs  ne  nous 
fournissent  sur  ce  point  aucun  éclaircissenicnl.  Ils  nous 
apprennent  seulement  que  M.  de  Baranle  élail  de  la 
petite  troupe  des  acteurs  de  Coppet.  Car  on  jouait  la 
tragédie  à  Coppet,  comme  jadis  à  Ferney.  M.  de  lia- 
rante  eut  un  rôle  dans  le  Mahomet,  de  Voltaire,  à  cùlé 
de  Benjamin  Conslanl  qui  faisait  Zopire.  On  ne  dit  i)as 
si  madame  Récaniier  jouait  ce  jour-là.  Nous  savons  par 
ailleurs  qu'elle  fit  Aricie  dans  une  refirésenialion  de 
Plièdre,  où  madame  de  Staël  tenait  le  rôle  principal. 
Madame  Récamier  n'est  pas  nommée  une  seule  lois  dans 
les  Souvenirs  de  M.  de  Baranle.  Pourtant,  après  un  de 
ces  séjours  de  Coppet  elle  lui  écrivait  qu'elle  avait  long- 
temps suivi  des  yeux  la  voiture  qui  l'emporlaiL  et  elle 
lui  recommandait  de  ne  pas  dire  trop  de  bieri  d'elle  à 
madame  de  Staël,  quand  il  lui  écrirait.  Mais  ce  sont  les 
leltres  qu'il  faudrait  lire  tout  entières;  M.  de  Baranle 
les  a  K'ardées  et  elles  étaient  telles  (|u'il  pouvait  les 
garder,  il  a  mérae  gardé  le  nelit  cliiffon  de  papier  (jue 
niadan.e  llecan'ier  lui  glissa  dans  la  main  un  soir  cliez 


LA    JEUNESSE    DE    M.    DE    BARANTE.  31 

elle,  à  Paris,  et  où  elle  avait  crayonné  une  phrase 
comme  celle-ci  :  «  Sortez,  cachez-vous  dans  l'escalier  et 
remontez  quand  Mole  sera  parti.  »  Sans  doute  cela  ne 
veut  rien  dire  et  le  billet  peut  s'expliquer  de  bien  des 
manières.  Mais  aussi  on  nous  avait  trop  parlé  de  la 
sainlelé  de  madame  Récamier,  et  cela  nous  amuse  main- 
tenant de  surprendre  son  manège.  Ces  lettres,  si  on  les 
publie,  et  on  les  publiera,  ne  livreront  pas  le  secret  de 
Julie.  Un  doute  subsistera.  Mais  en  saura  du  moins  que 
la  divine  Julie  était  plus  sensible  qu'on  ne  l'a  dit.  On 
saura  qu'elle  avouait  sa  faiblesse  réelle  ou  feinte  à  un 
très  jeune  homme,  plus  jeune  qu'elle  de  cinq  ans.  Et 
elle  ne  sera  plus  tout  à  fait  celle  que  Jules  de  Goncouit 
appelait  si  joliment  la  Madone  de  la  conversation. 

Tous  les  témoignages  s'accordent  à  reconnaître  que 
M.  de  Barante  était  dans  sa  jeunesse  très  séduisant.  On 
dit  que  le  charme  d'un  homme  est  toujours  le  don  de  sa 
mère  et  qu'on  reconnaît  à  leur  grâce  les  fils  des  femmes 
supérieures.  Je  n'en  jurerais  pas;  mais  il  semble  bien 
que  la  mère  de  Prosper  de  Barante  ait  été  une  créature 
d'élite.  Telle  que  son  fils  nous  la  montre,  elle  est  admi- 
rable d'esprit  et  de  cœur.  Elle  écrivait  pour  ses  enfants 
des  extraits  d'histoires,  des  géographies  en  dialogue  et 
des  contes.  Quand,  sous  la  Terreur,  son  mari,  ancien 
lieutenant  criminel  à Riom,  fut  arrêté  et  conduite  Thiers, 
elle  alla  le  rejoindre,  à  cheval,  bien  qu'elle  fût  à  la  fin 
d'une  grossesse,  et  elle  accoucha  le  lendemain.  A  peine 
relevée  de  couches,  elle  courut  à  Paris  et  sollicita  du 
Comité  de  salut  public  la  liberté  de  son  mari  et  l'obtint 


32  LA     VIE     LITTÉnAIHK. 

coiiliv  Idiile  [irohahililé.  Elle  élail  jeune  encore  lors- 
qu'en  liSdl  un  mal  mortel  la  IVai>j)a.  a  Ma  mère,  dit 
M.  de  Baranle,  sentit  la  mort  s'approeher  sans  iilusioQ 
et  avec  courage,  dans  toute  la  force  de  sa  raison.  Son 
âme  se  montra  à  découvert,  soutenue  par  les  souvenirs 
de  la  vie  la  plus  noble  et  la  plus  pure.  Elle  fit  entendre 
à  tous  un  langage  à  la  fois  si  élevé  et  si  naturel,  que  les 
personnes  (jui  l'entouraient  étaient  pénétrées  de  respect 
et  d'admiration.  » 

Prosper  de  Barante  entrait  dans  la  vie  piddique 
quand  il  perdit  sa  mère.  Gel  incomparable  mallieur 
laissa  dans  son  esprit  une  empreinte  profonde  el  (lur;ible. 

«  Il  me  semble,  dit-il,  ijue  les  pensées  morales  et 
religieuses,  que  les  sentiments  élevés  que  je  puis  avoir 
datent  de  ce  moment.  J'appris  à  valoir  mieux  ({u'aupa- 
ravanl;  ma  conscience  devint  plus  éclairée  et  [)lus 
sévère.  » 

C'est  là  un  état  d'àme  que  comprennent  tous  ceux  qui 
ont  passé  par  une  semblable  épreuve.  M.  de  Baranle 
ajoute  qu'il  lui  et  relui  alors  un  livre  que  son  père  aimait 
par -dessus  tous  les  autres,  les  Pensres  de  Pascal,  el  (jue 
ce  liv.e  laissa  «  beaucoup  de  substance  »  dans  son  esprit. 
Je  veux  le  croire;  mais  il  n'y  paraît  guère  el  l'on  ne  se 
douterait  pa?,  s'il  ne  l'avait  dit,  que  M.  Baranle  s'est 
nourri  de  Pascal.  Que  le  lieutenant  criminel  de  Biom, 
un  [MU  janséniste,  ait  beaucoup  lu  le  livre  de  son  grand 
compatriote,  qui  était  peut-être  un  peu  son  parent,  car 
ils  sont  tous  parents  en  Auvergne,  rien  de  plus  naturel. 
Mais   que  Prosper  de  liaranle  doive  (piebiue  cbose  au 


LA    JEUNESSE    DE    M.    DE    BARANTE.  33 

plus  fougueux,  au  plus  sombre,  au  plus  ardent,  au 
plus  impitoyable  des  catholiques,  c'est  ce  qui  ne  saute 
pas  aux  yeux,  et  j'ai  beau  cbercher  je  ne  découvre 
rien  dans  la  modération  de  cet  homme  politique  qui  rap- 
pelle l'inhumanité  de  l'auteur  des  Provinciales. 

Sage,  perspicace,  appliqué,  tel  se  montre  dès  le  début 
Prosper  de  Barante,  qui,  sorti  de  l'École  polytechnique, 
fut  nommé  auditeur  au  conseil  d'État  en  1806,  à  vingt- 
trois  ans.  Tout  de  suite  il  sentit  qu'il  était  dans  sa 
voie  : 

Je  me  réjouis  beaucoup  de  cette  faveur.  J'allais  avoir 
une  position  dans  le  monde  politique,  une  occupation 
régulière  et  l'espoir  d'y  réussir.  Mais  ce  qui  me  donna 
bientôt  le  plus  de  satisfaction,  ce  fut  d'être  placé  de 
manière  à  voir  et  à  entendre  l'empereur. 

Je  ne  partageais  certes  pas  le  fétichisme  de  son 
entourage,  mais  connaître  et  apprécier  un  si  grand 
esprit,  un  si  puissant  caractère,  savoir  ce  qu'il  était  et 
ce  qu'il  n"était  pas  absorbait  mon  attention.  Je  considé- 
rais les  séances  du  conseil  comme  une  sorte  de  drame, 
et  j'écoutais  curieusement  les  interlocuteurs  et  surtout 
l'empereur. 

Et  il  recueille  toutes  les  paroles  de  l'empereur,  qui 
s'exprime  avec  verve,  vivement,  impatiemment,  passant 
de  la  raillerie  à  la  colère,  et  jurant  quand  M.  Beugnot 
n'est  point  de  son  avis.  Ce  n'est  pas  que  Napoléon  soit 
incapable  de  supporter  la  contradiction,  mais  il  ne  la 
souffre  que  de  ceux  qu'il  sait  n'être  pas  trop  opiniâtres. 

C'est  surtout  dans  la  préparation  des  lois  scolaires 
qu'il  parle  abondamment.  Sa  pensée  est  vaste  comme  le 
sujet   qu'elle   traite.   Mais   il   trouve   que  l'instruction 


34  LA    VIE     LITTKHAIUE. 

pulilique  n'est  jamais  assez  (kms  la  iiuiin  du  ;,^)iivcrne- 
menl. 

Les  séances  étaient  intéressantes.  Par  niallieur,  le 
jeune  auditeur  ne  put  y  assister  lon^flenips.  I/einpereur 
le  chargea  de  dqirclies  pour  rKspaf^Mie.  (îliarlos  iV  (le 
texte  (lit  Cliarles  II)  était  alors  à  Sainl-Ildefonse,  le  Ver- 
sailles des  rois  catlioli(iues.  M.  de  liaranle  fui  reru  par 
ce  Godity  à  (jui  Marie-Louise  de  Parme  avait  donné,  avec 
son  amour,  le  litre  de  prince  de  la  Paix  et  le  pouvoir 
royal.  Quand  il  parlait  à  la  reine  «  le  ton  de  sa  voix  n'avait 
rien  de  respectueux,  remarque  M.  de  Baranle,  et  je 
m'aperçus  qu'il  voulait  me  prouver  à  quel  poiiil  il  était 
le  maître  ». 

Peu  de  temps  après,  Tarmée  française  étant  entrée  à 
Berlin,  il  eut  l'ordre  de  s'y  rendre.  Il  renconlra  M.  Daru 
au  sortir  du  Jardin  Ijotaniciue. 

—  Je  viens  de  faire  un  acte  de  vandalisme,  lui  dit 
l'intendant  des  armées;  j'ai  été  voir  s'il  y  avait  moyen 
d'arranger  en  écuries  les  orangeries  et  les  serres.  Savez- 
vous  quelle  idée  me  poursuivait?  Je  songeais  que  les 
armées  de  l'Europe  pourraient  bien  aussi  envahir  la 
France  et  entrer  à  Paris,  qu'alors  l'inlendanl  mdilaire, 
voyant  la  galerie  du  Musée,  aviserait  d'en  faire  un  magni- 
fique hôpilal  et  irait  y  calculer  combien  de  lits  on  y  ins- 
taller;iit. 

M.  de  Barante  entendit  ces  paroles  comme  l'écho  de 
sa  propre  pensée.  Il  ne  croyait  pas  à  la  durée  de  l'em- 
pire et  il  le  servait  comme  un  maître  (|ui  passe. 

Nouïmé   en   1807   sous-nrélel  à  Bressuire,  il  trouva 


LA  JEUNESSE  DE  M.  DE  BARANTE.     35 

une  petite  ville  à  demi  ensevelie  sous  le  lierre  et  les 
orties;  un  vrai  nid  de  chouans.  Mais  ces  anciens  bri- 
gands étaient  de  très  braves  gens,  qui  oubliaient  la 
guerre  pour  la  chasse,  et  après  dîner  chantaient  des 
chansons  et  dansaient  en  rond  entre  hommes.  Population 
assez  facile  à  administrer  surtout  par  un  fonctionnaire 
modéré  et  religieux  comme  M.  de  Barante.  Les  seules 
difficultés  sérieuses  venaient  de  la  conscription.  Celte 
cérémonie  n'était  nullement  agréable  aux  gars  du  Bo- 
cage. Aussi  Napoléon,  qui  craignait  une  nouvelle  chouan- 
nerie, n'exigeait  des  départements  de  l'Ouest  qu'un 
contingent  réduit.  Et  encore  donnait-il  de  grandes  faci- 
lités pour  le  remplacement.  Il  recommandait  à  ses  fonc- 
tionnaires de  prendre  tous  les  ménagements  possibles, 
et  M.  de  Barante  était  d'un  caractère  à  bien  suivre 
de  telles  instructions.  Le  directeur  général  de  la  cons- 
cription était  alors  un  M.  de  Gessac,  qui,  méthodique 
et  classificateur,  avait  dressé  un  tableau  des  préfets  divisé 
en  quatre  catégories  :  1°  efforts  et  succès;  2°  efforts 
sans  succès;  3^*  succès  sans  efforts;  4'^  ni  succès  ni  efforts. 
M.  de  Barante  ne  dit  pas  dans  quelle  catégorie  il  fut  rangé 
par  M.  de  Gessac. 

M.  de  la  Bochejaquelein  et  sa  femme,  la  veuve  de 
l'héroïque  Lescure,  habitaient  le  château  de  Glisson, 
proche  Bressuire.  Le  jeune  sous-préfet  les  voyait  souvent 
et  passait  parfois  quelques  jours  de  suite  chez  eux.  Il 
y  trouvait  madame  de  Donissan,  qui  avait  été  dame  de 
madame  Victoire.  G'était  pour  un  fonctionnaire  de  l'em- 
pire, une  société  bien  royaliste.  Mais  le  sous-préfet  était 


36  LA     VIE     LITTHUAIIli:. 

lui-même  assez  peu  altaclié  au  régime  (ju'il  servait  iion- 
n(M('nienl  el  sans  f^^oCil.  On  ne  se  grnail  [las  d'en  annoncer 
devant  lui  la  clmle  prochaine. 

Un  soir,  il  répondit  : 

—  Je  crois,  connue  vous,  que  l'empereur  est  deslinè 
à  se  perdre;  il  est  enivré  par  ses  victoires  el  la  conli- 
nuilé  de  ses  succès.  Un  jour  viendra  où  il  tentera  l'im- 
possible. Alors  vous  reverrez  les  Bourbons.  Mais  ils  feront 
tant  de  fautes,  ils  connaissent  si  peu  la  France,  qu'ils 
amèneront  une  nouvelle  révolution. 

C'était  prévoir  de  loin  les  trois  journées  de  .luillel. 

En  1807,  madame  de  la  Rocbejaquelein  venait  de 
commencer  ses  Mf'moirrs',  elle  lut  à  M.  de  Barante  ce 
qu'elle  avait  déjà  écrit,  jus({u'au  passage  de  la  Loire,  et 
lui  proposa  «  d'achever  el  même  de  rédiger  avec  plus 
de  style  les  premiers  chapitres  ». 

Il  se  mit  aussitôt  à  l'œuvre  :  madame  de  la  Rocbeja- 
quelein dicta  ce  qu'elle  n'avait  pas  encore  rédigé.  Le 
livre,  publié  en  I8I0,  est  admirable  de  vie  et  de  vérité. 
M.  Claude  de  Barante  insiste  dans  une  longue  note  pour 
en  faire  honneur  <à  son  grand-père. 

S'il  est  de  M.  de  Barante,  c'est  son  meilleur  livre. 
iMais  on  ne  peut  en  déposséder  la  veuve  de  M.  de  Les- 
cure.  L'édition  de  1889  établit  qu'il  lui  appailicnl  en 
propre?  Et  avait-on  besoin  même  de  preuves  tirées  de 
l'examen  des  manuscrits?  Ce  livre  est  fait  des  deuils,  des 
souffrances,  des  périls,  des  misères  de  cette  femme  de 
cœur.  (iC  livre  c'est  elle-même,  ce  qu'elle  a  vu,  ce  qu'elle 
a  souiTcrl,  Je  sais  bien  que  M.  de  Barante  l'a  retouché, 


LA    JEUNESSE    DE    M.    DE    BAR  AN  TE.  37 

rédigé,  si  Ton  veut,  comme  disent  d'anciennes  édition?, 
et  qu'il  y  a  ajouté  des  chapitres  topographiques.  Gela 
n'est  ni  contesté  ni  contestable. 

Oui,  il  a  beaucoup  corrigé,  mais  toutes  ses  corrections 
ne  sont  pas  heureuses  et  les  éditeurs  de  1889  ont  montré 
que  dans  plus  d'un  endroit  M.  de  Barante  avait  gâté  le 
texte  original. 

Il  est  regrettable  que  M.  Claude  de  Barante  ait  rou- 
vert un  débat  qu'on  croyait  clos.  Il  me  semble  bien  que 
la  question  a  été  jugée  en  faveur  de  madame  de  la  Ro- 
chejaquelein,  il  y  a  une  dizaine  d'années,  par  des  savants 
des  départements  de  l'Ouest  formés  en  comité  sous  la 
présidence  de  M.  Pie,  évoque  de  Poitiers. 

A  vingt-six  ans,  M.  de  Barante  était  nommé  préfet  de 
la  Vendée.  Il  montra  dans  ces  nouvelles  fonctions  le 
môme  esprit  de  bienveillance  et  la  bonne  grâce  qu'il  avait 
déployés  à  Bressuire,  mais  il  croyait  de  moins  en  moins 
à  la  durée  de  l'empire.  Il  assista  comme  préfet  au 
mariage  de  l'empereur  : 

Ce  fut  vraiment  une  belle  cérémonie.  Rien  n'était 
plus  magnifique  que  ce  long  défilé  de  la  cour  impé- 
riale, de  ces  rois,  de  ces  reines  formant  le  cortège 
de  rimpératrice,  de  ces  grands  personnages,  de  ces 
maréchaux  couverts  d'or,  de  plaques  et  de  cordons, 
suivant,  pour  se  rendre  au  grand  salon  carré  du  Louvre 
disposé  en  chapelle,  la  galerie  du  musée,  entre  deux 
haies  de  spectateurs,  hommes  ou  femmes,  parés,  bro- 
dés, revêtus  de  leur  uniforme. 

Quand  l'empereur,  l'impératrice  et  le  cortège  furent 
passés,  M.  Mounier  dit  â  l'oreille  de  M.  de  Barante  : 
IV.  3 


38  LA     VIE     LITTÉRAinn. 

Tout  cola  Ht'  iioiisoin|irclier;\  pas  il'aller  un  Je  ces 

jours  mourir  en  Bessarabie. 

M.  Mounier  savait  à  (jui  il  [)arlaiL 

Ce  premier  volume  nous  montre  en  M.  de  Barante  un 
linnimc  (le  beaucoup  de  tact,  de  sens  et  fmesse,  un  bomme 
dt»  second  plan,  mais  qui  a  bien  son  ori-;inalilé  :  c\>sl 
i;ii  jansénisle  aimable. 


MYSTICISME   ET   SCIENCE 

Die  nobis  Maria... 

Je  ce  suis  qu'un  rêveur  et  sans  doute  je  ne  perçois 
les  choses  humaines  que  dîins  le  demi-sommeil  de  la 
méditation,  mais  il  me  semble  que  la  saison  où  nous 
sommes,  l'équinoxe  du  printemps,  est  une  époque  de 
conciliation  et  de  sympathie  pendant  laquelle  il  con- 
vient de  faire  entendre  des  paroles  d'espérance  et  d'ami- 
tié. Et  ce  qui  me  fait  croire  cela,  c'est,  vous  le  dirai-je, 
la  coutume  des  œufs  de  Pâques  qui,  datant  d'un  âge 
immémorial  et  remontant  sans  doute  aux  civilisations 
primitives,  s'est  conservée  jusqu'à  nos  jours  chez  les 
peuples  chrétiens.  Cette  longue  tradition,  qui  atteste  l'es- 
prit conservateur  des  sociétés,  montre  aussi  que  bien  des 
choses  peuvent  être  conciliées,  qui  semblaient  inconci- 
liables. 

Il  faut  entendre  les  leçons  du  calendrier.  Au  moment 
de  l'année  que  nous  avons  dépassé  de  quelques  jours, 
les  mystères  de  la  nature  et  les  mystères  de  la  religion 


40  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

se  confuiidinl  en  féeries  ma^midcjues;  l'esprit  et  la 
iiKilière  célèbrent  à  l'envi  rélernello  résurrection;  les 
sanctuaires  el  les  bois  fleurissent  enseniblc  L'Église 
chante  :  <(  D'ic  ho^js,. l/«;'<rt...  Dis-nous,  Mai-ie,  (pi'as-tu 
vu  sur  le  cbciuin?  — J'ai  vu  le  suaire  et  les  vêlements, 
les  témoins  ang('li(jues,  el  j'ai  vu  la  gloire  du  Ressuscité.  * 
El  CCS  paroles  cbarmanles  expriment  avec  la  même  }»uis- 
sance  le  retour  du  printemps  el  la  victoire  du  Cbrist. 
Elles  associent  dans  une  image  de  passion  et  do  gloire 
réternel  Adonis  el  le  Dieu  des  temps  nouveaux.  Tandis 
que  de  la  nef  montent  avec  l'encens  ces  paroles  joyeuses  : 
«  Dis-nous,  Marie,  qu'as-tu  vu  sur  ton  cbemin?  »  les 
oiseaux  qui  font  leur  nid  dans  le  vieux  cloebcr  répondent 
par  leur  cliant  :  «  Marie.  Marie,  dans  ton  cbemin,  tu  as 
vu  les  premiers  rayons  du  soleil  se  mêler  à  la  douce 
pluie,  comme  le  sourire  aux  larmes,  et  se  transformer 
en  feuilles  et  en  fleurs.  La  lumière  se  change  aussi  en 
amour  quand  elle  pénètre  dans  nos  cœurs.  C'est  pour- 
quoi, saisis  de  l'ardeur  de  bâtir  des  nids,  nous  portons 
des  brins  de  paille  dans  notre  bec.  Oui,  la  cbaleur  féconde 
se  métamorphose  en  désir.  Ce  qui  est  unegrati<le  preuve 
de  l'unité  de  composilion  de  l'univers.  M.  Berllielot,  qui 
est  chimiste,  commence  à  soupçonner  ces  cbos's,  que 
les  vieux  alchimistes  avaient  devinées  avant  lui.  Mais 
comment,  de  celle  unité,  sorlil  la  diversité?  C'est  ce  qui 
passe  l'intelligence  des  cliiiiiistes  comme  celle  des 
oiseaux. 

»  Voilà,  voilà  ce  que  Marie  a  vu  sur  son  chemin.  Elle 
a  vu  la  gloire  du  Ressuscité,  qui  meurt  et  qui  renait 


MYSTICISMl-:    ET    SCIENCE.  41 

tous  les  ans. Il  renaîtra  loni^leiiips  encore  après  que  nous 
ne  serons  qu'un  peu  de  cendre  léj^ère;  mais  il  ne  renaîlra 
pas  toujours,  car  il  n'est  (tout  soleil  qu'il  esl)  qu'une 
goutte  de  feu  perdue  dans  l'espace  infini.  Et  que  som- 
mes-nous, nous  les  oiseaux?  Un  rien,  un  monde.  Nous 
aimons,  nous  cou\ons  nos  œufs,  nous  nourrissons  nos 
petits.  Nous  sommes  une  parcelle  de  la  vie  universelle. 
Et  tout,  dans  l'univers,  est  utile,  à  moins  que  tout  ne 
soit  qu'illusion  et  vanité;  ces  deux  idées  sont  également 
philitsophiques.  Mais  les  oiseaux  croient  que  les  oiseaux 
sont  nécessaires  et  ils  agissent  en  conséquence.  » 

Voilà  le  dialogue  des  orgues  et  des  oiseaux  tel  que  je 
l'ai  entendu  en  passant  devant  une  église  de  village,  le 
matin  de  Pâques.  Il  m'a  paru  très  religieux. 

Dans  tous  les  pays  et  dans  tous  les  siècles,  le  solstice 
du  printemps  a  mêlé  ainsi,  dans  une  solennité  joyeu-e, 
les  espérances  du  mystique  à  l'allégresse  de  la  nature.  Le 
christianisme  ne  s'est  pas  dégagé,  dans  ses  féeries  pascales 
de  ce  doux  paganisme  qui  l'enlace,  au  fond  de  nos  cam- 
pagnes, comme  le  lierre  et  la  ronce  embrassent  une  croix 
de  pierre. 

M.  Camille  Flammarion  me  contait  un  jour  que  dans 
le  Bassigny,  son  pays  natal,  les  paysans  célèbrent  encore 
le  renouveau,  comme  au  temps  de  Jeanne  d'Arc,  en 
associant  aux  cérémonies  du  culte  catholique  des  rites 
plus  anciens,  qui  témoignent  d'un  naturalisme  candide. 
Et  partout  la  rencontre  de  Marie  avec  le  mystérieux 
jardinier  devient  le  symbole  des  joies  de  la  terre  en 
même  temps  que  des  espérances  célestes.  «  Die  nobis^ 


^f2  LA    VIE     LITTlillAIRE. 

Miinn...  Dis-nous,  Morie,  qn';is-tu  vu  sur  (on  che- 
min:'... >  Je  la  relrouvnis  ritulrc  jour,  colle  jiarole 
litur^M(lue,  ilans  une  revue  de  lillcralure  et  d'arl.  au 
(Icbul  (l'un  (le  ces  articles  de  critique  morale  qui  trahis- 
sent le  mysticisme  de  la  génération  nouvelle.  «  Marie, 
qu'as-tu  vu  sur  la  route?»  répétait  avec  anxiété  M.  Paul 
Desjardins,  ce  jour  de  Pâques,  en  commençant  d'écrire 
sur  un  des  maîtres  en  qui  la  jeunesse  a  mis  de  [grandes 
espérances  '. 

Et  ces  pages,  d'un  accent  si  pur,  d'un  senlimcul  si 
«généreux.  témoip;naicnt  d'une  telle  inquiétude  (jue  j'en 
fus  un  peu  troublé.  Le  Die  noh'is^  Maria  y  devenait  la 
de\ise  d'une  palinpjénésie  confuse,  d'une  relii^àon  indé- 
cise, d'un  je  ne  sais  quoi  de  meilleur  qui  va  naître.  Cet 
article  de  M.  Desjardins  est  un  signe,  entre  mille  autres, 
du  malaise  de  l'esprit  nouveau. 

Tout  cela  est  bien  trouble  encore.  Mais  il  importe  de 
suivre  ce  mouvement  qui  commence;  il  faut  le  suivre 
avec  sollicitude  et  dans  celle  humeur  bienveillante  (jui 
nous  pénétrait  au  moment  d'écrire  ces  lignes.  Nous  nous 
attacherons  à  discerner  la  direction  que  prennent  les 
jeunes  intelligences.  C'est  aux  plus  fermes  et  aux  plus 
sages  d'essayer  de  conduire  et  d'éclairer  ceux  (]ui  entrent 
aujourd'hui  dans  la  vie  intellectuelle.  Je  n'ai  pas  d'autre 
ambition  pour  ma  part  que  de  me  débrouiller  parmi  ces 
nouveautés  indécises.  Je  le  dois,  il  le  faut,  puisqu'enfm 
j'écris,  ce  qui  est  terrible,  quand  on  y  songe. 

d.  Le  vicomle  Eugène  Melchior  de  Vogiié. 


MYSTICISME    ET    SCIENCE.  43 

Le  plus  clair  c'est  que  la  confiance  dans  la  science, 
que  nous  avions  si  forte,  est  plus  qu'à  demi  perdue.  Nous 
étions  persuadés  qu'avec  de  bonnes  méthodes  expéri- 
mentales et  des  observations  bien  faites  nous  arriverions 
assez  vite  à  créer  le  rationalisme  universel.  Et  nous 
n'étions  pas  éloignés  de  croire  que  du  xviii°  siècle 
datait  une  ère  nouvelle.  Je  le  crois  encore.  Mais  il  faut 
bien  reconnaître  que  les  choses  ne  vont  pas  aussi  vite  que 
nous  pensions  et  que  l'affaire  n'est  pas  aussi  simple 
qu'elle  nous  paraissait.  M.  Ernest  Renan,  notre  maître, 
qui  plus  que  tout  autre  a  cru,  a  espéré  en  la  science, 
avoue  lui-même,  sans  renier  sa  foi,  qu'il  y  avait  quelijue 
illusion  à  penser  qu'une  société  pût  aujourd'liui  se 
fonder  tout  entière  sur  le  rationalisme  et  sur  l'expé- 
rience. 

La  jeunesse  actuelle  cherche  autre  chose.  Et,  puis- 
qu'on repousse  cette  science  que  nous  apportions  comme 
la  révélation  suprême,  il  faut  bien  que  nous  sachions 
pourquoi  on  la  repousse. 

On  lui  reproche  d'abord  son  insuffisance.  La  science, 
nous  dit-on,  n'est  pas  fondée;  vous  avez  constitué  des 
sciences,  ce  qui  est  bien  différent.  Et  qu'est-ce  que  vous 
appelez  sciences,  s'il  vous  plaît?  Des  lunettes,  ni  plus  ni 
moins.  Des  lunettes!  Elles  vous  donnent  une  vue  plus 
pénétrante  et  vous  permettent  d'examiner  certains  phé- 
nomènes plus  exactement.  D'accord!  ^lais  cela  importe- 
t-il  beaucoup?  Quand  vous  avez  observé  quelques 
mirages  de  plus  dans  cet  abîme  d'apparences  qui  est 
l'univers  sensible,  en  connaissez-vous  mieux  la  raison 


44  LA  VIE    LiTTi:  UAim:. 

dos  choses,  les  lois  du  niond»^  (ju'il  ii!i|M»iierait  de  con- 
nailre?  Kl  rroyez-vous  que  vos  défoiiverlcs  eu  physio- 
logie el  en  chimie  vous  aient  mis  sur  la  voie  d'une  seule 
vérité  morale? 

Votre  science  ne  peut  aspirer  à  nous  gouverner  parce 
([u'elle  est  d'elle-même  sans  morale  et  que  les  jjriiicipes 
d'iiclion  (|u'on  pourrait  en  tirer  semient  immoraux. 

Elle  est  inhumaine;  sa  crunulé  nous  l)lt'sse;  elle  nous 
ané.'inlil  dans  la  nature  ;  elle  nous  rapproche  des  animaux 
el  des  plantes  en  nous  montrant  ce  qu'ils  ont  en  commun 
avec  nous,  c'est-à-dire  tout  :  les  organes,  la  joie,  la  dou- 
leur et  même  Ja  pensée.  Elle  nous  montre  perdus  avec 
eux  sur  un  grain  de  sable  et  elle  proclame  insolemment 
que  les  destinées  de  rhumanilé  tout  entière  ne  sont  pas 
quelque  chose  d'appréciable  dans  l'univers. 

En  vain,  nous  lui  crions  que  nous  retrouvons  l'infini 
en  nous.  Elle  nous  apprend  que  la  terre  n'est  pas  même 
un  globule  dans  celle  veine  d'Ouranos,  (jue  nous  nom- 
mons la  voie  lactée;  elle  nous  fait  rougir  de  honle  el  de 
confu>ion  au  souvenir  du  temps  où  nous  nous  croyions  le 
centre  du  monde  et  le  plus  bel  ouvrage  de  Dieu,  nous 
qui,  en  réalité,  tournons  gauchement  autour  d'une 
médiocre  étoile,  un  million  de  fois  plus  petite  queSirius. 

^'olre  imperceptible  cimton  de  l'univers  semble  assez 
])auvre,  autant  (jue  nous  pouvons  en  juger.  Il  n'a  qu'un 
soleil,  tandis  que  beaucoup  de  systèmes  en  ont  deux  ou 
trois.  Son  astre  central  doit  avoir  peu  (réclat,  vu  des 
systèmes  les  plus  voisins.  Il  est  rougeàlre,  ce  (|ui  est 
signe  qu'il  ne  brûle  plus  avec  l'éueigie  des  jeunes  étoiles 


MYSTICISME    ET    SCIENCE.  4d 

toutes  blanf'hes;  bientôt,  dans  quelques  millions  de 
siècles  seulement,  il  ne  montrera  plus  qu'un  disque 
fuligineux,  taché  de  larges  scories  noires;  et  ce  sera  la 
fin,  et  le  grain  de  poussière,  qui  se  nomme  la  Terre  et 
qui  n'îiura  plus  de  nom  alors,  roulera  avec  lui  dans  la 
nuit  éternelle. 

L'humanité  aura  péri,  sans  doute,  bien  avant  cette 
époque.  En  attendant,  on  nous  enseigne  que  nous  nous 
acheminons  vers  la  constellation  d'Hercule;  notre  pous- 
sière y  parviendra  un  jour  dans  l'ombre  et  le  silence  : 
c'est  là  tout  ce  que  la  science  peut  nous  révéler  des  des- 
tinées de  l'humanité. 

Nous  faisons  le  voyage  en  compagnie  de  quebjues 
planètes  dont  les  unes  se  perdent  pour  nous  dans  la 
lumière  du  soleil,  comme  Vénus  el  Mercure  et  les  autres 
dans  la  nuit  de  l'espace,  comme  Uranus  el  Neptune. 
On  croit  avoir  remarqué  que  Vénus  ne  présente  jainais 
qu'une  face  au  soleil.  Mais  on  n'en  est  pas  encore  bien 
sûr.  La  seule  planète  dont  nous  ayons  pu  observer  la 
surface  est  Mars,  notre  voisin;  on  y  a  distingué  des 
terres,  des  mers,  des  nuages,  de  la  neige  au  pôle,  et 
M.  Flammarion  en  a  dessiné  la  carte.  M.  Schiaparelli  y 
a  vu  des  canaux,  l'an  passé.  Ces  canaux  se  creusent 
comme  par  enchantement  et,  si  ce  sont  là  des  ouvrages 
de  l'industrie  martienne,  il  faut  reconnaître  que  les  ingé- 
nieurs de  cette  planète  sont  infiniment  supérieurs  aux 
nôtres.  Mais  on  ne  sait  pas  si  ce  sont  des  canaux  et  il 
semble  bien  que  ce  monde  soit  mouvant  et  plus  agité  que 
la  face  de  la  terre.  Sa  figure  change  à  toute  heure.  Il 

3. 


40  LA    VIE     LlTTKRAinE. 

est  inlinimcnl  pr^lKible  qu'il  est  luibilô;  mais  nous  ne 
saurons  jamais  quelles  formes  y  revôl  la  vie.  Il  est  vrai- 
semblable qu'elle  y  est  aussi  pénible  que  sur  la  lerre; 
nous  pouvons  le  croire,  el  c'est  là  du  moins  une  conso- 
lation que  la  science  ne  nous  enlève  pas. 

Et  (juanl  h  l'iiomme  même,  qu'en  a  l'ait  la  science? 
Elle  l'a  destitué  de  toutes  les  vertus  (|ui  fai-aient  son 
orgueil  et  sa  beauté.  Elle  lui  a  enseigné  que  tout  en  lui 
comme  autour  de  lui  était  déterminé  par  des  lois  fatales, 
que  la  volonté  était  une  illusion  et  qu'il  n'était  qu'une 
macliine  ignorante  de  son  propre  méeanisnie.  Elle  a  sup- 
primé jusqu'au  sentiment  de  son  identité,  sur  lequel  il 
fondait  de  si  fières  espérances.  Elle  lui  a  montré  deux 
existences  distinctes,  deux  âmes  dans  un  mcMne  indi- 
vidu. 

La  génération  nouvelle  fait  ainsi  le  procès  à  la  science 
et  la  déclare  décline  du  droit  de  gouverner  rbumanilé. 

Que  veut-elle  mettre  à  la  place  des  connaissances 
positives?  C'e^t  ce  (|ue  nous  avons  le  devoir  de  reclier- 
clier. 


CÉSAR   BORGIA  ' 


Il  fallait  qu'il  y  eût  des  Borgia,  pour  qu'on  sût  tout 
ce  que  fait  la  bète  humaine  quand  elle  est  robuste  et 
déchainée.  Ces  Espagnols  romanisés  n'étaient  point  nés 
qu'on  sache  avec  un  autre  cœur,  avec  une  autre  âme  que 
le  vulgaire.  Leur  longue  habitude  du  crime  ne  les  a  pas 
déracinés  tout  à  fait  de  l'humanité,  à  laquelle  ils  tien- 
nent encore  par  des  fibres  saignantes.  Les  sentiments 
naturels  éclatent  en  eux  avec  violence.  Le  pape  Alexandre 
a  des  entrailles  de  père  :  devant  le  cadavre  de  son  pre- 
mier-né, il  pleure  comme  un  enfant  et  prie  comme  une 
femme.  Sa  fille  Lucrèce  est  capable  d'attachement  et 
donne  des  larmes  sincères  à  la  mémoire  de  son  second 
mari  et  à  celle  de  son  frère.  Et  si  le  plus  dénaturé  des 
Borgia,  César,  n'eut  pas,  dans  toute  sa  vie,  une  lueur 
de  pitié  ni  un  éclair  de  tendresse,  il  montra  dans  la  con- 


1.  César  Borgia,  sa  vie,  sa  captivité,  sa  mort,  d'après  de 
nouveaux  documents  des  dépôts  des  Romagnes,  de  Siman 
cas  et  des  Navarres,  par  Charles  Yriarte,  2  vol.  in-8°. 


48  LA     VIE     LITTI-  RAIUK . 

<luili>  (le  la  •.'ULMTC  et  diins  l'iidiniriislnilidn  des  pays 
roiKjiiis  un  csjirit  d'ordre,  de  sa^'osse  cl  de  mesure  (iiii 
allesle  du  moins  une  certaine  l)eaulé  intellectuelle.  Non, 
les  Borgia  n'étaient  pas  des  monstres  au  sens  propre  du 
mol.  Leur  personne  morale  n'était  alteiiite,  à  ce  ((u'il 
semble,  d'aucun  vice  constitutionnel  :  ils  ne  di(Tér;«ient 
point,  par  leurs  idées  ou  leurs  sentiments,  des  Savclli, 
des  Gaetani,  des  Orsini,  dont  ils  étaient  entourés. 
C'étaient  des  êtres  violents,  en  pleine  possession  de  la 
vie.  Ils  désiraient  tout,  et  en  cela  ils  étaient  hommes;  ils 
pouvaient  tout  .■  c'est  ce  qui  les  rendit  clTro\'al)]cnienl 
criminels.  Il  serait  dan<;ereux  de  se  le  dissimuler  :  les 
sociétés  humaines  contiennent  beaucoup  de  Borgias,  je 
veux  dire  beaucoup  de  gens  possédés  d'une  furieuse 
envie  de  s'accroître  et  de  jouir. 

Notre  société  en  renferme  encore  un  très  grand 
nombre.  Ils  sont  de  tempérament  médiocre  et  craignent 
les  gendarmes.  C'est  l'effet  de  la  civilisation  d'affaiblir 
peu  à  peu  les  énergies  naturelles.  Mais  le  fonds  humain 
ne  change  pas,  et  ce  fonds  est  âpre,  égoïste,  jaloux,  sen- 
suel, féroce. 

Il  n'y  a  pas,  dans  nos  administrations,  de  pauvre 
bureau  qui  ne  voie,  dans  ses  quatre  murs  tapissés  de 
papier  vert,  toutes  les  convoitises  et  toutes  les  haines  qui 
s'allumèrent  dans  le  Vatican,  sous  la  papauté  espagnole. 
Mais  la  bête  humaine  y  est  moins  vigoureuse,  moins 
ardente,  moins  ficre;  le  tigre  royal  est  devenu  le  chat 
domestique.  Au  fond,  l'affaire  est  la  même  :  il  s'agit  de 
vivre,  et  cela  seul  est  déjà  féroce. 


CÉSAR    BORGIA.  49 

César  était  encore  adolescent  quand  son  père,  le  car- 
dinal Rodriguez  Borgia  s'éleva  par  la  simonie  au  siège 
pontifical.  C'était  un  vieil  homme  dur  et  rusé  qui  gar- 
dait pour  la  luxure  et  la  domination  des  capacités 
énormes.  Chez  lui  l'instinct  était  merveilleux,  comme 
chez  les  bêtes.  Son  cynisme  était  magnifique.  Il  assit  à 
son  cùté,  dans  la  chaire  de  Pierre,  cette  belle  Julie  Far- 
nèse  que  le  peuple  de  Rome  appelait,  pour  égaler  le  blas- 
phème au  scandale,  la  femme  de  Jésus-Christ,  sposa 
del  Christo.  Les  gens  du  peuple  disaient  encore,  en  mon- 
trant du  doigt  le  frère  de  Julie,  ce  Farnèse,  qu'Alexandre 
avait  revêtu  de  la  pourpre  :  «  C'est  le  cardinal  délia 
Gonella,\e  cardinal  du  cotillon  ».  Le  Romain  riait  et 
laissait  dire.  En  ces  jours-là,  chez  les  petits  comme 
chez  les  grands,  dans  tout  le  peuple,  la  chair  débridée 
faisuit  rage.  Ce  vieux  pontife  obèse  était  grand  d'impu- 
reté, quand,  aux  noces  de  Lucrèce,  il  versait  des  dragées 
dans  le  corsage  des  nobles  R.omames,  ou  quand,  après 
souper,  assis  à  côté  de  sa  fille,  il  faisait  danser  des 
courtisanes  nues,  qu'éclairaient  les  flambeaux  de  la 
table  posés  à  terre.  Cependant  le  Tibre  roulait  toutes  les 
nuits  des  cadavres,  et  il  y  avait  chaque  jour  quelqu'un 
dont  on  apprenait  la  mort  en  même  temps  que  la  mala- 
die. Le  saint-père  avait  des  moyens  sûrs  de  se  défaire  de 
ses  ennemis.  A  cela  près,  bon  chrétien,  car  il  n'erra 
jamais  en  matière  de  foi  et  se  montra  fort  désireux 
d'accroître  le  domaine  de  saint  Pierre.  ^lais,  à  vrai  dire, 
il  n'aima  rien  tant  que  ses  enfants,  les  accabla  de  biens 
et  d'honneurs  jusqu'à  nommer  sa  fille  Lucrèce  garde  du 


50  LA     VIE     LITTÉRAIIin. 

sceau  pontifical,  régente  du  Vatican  et  }i;ouverneur  de 
Spolèle. 

A  quinze  ans,  César  était  archevêque  de  INmip'lniic; 
à  dix-sept,  cardinal  de  Valence.  L'ambass.idotir  du  duc 
de  Ferrare  l'alla  voir  dans  sa  maison  du  Trauslevère. 
Après  une  de  ces  visites,  il  écrivit  dans  une  dépêche,  les 
quekjues  mois  (jue  voici  : 

0  II  allait  pniiir  pour  la  chasse  :  il  était  velu  <lc  soie, 
r;irinc  au  côté.  A  peine  un  petit  cercle  rappelait  le  simple 
tonsuré.  Nous  cheminâmes  ensemble  à  cheval,  en  nous 
entretenant.  C'est  un  personnage  d'un  ^Tand  es])!-!!,  très 
supérieur,  et  d'un  caractère  exquis.  Il  est  d'une  «^rauile 
modestie.  »  Les  contemporains  vantaient  volontiers  la 
modestie  de  César  et  celle  de  sa  sœur  Lucrèce.  Il  reste 
à  savoir  ce  qu'ils  entendaient  par  modestie,  et  si  ce 
n'était  pas  l'élégante  sobriété  du  geste  et  de  la  parole. 

En  ce  cas,  César  méritait  cette  louange.  Bien  (ju'ins- 
truil  diins  les  sciences  sacrées  et  les  sciences  profanes, 
théologien,  humaniste  et  même  poète,  il  demeurait  silen- 
cieux et  taciturne.  C'était,  disent  ceux  qui  lont  appro- 
ché, un  seigneur  fort  solitaire  et  secret,  molto  so/itario 
e  segreto.  Amoureux  des  étoffes  somptueuses,  des  bijoux 
ingénieux  et  des  pierreries  étincelantes,  il  passnit  magni- 
fiquement vêtu,  roulant  entre  ses  doigts  une  boule  d'or 
contenant  des  parfums,  et  la  tête  déjà  pleine  de  ces 
grands  desseins  que  Machiavel  devait  bientêt  admirer. 
Sous  un  ciel  et  dans  un  temps  où  c'était  une  gloire  que 
d'ôlre  beau.  César  était  d'une  beauté  éclatante. 

Cette  race  des  Borgia,  que  l'obésité  envahissait  avec 


CÉSAR    BOBGIA.  ^^ 


rà.e,  était  superbe  dans  la  première  sève  de  la  jeunesse. 
Ce'prince  blond  et  charmant,  biondo  e  bello,  songeait  a 
rejeter  la  pourpre  qui  l'embarrassait  et  à  ceindre  l  epee 
Mais  répée  qu'il  convoitait,  l'épée  de  capitaine  gen.ral 
des  milices  ponlificales  devant  laquelle  s  inclinait  le 
gonfalon  de  l'Église,  son  frère,  le  fils  aine  du  pape, 
le  duc  de  Gandia,  la  tenait  et  ne  se  la  laisserait  pas 

arracher.  .        . 

A  vingt  ans,  César  commit  son  premier  crime  et  ce 
fut  le  chef-d'œuvre  des  crimes.  Les  deux  frères  dmaient 
dans  la  maison  de  Ma,lona  Vonozza,  leur  mère,  proche 
Saint-Pierre  aux  Liens.  Dîner  d'adieu  ;  ils  devaient  tous 
deux  quitter  Rome  le  lendemain,  César  pour  assister  au 
couronnement  du  roi  de  Naples,  Gandia  pour  recevoir 
l'investiture   des  nouvelles   possessions  que  lui  avait 
données  le  pape.  On  se  sépara  assez  avant  dans  la  nuit. 
César  sur  sa  mule,  et  Gandia  sur  son  cheval,  partirent 
ensemble.  Ils  prirent  le  chemin  du  Vatican  et  se  séparè- 
rent devant  le  palais  du  cardinal  Sforza.  Là,  le  duc  de 
Gandia  prit  congé  de  son  frère  et  s'engagea  dans  une 

ruelle. 

Il  ne  rentra  pas  chez  lui.  Le  pape  le  fit  chercher  par- 
tout pendant  deux  jours;  ce  fut  en  vain.  Le  troisième 
jour  on  envoya  trois  cents  mariniers  fouiller  le  ht  du 
Tibre-  l'un  d'eux  ramena  dans  ses  filets  le  corps  du  duc 
de  Gandia,  porcé  de  neuf  blessures  et  la  gorge  ouverte. 
La  douleur  du  père  fut  horrible  et  démesurée.  Cet 
homme  sensuel,  déchiré  dans  ses  entrailles,  ne  cessait 
point  de  gémir  et  de  pleurer.  Son  orgueil  s'était  écroule 


52  LA    VIE    LITTi:UAIRE. 

avec  sa  joie.  Il  demandait  pardon  à  DIlm),  cependant  il 
poussait  l'enquiHe,  anxieux  de  connaître  la  vérité,  im[)a- 
tient  de  lumière.  Chaque  jour  apporlail  quelipie  indice. 
Des  témoins  avaient  vu  les  assassins  soutenir  le  corps 
vacillant  sur  un  clieval,  puis  le  jeter  dans  l'  lleu\e.  On 
allait  découvrir  les  coupables.  Tout  à  coup  le  jKipc  arré:a 
renijuéle.  Il  craignait  d'en  savoir  déjà  tro[i.  Il  ne  voulait 
plus  connaître  le  meurtrier  de  son  {'\\>.  Il  ne  voulait  pas 
savoir  le  nom  que  Rome  entière  prononçait  (oui  bas. 

«  Sa  Sainteté  ne  cherche  plus,  dit  un  témoin,  et  tous 
ceux  qui  Tenlourent  ont  la  môme  opinion,  il  doit  savoir 
la  vérilé.  »  Trois  semaines  plus  tard.  César  était  de 
retour  à  Rome.  Le  Sacré  Collège  se  rendit  au  Vatican,  où 
le  pape  attendait,  selon  l'usage,  pour  lui  donner  sa  béné- 
diction pontificale,  ce  fils,  qu'il  n'avait  pas  revu  depuis 
le  meurtre.  Arrivé  au  pied  du  trône.  César  s'inclina. 
Son  père  ouvrit  les  bras  et  le  baisa  silencieusement  au 
front,  puis  il  descendit  de  son  siège.  Fo  dcosculato,  des- 
cendit de  solio.  En  posant  ses  lèvres  sur  le  front  de  Caïn, 
ce  malheureux  père  a  goûté  sans  doute  toute  l'amertume 
humaine,  et  son  silence  est  plein  d'une  désolation  infi- 
nie. Mais  c'est  un  homme  de  premier  mouvement,  en 
qui  toutes  les  impressions,  même  les  [dus  fortes,  sont 
fugili\es.  P)ientùt  il  oubliera  le  cadavre  sanglant  que  le 
Tibre  a  roulé.  Il  admirera  malgré  lui  ce  fils  audacieux 
qui  n'a  craint  ni  Dieu  ni  son  père.  Il  rcconnaitra  son 
sang.  Il  débarrassera  César  de  la  pourpre  qui  va  mal  à 
un  tel  audacieux  et  il  l'enrichira  des  dépouilles  de  la 
victime.  C'est  à  César  qu'il  remettra  le  gonfalou  de 


CÉSAR    BORGIA.  53 

l'Église.  Et  quand  César  aura  conquis  les  Romagnes  et 
rendu  à  ?aint  Pierre  les  villes  de  son  patrimoine,  les 
enlrailles  du  père  tressailleront  de  joie  et  d'amour.  Trois 
ans  plus  tard,  à  la  nouvelle  que  son  fils  va  venir,  le  pape 
ne  donne  plus  d'audiences,  dit  un  clerc  des  cérémonies, 
il  est  fiévreux,  agité;  il  pleure,  il  rit  en  même  temps. 

Ces  sentiments  ne  témoignent-ils  pas  d'une  humanité 
terriblement  rude  et  simple?  C'est  ainsi,  n'est-il  pas 
vrai?  qu'on  imagine  l'àme  des  hommes  des  cavernes. 

En  fait  de  crimes,  César  ne  fit  jamais  plus  grand  que 
l'assassinat  de  Gandia.  Mais  ses  autres  meurtres,  celui, 
par  exemple,  d'Alphonse  de  Bisceglie,  le  second  mari 
de  Lucrèce,  portent  ce  même  caractère  d'utilité  prati(|ue. 
César  tua  toujours  froidement,  sans  fantaisie,  par  pur 
intérêt.  Il  n'est  pas  possible  de  mettre  plus  de  lucidité 
dans  le  crime.  Dans  toutes  ses  entreprises,  il  portait  un 
génie  démesuré  et  des  ardeurs  surhumaines.  Ce  blond 
César,  danseur  gracieux,  qui  conduisait,  entre  deux 
assauls,  des  ballets  symboliques,  était  un  Hercule. 

Le  jour  de  la  Saint-Jean,  le  24  juin  de  l'année  loOO, 
on  avait  organisé  des  courses  de  taureaux  à  Piome,  der- 
rière la  basilique  de  Saint-Pierre,  selon  la  mode  apportée 
à  Rome,  depuis  Callixte,  par  les  Aragonais.  César  descen- 
dit, à  visage  découvert,  dans  -rarène,  combattit  à  pied, 
simplement  revêtu  d'un  pourpoint,  avec  l'épée  courte  et 
la  muleta  et,  dans  cinq  passes  successives,  se  mesura 
avec  cinq  taureaux  qu'il  mit  tous  à  mort.  Il  abattit  même 
le  dernier  d'un  seul  coup  d'espadon,  aux  cris  d'une  foule 
en  délire. 


54  LA    VIE     LITTÉUAini:. 

Au\  fiMes  (lu  tniisirrne  maria^^o  de  Lucrèce  Bor^i.i,  le 
2  janvier  150:2,  il  y  eut  encore  des  comltols  de  laure;iux 
sur  la  place  Saiiil-Pierre.  Celle  fois,  César  descendit  à 
cheval  dans  l'arène.  Il  salua  l'assistance  à  la  mode  espa- 
|j;nole  el,  fonçant  droit  sur  la  bêle,  rnlta<|ua  à  la  lance. 
Puis  il  se  montra  à  [)ied  au  milieu  du  cuddrUla  de  dix 
Espagnols. 

Il  est  croyable  que,  dans  sa  vie  brfdanle,  il  ne  connut 
pas  de  plus  grande  joie  que  celle  d'employer  la  force 
inépuisable  de  ses  muscles.  On  le  voyait  sans  cesse 
occupé  à  tordre  une  barre  d'acier,  à  rompre  un  fer  a 
cheval  ou  une  corde  neuve. 

Les  historiens  nous  le  montrent  à  Césena,  après  la 
conquête,  entouré  de  ses  compagnons  d'armes  el  de  plai- 
sirs, gravissant  chaque  dimanche  la  colline  où  les  paysans 
se  rassemblaient  pour  essayer  leur  force  et  leur  adresse, 
et  là  prenant  part,  sans  être  reconnu,  aux  jeux  en  u.^age 
chez  ces  robustes  et  violentes  populations  des  Romagnes 
et  exigeant  de  tous  les  gentilshommes  qu'ils  acceptassent 
comme  lui  la  lutte  avec  les  rustres. 

Il  méprisait  profondément  les  femmes.  Ayant  épousé 
Charlotte  d'Albret,  fille  du  roi  de  Navarre,  il  la  quitta 
quelques  jours  après  son  mariage  el  n'eut  plus  le  loisir 
de  la  revoir.  Pendant  une  de  ses  campagnes  dans  les  Ro 
magnes,  il  vit  la  femme  d'un  de  ses  capitaines  vénitiens, 
la  trouva  belle  et  la  fit  enlever.  A  Capoue.  il  garda  pour 
lui  les  plus  belles  prisonnières.  Ceux  qui  entraient  dans 
sa  tente  apercevaient  une  grande  belle  fille  sans  nom, 
sans   histoire,   l'avorito   muette,  dit   M.   Yiiarle,    (ju'il 


CÉSAR    BORGIA.  55 

menait  en  campagne.  On  ne  sait  pas  même  le  nom  de  la 
mère  des  deux  bâtards  qu'il  laissa  après  lui.  En  somme, 
il  ne  donna  jamais  une  pensée  à  une  femme.  Mais  cet 
homme  fort  perdit,  près  d'une  femme,  en  un  jour,  sa 
santé  et  sa  beauté.  A  vingt-cinq  ans  son  visage  se  couvrit 
subitement  de  pustules  et  de  taches  ardentes,  qu'il  garda 
jusqu'à  sa  mort.  Ses  yeux  caves  semblaient  venimeux. 
Il  fut  horrible  dès  lors. 

On  sait  comment  la  mort  d'Alexandre  VI  ruina  la  for- 
tune de  César  et  comment,  trahi  par  Gonzalve  de  Cor- 
doue,  le  duc  des  Romagnes  dut  renoncer  à  tous  droits 
sur  les  États  qu'il  avait  conquis.  On  sait  que,  deux  ans, 
prisonnier  de  Ferdinand  le  Cnlholique,  César  réussit  à 
s'évader  du  château  de  Médina  del  Gampo  et,  s'étant  mis 
au  service  du  roi  de  Navarre,  son  beau-frère,  se  fit  tuer 
en  furieux  à  Viana.  Dans  sa  \ie  si  courte,  il  étonna 
moins  encore  par  la  froideur  de  sa  scélératesse  que  par 
l'éclat  de  son  inteUigence.  C'était  un  capitaine  excellent 
et  un  politique  habile.  Machiavel  admirait  l'homme  qui 
allait  toujours  à  la  vérité  effective  de  choses. 

«  Ce  seigneur,  a-t-il  dit  du  duc  des  Romagnes,  est 
splendide  et  magnifique  et,  dans  la  carrière  des  armes, 
telle  est  son  audace,  que  les  plus  hautes  entreprises  lui 
semblent  peu  de  chose;  dès  qu'il  s'agit  d'acquérir  de  la 
gloire  et  d'agrandir  ses  États,  il  ne  connaît  ni  repos,  ni 
fatigue,  ni  danger.  A  peine  arrive-t-il  en  quelque  lieu, 
on  apprend  son  départ.  Il  sait  se  faire  bien  venir 
du  soldat.  Il  sut  rassembler  les  meilleures  troupes  de 
l'Italie;  et  toutes  ces  circonstances,  jointes  à  une  for- 


56  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

Iiim'  insoli'iilo,  font  de  lui  un  victorieux  et  un  formi- 
dable. > 

Nui  doute  que  César  Borgia  n'ait  été  un  des  plus 
lialiiles  hommes  de  son  temps. 

Deb  lémoif^nages  irrécusaliles  nous  le  montrent  doux 
à  ses  peuples,  attentif  à  ne  point  les  surcharger  d'impôts, 
et,  en  marche  dans  les  campagnes  à  la  tète  de  ses  troupes, 
libéral  pour  tous  ceux  ({ui  venaient  au-devant  de  lui 
demander  des  grâces,  solliciter  sa  générosité,  réclamer 
la  libirlé  de  quelque  parent  prisonnier  ou  exilé,  ou  de 
(|uel(]ue  soldat  réfractaire.  César  ne  les  rebutait  jamais, 
tandis  qu'il  se  montrait  impitoyable  pour  les  concussion- 
naires. Enfin,  il  était  assez  habile  pour  se  montrer  juste 
et  humain  quand  il  le  fallait. 

Il  eut,  avec  l'àme  la  plus  noire,  une  brillante  et  vaste 
intelligence.  Irons-nous  jusqu'à  dire  qu'il  eut  un  grand 
génie?  Non,  car,  en  définitive,  il  ne  fonda  rien  et  le 
démon  dont  il  était  possédé  [)récipita  furieusement  la 
ruine  de  son  œuvre  et  de  sa  vie.  D'ailleurs,  il  est  bon  et 
consolant  de  se  dire,  avec  un  historien  optimiste,  que  la 
puissance  créatrice  est  toujours  le  partage  de  la  grandeur 
morale. 

Tout  ce  qu'on  vient  de  lire  n'est  qu'une  suite  de  notes 
prises  sur  le  livre  de  M.  Charles  Yriarte,  et  par  endroits 
je  dois  le  dire,  ces  notes  suivent  le  texte  de  très  prés. 

Ce  livre  est  aussi  intéressant  que  possible.  Il  est 
visible  que  M.  Charles  Yriarte  a  }>ris  beaucoup  de  plaisir 
à  l'écrire.  C'est  un  grand  curieux  que  M.  Charles 
Yriarte.  Sou  histoire  de  César  Borgia,  1res  étudiée  dans 


CÉSAR    BORGIA.  57 

l'ensemhle,  contient  des  parties  neuves.  Je  signnlerai 
particulièrement  à  cet  égard  les  chapitres  sur  la  captivité 
et  la  mort  du  héros,  ainsi  que  quehiues  pages  sur  l'épée 
que  César  se  fit  faire  en  1498  avec  celle  devise  :  Cum 
Numine  Cesarls  Onien. 


JAMES  DARMESTETEIi 


J'aime  beaucoup  le  Collège  de  France  et  cela  pour 
diverses  raisons.  On  y  professe  à  la  fois  les  plus  vieilles 
sciences  du  monde  el  les  plus  nouvelles.  L'enseigne- 
ment qu'on  y  donne  ne  sert  à  rien;  aussi  ganJe-t-il  une 
noblesse  incomparable.  Il  y  est  absolument  libre.  MiM.  les 
lecteurs  et  professeurs,  comme  dit  l'afliche,  Irailenl  de 
ce  qu'ils  veulent  et  comme  ils  veulent.  Là,  M.  Emile 
Descbanel  parle  ingénieusement  du  romantisme  des  clas- 
siques, et  M.  Brown-Sequart  cbercbe  les  moyens  de 
vaincre  la  vieillesse. 

Celte  antique  maison  a  cela  d'aimable,  qu'elle  est 
ouverte  à  toutes  les  nouveautés.  On  y  enseigne  tout.  Je 
voudrais  qu'on  y  enseignât  le  reste.  Je  vouilrais  qu'on  y 
créât  une  cliaire  de  télépatliie  pour  quelque  élève  du 
docteur  Gliarles  Richet  et  une  cbaire  de  socialisme  dont 


1.  Essais  orientaux,  1  vol.  in-8°.  —  Lettres  surVInde,  1  vol. 
in-18.  —  La  Légende  divine.^  1  vol.  in-18. 


JAMESDARMESTETER.  59 

M.  Malon  serait  le  titulaire.  J'oserais  réclamer  aussi  une 
chaire  d'astronomie  physique,  afin  d'étudier  de  plus 
près  les  canaux  de  la  planète  Mars,  qui  m'inquiètent 
beaucoup.  Il  conviendrait  d'en  disserter  amplement  avant 
qu'un  astronome  constate  qu'ils  n'existent  point.  Je  ne 
sais  rien  de  plus  attachant  que  les  jeunes  sciences  qui 
en  sont  encore  aux  fables  de  l'enfance,  et  je  voudrais  que 
le  Collège  de  France  ouvrît  à  toutes  son  sein  indulgent. 
Cet  établissement  unit  en  lui  les  vieux  procédés  et  les 
nouvelles  méthodes  :  tel  professeur  y  continue  encore 
Rollin  et  nos  vieux  oratoriens  ;  tel  autre,  comme  M.  Gaston 
Paris  ou  M.  Louis  Havet,  y  déploie  toutes  les  ressources 
de  l'érudition  moderne.  C'est  une  abbaye  de  Thélème 
où  chacun  est  hbre  parce  que  tout  le  monde  y  est  sage. 
On  souffre  que  la  jeunesse  y  soit  bouillante  et  que  la 
vieillesse  y  sommeille  quelquefois.  On  doit  y  être  heu- 
reux. Chaque  maître  a  ses  auditeurs.  L'un  est  écouté  par 
de  jeunes  savants,  l'autre  par  des  femmes  élégantes, 
un  troisième  par  quelques  vieillards  frileux.  Et  chacun 
a  une  belle  affiche  blanche  à  la  porte  de  sa  maison. 
M.  Renan  administre  le  Collège  de  France  avec  un  esprit 
de  prudence  et  d'amour  et  cette  foi  dans  les  choses  de 
la  science  qui  inspire  toutes  ses  pensées  et  toutes  ses 
actions.  Son  indulgente  sollicitude  y  maintient  la  paix, 
rindépendance  et  la  justice.  Il  rappelle  ces  grands  abbés 
d'autrefois  qui,  tenant  la  crosse  d'une  main  grasse  et 
blanche ,  déployaient  dans  le  gouvernement  de  leur 
monastère  la  plus  douce  énergie  et  cachaient  leur  zèle 
sous  leur  sourire. 


CO  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

Il  n'y  a  pas  jiis(jiratix  niiirs  du  (iOllù;,'e  de  France  qui 
ne  inc  cliannenl  par  une  expression  de  silence  el  de 
recueilleirienl.  Ils  sont  vieux,  mais  non  point  d'une  anli- 
quilé  profonde.  Leurs  premiers  fondcEuenls  datent  de 
deux  siècles.  J'ai  lu  dans  je  ne  sais  quel  bouquin  pou- 
dreux et  racorni  les  lamenlalions  de  Uamus,  se  plai- 
gnant d'ùlre  réduit  à  professer  dans  la  rue,  en  sorte 
que  ses  leçons,  disait-il,  étaient  sans  cesse  «  importu- 
nées et  destourbies  par  le  passa^^e  des  crocheleurs  et 
lavandières  ».  Mais  les  murs  du  Collè.Lfe  de  France, 
qui  commencèrent  à  s'élever  sous  Louis  XIII ,  ont 
entendu  Gassendi,  Guy  Patin,  Rollin,  Tournefort,  Dau- 
benlon,  Lalande,  Vauquelin  et  Cuvier.  Et  plus  lard 
ils  ont  entendu  ceux  dont  Micheiet  a  dit  :  a  Nous 
étions  trois  cordes  barmonieuses  :  Quinet,  Mickiewicz 
el  moi.  » 

Quand  on  va  au  Collège  de  France,  pour  bien  faire, 
il  faut  aller  [lar  la  rue  Saint-Jacques.  C'est  une  rue  mal 
pavée,  étroite  el  tortueuse,  mais  noble  et  pleine  de 
gloire.  Car  c'est  là  que  furent  établies,  au  temps  du  roi 
Louis  XI,  les  presses  du  premier  imprimeur  parisien. 
Trois  siècles,  cette  voie  fut  bonorée  par  d'illustres  et 
docles  libraires,  el  maintenant,  ruinée  et  décbuc,  elle  est 
encore  bordée  d'élalages  de  bouquins  latins  et  grecs.  Là, 
sous  un  ciel  gris,  dans  l'ombre  liumide,  sur  le  jiavi' 
gras,  bousculé  parles  voilures,  le  pauvre  poète  qui  ainu' 
le  livre  parce  que  le  livre  est  le  rêve,  s'arrête  iii^liu.-ii- 
vement  devant  les  boîtes  du  bouquiniste.  Il  ouvre  nu 
petit  classsique  de  deux  sous,  de  mine  pitoyable  el  tout 


JAMES    DARMESTETER.  61 

taclié  d'encre.  II  lit  et  voit  hientûl  —  ô  magie  !  — 
des  figures  de  vierges  passer  dans  leur  tunique  blanche. 
Il  voit  Anligone  sous  les  lauriers  sacrés.  Et  il  s'en  va 
poursuivant,  les  pieds  dans  la  boue,  l'essaim  des  ombres 
héroïques  et  charmantes. 

Je  l'avoue,  jadis,  à  l'âge  où  Ton  attrape  les  vers  de 
Sophocle  aux  étalages  des  bouquinistes,  j'allais  au  Col- 
lège de  France  par  cette  étroite,  montueuse,  raboteuse, 
sale  et  vénérable  rue  Saint-Jacques,  où  l'on  acquiert 
le  mépris  des  faux  biens  avec  la  certitude  que  les 
seules  ri(îhesses  enviables  sont  celles  de  l'intelligence. 
Si  j'ai  pris  la  liberté  de  vous  conduire  aujourd'hui  — 
par  la  rue  Saint-Jacques  —  à  la  vieille  maison  que 
fonda  François  P%  c'est  pour  vous  faire  entendre  un  des 
plus  jeunes  et  des  plus  estimés  professeurs  du  Collège 
de  France,  M.  James  Darmesteter,  qui  y  occupe  la 
chaire  des  langues  iraniennes.  Ce  nom  de  Darmesteter 
est  deux  fois  cher  à  la  science.  Le  frère  de  James,  Arsène, 
est  mort  jeune,  mais  non  pas  sans  avoir  laissé  des  tra- 
vaux considérables  sur  la  langue  française.  Il  était  excel- 
lent par  la  méthode,  la  rectitude  et  la  faculté  de  cons- 
truire. Son  livre  de  la  Vie  des  mots  est  d'une  logique 
supérieure.  Arsène  a  fait,  en  collaboration  avec  le  vénéré 
M.  Halzfeld,  un  dictionnaire  français  qui,  je  l'espère, 
sera  bientôt  publié  et  qui  sera  le  premier  où  l'on  trouvera 
les  divers  sens  de  chaque  mot  dérivant  logiquement  les 
uns  des  autres  et  s'expliquant  par  leur  succession  même. 
C'était  l'homme  le  plus  simple,  le  meilleur,  le  plus  labo- 
rieux, et  tous  ceux  qui  l'ont  fréquenté  dans  sa  modeste 
IV.  4 


62  LA    VIE     LITTKRAIllE. 

m.iison  (le  Vaii;^nr;ir(l  pruvonl  lémoi^'ner  de  la  sainteté 
de  sa  vie.  Je  vois  encore  sa  fi^Mjre  paisible  el  grave  d'ar- 
tisan, son  geste  sobre,  son  air  d'Iiumililé  fi(''re  el  d'iiitel- 
ligeule  candeur.  J'entends  encore  sa  [>arole  nette  comme 
sa  pensée,  égale,  douce  et  pénétrante.  Son  jeune  frère, 
M.  James  D;irmesleler  pour  lequel  il  avail  un  cœur  et 
des  yeux  de  mère,  donnait  d'aussi  grandes  espérances, 
fondées  sur  d'autres  qualités.  Plus  spontané,  [)lus  rapide, 
loul  eu  intuitions  soudaines,  James  élail  admirable 
pour  la  liardiesse  et  la  variété  des  vues.  Il  abondait  en 
idées  générales,  el  l'on  devinait  dès  lors  que  son  activité 
dévorerait  une  large  part  de  science  et  de  poésie.  Il 
n'avait  ni  la  sérénité  ni  la  prudence  intellectuelle  de  son 
frère.  Sa  parole  haletante,  brève,  imagée,  annonce  un 
loul  autre  génie;  son  regard  fiévreux  trahit  le  poète,  et  en 
vérité  il  est  poète  autant  que  savant.  Je  voudrais  vous 
peindre  ce  noir  regard  d'arabe  sur  son  pâle  visage  aux 
traits  accentués,  (jui  porte  les  trace  d'une  extrême  dt'di- 
calessede  tempérament.  Je  voudrnis  montrer  tout  ce  (ju'il 
y  a  de  passion  el  d'ardeur  dans  celle  enveloppe  frêle.  Du 
moins  vous  le  retrouverez  loul  entier  dans  ses  livres, 
dans  son  style  éclatant  el  brisé,  dans  ses  idées  emportées, 
dans  son  impétueuse  imagination. 

James  Darmesleter  est  juif.  Il  en  a  le  masque,  il  en  a 
l'âme,  cette  âme  opiniâtre  et  patiente  qui  n'a  jamais 
cédé.  11  est  juif  avec  une  sorte  de  fidélité  qui  est  encore 
de  la  foi.  Assurément,  il  est  affranchi  de  toute  religion 
positive.  Il  a  fait  sa  principale  étude  des  myllies,  et  il 
s'est  apphqué  à  reconnaître  à  la  fois  le  mécanisme  des 


JAMES    DARMESTETER.  63 

langues  et  le  mécanisme  des  religions.  Il  sait  comment 
les  croyances  dlsraël  se  sont  élaborées.  Mais  dans  un 
certain  sens  il  a  gardé  sa  créance  à  la  Bible  des  juifs.  En 
dehors  de  toute  confession,  au-dessus  de  tout  dogme,  il 
est  resté  attaché  à  lesprit  des  Écritures.  Bien  plus,  par 
un  tour  original  de  la  pensée,  il  fait  entrer  les  plus 
belles  parties  du  christianisme  dans  le  judaïsme  et, 
ramenant  l'église  à  la  synagogue,  il  réconcilie  la  mère  et 
la  fille,  dans  une  Jérusalem  idéale.  Mais  c'est  la  fille, 
comme  de  raison,  qui  reconnaît  ses  torts  et  confesse  ses 
erreurs.  Il  trouve  que  le  christianisme  a  beaucoup  de 
judaïVme.  Et  voici  comme  il  s'exprime  dans  ses  Essais 
orientaux  : 

«  Tout  ce  qui,  dans  le  christianisme,  vient  en  droite 
ligne  du  judaïsme  vit  et  vivra.  Le  règne  de  la  Bible  et 
des  Évangiles,  en  tant  qu'ils  s'inspirent  d'elle,  ne 
pourra  que  s'affermir  à  mesure  que  les  religions  posi- 
tives qui  s'y  rattachent  perdront  de  leur  empire.  Les 
grandes  religions  survivent  à  leurs  autels  et  à  leurs 
prêtres  :  l'hellénisme  aboli  a  moins  d'incrédules  aujour- 
d'hui qu'aux  jours  de  Socrate  et  d'Anaxagore  :  les  dieux 
d'Homère  se  mouraient  quand  Phidias  les  taillait  dans 
le  paros;  c'est  à  présent  qu'ils  trônent  vraiment  dans 
l'immortalité,  dans  la  pensée  et  le  cœur  de  l'Europe.  La 
croix  a  beau  tomber  en  poussière  :  il  est  quelques 
paroles,  prononcées  à  son  ombre  en  Galilée,  dont  l'écho 
vibrera  à  toute  éternité  dans  la  conscience  humaine.  Et 
quand  le  peuple  qui  a  fait  la  Bible  s'évanouirait,  race  et 
culle,  sans  laisser  de  trace  visible  de  son  passage  sur  la 


64  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

leiTO,  son  cnipreinlii  sernil  un  |tlns  profoml  du  Civuv  des 
^éiiéralions  (jui  n'en  s-juronl  ri(Mi,  (uMil-rlic,  m;iis  (jiii 
vivront  (le  ce  (|u'il  a  mis  en  elles.  I/lminanil.',  telle  (jiie 
la  rêvent  ceux  qui  Noudraienl  (ju'on  les  appelai  ties  lilircs 
penseurs,  pouira  renier  des  lèvres  la  liiblcet  son  œuvre; 
elle  ne  pourra  la  leriier  du  cœur  sans  arracluT  d'elle- 
mènie  ce  (]u'elle  a  de  meilleur  en  elle,  la  foi  en  l'unité 
et  l'espérance  en  la  justice,  s;ins  reculer  dans  la  mvllio- 
logie  et  le  droit  de  la  force  do  trente  siècles  en  arrière.  » 

Eu  nalilé,  c'est  dans  le  crépuscule  des  dieux  que 
M.  James  Darmesteler  réconcilie  le  Messie  axe.;  les  Juifs 
(jui  l'ont  crucilié.  Un  pieux  athéisme  le  dispose  à  toutes 
les  conciliations.  Son  syncrétisme  est  d'autant  plus  laro^e 
qu'il  embrasse  des  idées  pures.  Il  a  raison;  quand  ils 
n'ont  plus  de  prêtres,  les  dieux  deviennent  très  faciles 
à  vivre.  Cela  se  voit  dans  les  musées.  Et  si  les  hôtes  de 
M.  Guimet  échangent,  sur  leurs  socles  d'ébène  ou  de 
bronze,  des  regards  irrités  ou  surpris,  ils  se  tolèrent 
les  uns  les  autres  et  le  dialogue  de  leurs  yeux  vénérables 
se  proliingera  à  jamais  dans  une  paix  auguste. 

Les  dieux,  M.  James  Darmesteler  les  a  tous  mis  d'ac- 
cord, et  Jésus  avec  eux,  dans  les  admirables  poèmes  en 
prose  de  son  livre  de  la  Légende  divine.  Il  a  montré  en 
eux  les  formes  diverses  de  la  conscience  humaine. 

Ces  pages,  d'un  rythme  puissant  et  d'une  pensée  pro- 
fondi;,  portent  celle  dédicace  :  Marix  sacrum.  Il  est 
permis  de  reconnaître  sur  cette  inscription  votive  le  nom 
de  la  compagne  du  poêle  et  du  savant,  car  ce  nom  appar- 
tient à  la  poésie  et  à  l'art. 


JAMES    DAI;  MESTETER.  65 

Mary  Robinson,  aujouni'liiii  madame  Dormesleter,  est 
un  poète an^dais  d'une  exquise  délicatesse;  ses  mains  <^rà- 
cieuses  savent  as<eml)ler  des  images  grandes  et  vivantes 
qui  nous  enveloppent  et  ne  nous  quillenl  [ilus. 

Et  ce  poète  est  aussi  un  historien.  Mary  Robinson  a 
dit  :  «  Les  sirènes  aiment  la  mer  et  moi  j'aime  le  passé  » . 
Elle  aime  le  passé  et  elle  écrit  en  ce  moment  une  his- 
toire des  républiques  italiennes. 

C'est  dans  l'intimité  de  ce  charmant  et  noble  esprit 
que  }.l.  James  Darmesteter  poursuit  ses  travaux,  pré- 
pare ^es  cours  et  publie  les  monuments  et  les  souvenirs 
qu'il  a  ra|)})or(és  de  l'Inde. 


CONTES  ET  CHANSONS  POPULAIRES» 

JEAN-FRANÇOIS    BLAUÉ 
I 

Je  ne  pensais  pas  retourner  sitôt,  môme  en  e?;prit 
dans  celle  aimable  ville  ti'Agen,  où,  le  mois  dernier, 
grâce  aux  félibres,  je  reçus  un  si  bon  accueil,  et  que  je 
crois  voir  encore  couchée  au  pied  de  sa  colline,  sans 
mognificence,  mais  non  sans  grâce,  avec  sa  tour  romaine, 
ses  rues  à  arcades,  son  lleuve  aux  grandes  eaux  argen- 
tées et  ses  filles  du  peuple,  qui,  coiffées  d'un  handeuu 
clair,  portent  tranquillement  leur  beauté  comme  un 
héritage  antique. 

\.  Poésies  et  contes  populaires  de  la  da^rogne,  par  Jean- 
François  Bladé,  correspondant  de  l'Insliliil  (dans  la  collec- 
lion  des  Litléi-a/urcs  po}mlaircs,  de  yiiii^.onnciwe  et  Leclere), 
6  vol. —  Traditions,  coutumes,  let/cndes  et  contes  des  Ardenties, 
par  Albert  .Meyrac,  avec  i)réfac(î  par  Paul  Séhillot,  1  vol.  — 
Estlu'lique  de  la  tradilum,  par  ICniile  lilc'inoiil,  et  Eludes 
tradilionnistes,  par  Andrew  Lanj,'  (dans  la  Collection  inter- 
nationale de  la  tradition,  de  MM.  l-^nule  Blemont  et  Henry 
Carnovi,  2  vol. 


CONTES  ET  CHANSONS  POPULAIRES.    67 

J'avais  dit  à  la  petite  Vénus  du  musée,  si  gracile  et 
si  fine,  un  adieu  que  je  croyais  long  pour  ne  pas  dire 
éternel.  Et  voici  que  déjà  elle  me  fait  signe  et  me  rap- 
pelle dans  le  tiède  et  doux  Agenais.  Elle  me  dit  : 
«  Reviens  en  imjigination  sur  les  bords  de  ma  Garonne 
et  lis  les  contes  et  les  poésies  de  Gascogne  recueillis 
par  Jean-François  Bladé.  Ne  t'y  trompe  pas  :  Bladé  est 
un  savant,  mais  il  a  le  goût,  il  a  la  grâce,  le  charme. 
Ses  livres  sont  de  doctes  livres,  pourtant  j'y  ai  laissé 
traîner  un  bout  de  ma  ceinture;  tu  t'en  apercevras  au 
parfum.  » 

Et  la  petite  Vénus  agenaise  ne  m'a  pas  trompé. 
M.  Bladé  a  recueilli  les  contes  et  les  chansons  delà  Gas- 
cogne, et  ce  ne  fut  pas  seulement  de  sa  part  une  œuvre 
d'érudit;  il  y  a  mis,  avec  de  la  méthode  et  du  savoir, 
quelque  chose  d'infiniment  précieux  :  l'amour  el  cette 
grâce,  cette  vënuslé  qui  place  son  livre  sous  le  voeal-le 
de  la  petite  déesse  que  nous  admirions  tant ,  Paul 
Arène  et  moi ,  parmi  les  pierres  gallo-romaines  du 
musée  d'Agen.  Le  prix  de  ces  travaux,  j'espère  vous  le 
faire  sentir.  J'en  veux  parler  sans  hâte  et  tranquille- 
ment, et  si  je  n'ai  pas  tout  dit  aujourd'hui,  j'y  reviendrai 
la  prochaine  fois  :  ces  heures  d'automne  sont  les  plus 
douces  de  l'année  et  l'on  y  peut  causer  à  loisir  dans  le 
calme  des  soirées  grandissantes. 

Aussi  bien  s'agit-il  ici  de  chansons  et  de  contes  rusti- 
ques, de  proverbes  et  de  devinettes.  Je  sais  qu'on  les 
aime.  On  les  aime  comme  les  croix  de  Jeannette,  les 
pannières,  les  boîtes  à  sel,  les  armoires  normandes  au 


68  LA    VIE     LITTÉUAIUE. 

fronlon  (lesquelles  deux  colombes  se  haisont,  les  sou- 
pière-; (lï'l.iin  où  Ton  melluil  la  rôlic  de  la  mariée,  la 
vaisselle  à  ileurs  et  les  plats  sur  lesquels  étaieiU  peints 
un  saint  patron  en  habit  d'évt^que  ou  bien  une  sainte 
Catherine,  une  sainte  Marguerite,  une  sainte  Doroliiée, 
portant  la  couronne  et  les  attributs  de  leur  mort  bien- 
heur.^use.  Ce  sont  là  les  reliques  des  hunibles  aï'Hix  de 
qui  nous  sortons.  La  mode  s'en  est  mêlée  et  a  failli  tout 
gâter.  En  \ieilles  chansons  comme  en  vieille  vaisselle  la 
fraude  est  venue  servir  la  vanité.  Mais  dans  toules 
choses  il  faut  consid('rer  le  vrai. 

M.  Bladé  a  mis  plus  de  vingt-cinq  ans  à  recueillir  les 
coules  et  les  chansons  avec  lesquels  de  vieilles  servantes 
avaient  bercé  son  enfance.  Comment  il  s'y  prit,  c'est  ce 
qu'il  a  expliqué  dans  deux  préfaces  charmantes.  Il  inter- 
rogea les  bonnes  gens  du  pays,  les  femmes,  les  vie'll.irds 
qui  savaient  les  histoires  du  temps  passé.  D'autres,  sans 
doule,  en  ont  fait  autant.  M.  Charles  Guillon,  par  exem- 
ple, à  qui  l'on  doit  un  recueil  des  Chcnisons  populaires 
de  rAin,  a  patiemment  interrogé  les  paysans  de  la 
Bresse. 

Le  métier  n'est  pas  facile  :  «  Le  paysan,  dit  M.  Ga- 
briel Vicaire,  s'imagine  volontiers  qu'on  se  moque  do 
lui;  défiant  à  l'excès,  il  ne  se  livre  qu'à  son  corps 
défendant.  Voulez-vous  l'amener  à  vos  fins?  Il  faut  avoir 
su  l'apprivoiser  de  longue  date.  Et  môme  alors  que  de 
décepiions!  Pour  quelques  trouvailles  de  haut  prix,  que 
de  couplets  sans  valeur,  que  de  refrains  insignifiants, 
empruntés  au  répertoire  des  cafés-concerts!  Je  ne  parle 


CONTES  ET  CHANSONS  POPULAIRES.    60 

pas  des  inlerpolalions.  des  cnchevêtremenls  snns  nombre, 
où  il  est  presque  im[)Oî'Sil)le  de  se  leconnoîlre.  Si  voi:s 
demandez  res{)]ii-alion  de  (juelque  mot  abracadabrant  : 
a  C'est  ainsi,  vous  rcpondra-t-on;  la  elianson  dit  comme 
»  cela.  Je  n'en  sais  pas  davantage  ».  Puis  le  chanteur, 
pour  être  en  possession  de  tous  ses  moyens,  a  besoin  de 
s'humecler  largement  la  gorge,  et  si  vous  avez  l'impru- 
dence d'outrepasser  la  dose,  sa  langue  s'empâte,  ses 
idées  s'embroudlent.  Il  est  désormais  impossible  d'en 
rien  tirer.  » 

Tous  ces  contretemps,  toutes  ces  difficultés,  tous 
ces  obstacles ,  M.  Bladé  les  a  connus ,  et  il  en  a 
triomphé. 

Marianne  Bense,  du  Passage-d'Agen,  servante  d'un 
curé,  et  ^^uve  Cadette  Saint-Avit,  de  Cazeneuve,  lui 
furent  d'un  grand  secours;  elles  savaient  autant  de 
contes  qu'en  sut  jamais  ma  mère  l'Oie.  Gazaux  de  Lee- 
toure,  pareillement,  était  un  conteur  excellent.  Mais  sa 
défiance  était  extrême.  Il  est  mort  plein  d'années.  Dieu 
ait  son  àme!  «  Je  tiens  pour  certain,  dit  M.  Bladé.  que 
Cazaux  s'est  lu  sur  bien  des  choses  et  qu'il  est  mort  sans 
me  juger  digne  de  noter  la  moitié  de  ce  qu'il  savait.  » 
M.  Blailë  nota  les  «  dits  »  de  ces  savants  de  village.  Il 
fut,  selon  sa  propre  expression,  «  le  scribe  intègre  et 
pieux  ».  Ce  n'était  pas  trop  de  sa  prudence,  de  son 
expérience,  de  son  savoir,  de  ses  méthodes  pour  éviter 
les  méprises.  Il  en  est  de  deux  sortes.  Un  mauvais  col- 
lecteur risque  de  recueillir  ou  des  inepties  imaginées  à 
son  service  par  l'illettré  qu'il  consulte,  ou  des  pasliclies 


70  LA     VIE     LITTÉUAIRE. 

iiilnidiiils  dans  le  p:»ys  par  un  K'tlii'  ijui  s'nimisi».  Ces 
pa^liclios  furenl  de  tous  temps  assez  eoniiuuns. 

On  sait  (jue  les  vaux-de-vire.  allribués  à  Olivier  I'>as- 
selin,  sont  de  l'avocat  Le  Houx,  quand  ils  ne  sont  pas 
(oui  uniment  de  M.  Julien  Travers.  Quant  à  ciiix  de 
Bassclin,  ils  sont  perdus;  et,  commcdil  la  chanstm,  nous 
n'en  «  orrons  »  plus  de  nouvelles.  La  chanson  de  M.  de 
Charrolle, 

Prends  ton  fusil,  Grégoire, 

qtii  était  lrè>  goûtée  dans  les  chàlenux  après  1848.  avait 
été  composée  vers  ce  temps-là,  sur  un  vieil  air,  par  Paul 
Féval.  Elle  n'était  pas  mal  tournée,  et,  hors  une  vierge 
c^'k'oire  assez  étiangement  placée  dans  le  sac  d'un  chouan, 
elle  avait  l'air  suffisamment  breton. 

Pour  bien  faire  il  faut  traiter  le  folk-lore  avec  toute  la 
rigueur  que  comporte  la  mythologie  comparée.  C'en  est 
une  branche. 

M.  Maxime  du  Camp,  qui,  soit  dit  en  passant,  s'inté- 
ressait déjà  aux  chansons  de  village  alors  qu'on  n'y  pen- 
sait guère,  sait  mieux  que  personne  qu'en  cette  matière, 
comme  en  toute  autre,  le  faux  se  mêle  au  vrai  et  (ju'il 
importe  avant  tout  d'en  faire  la  distinction.  Un  jour,  en 
feuilletant  je  ne  sais  quel  recueil,  il  reconnut  sous  ce 
litre  :  Très  ancienne  chanson  donloyinapu  retrouver 
la  suite  un  couplet  facétieux  de  sa  connaissance.  «  Ce 
couplet,  nous  dit-il,  avait  été  fait  devant  moi,  il  y  a  vingt- 
cin(j  ans  environ,  lorscfue  les  clowns  anglais  vinrent  jouer 


CONTES  ET  CHANSONS  POPULAIRES.    71 

quelques  pantomimes  à  Paris,  et  eut  un  certain  succès 
dans  les  ateliers  d'artistes.  » 

Une  aventure  plus  singulière  arriva  à  M.  Paul  Arène. 
On  sait  que  ce  parfait  conteur,  ce  poète  véritable,  fut 
en  1870  capitaine  de  francs-tireurs  et  qu'il  mena  cent 
Provençaux  à  la  guerre.  Il  avait  composé,  paroles  et 
musique,  une  belle  chanson  martiale  que  ses  hommes 
chantaient  en  marchant  : 


Le  Midi  bouge, 
Tout  est  rouEre. 


11  n'est  que  juste  d'ajouter  qu'ils  se  conduisirent  au 
feu  comme  de  braves  gens  qu'ils  étaient.  Aussi  bien  leur 
capitaine  était-il  un  vaillant  petit  homme,  point  mala- 
droit ni  manchot,  car  il  avait  dans  sa  prime  jeunesse, 
pour  son  plaisir,  couru  les  taureaux  en  Camargue.  On 
dit  même,  mais  je  n'en  crois  rien,  que  notre  excellent 
confrère  M.  Francisque  Sarcey  n'a  jamais  parlé  de  Paul 
Arène  que  comme  torero.  Quoi  qu'il  en  soit,  après  la 
guerre,  Paul  Arène  déposa  le  képi  et  le  ceinturon.  Vers 
1875,  se  trouvant  à  Paris,  qu'il  aime  parce  que  c'est 
une  ville  où  il  y  a  beaucoup  d'arbres,  il  fut  invité  à  une 
soirée  chez  une  dame  qui  lui  promit  de  lui  faire  entendre 
une  chanson  populaire,  une  chanson  vraiment  naturelle, 
celle-là,  dont  on  n'avait  jamais  connu  le  père  et  qui  avait 
été  recueillie  chez  des  bergers. 

Paul  Arène  se  rendit  à  l'invitation.  On  chanta 

Le  Midi  bouge, 
Tout  est  rouge. 


72  LA     VIE     LITTÉIIAIHE. 

El  (luaiiil  co  fiil  Uni,  tout  le  inomle  (radiiiirer  et  d'ap- 
plaudir. 

Il  n'y  avait  point  à  s'y  tromper.  C'était  l»i»'n  la  poésie 
naturelle  née  de  l'amour  et  formée  sans  éluile;  sa  beauté 
le  disait  assez.  Comme  on  entendait  bien  dans  ces  vers, 
dans  ce  chant,  la  voix  de  ces  liérus  paysans  qui  oni 
donné  leur  vie  sans  dire  leur  nom.  L'art  se  Iraliil  tou- 
jours par  quel(|ue  chose  de  froid  ou  d'enij»hali(jiie,  Je 
bizarre  ou  de  convenu.  Quel  poète  aurait  trouvé  ce  ton 
si  juste,  ces  accents  si  vrais  de  colère  et  de  bonne  haine? 
Non,  certes,  ce  n'était  pas  un  artiste,  un  poète  de  métier 
qui  avait  conçu  le  Midi  rouge! 

M.  Paul  Arène  écoutait  ces  propos  de  l'air  que  nous 
lui  connaissons,  et  de  ce  visage  immobile,  qui  semble 
avoir  été  taillé  dans  le  buis  d'un  bois  sacré  par  un  chevrier 
aimé  des  dieux,  au  temps  des  faunes  et  des  dryades.  Il 
écouta  et  se  tut.  Un  autre,  de  moins  d'esprit,  se  serait 
plu  à  rassembler  sur  soi  les  louanges  égarées.  Il  eût 
troublé  les  enthousiasmes.  M.  Arène  aima  mieux  en 
jouir.  Et  il  y  trouva  un  plaisir  plus  délicat.  Il  approuva 
d'un  signe  de  tête.  Peut-être  même  se  donnait-il  la 
joie  de  partager  l'illusion  générale  et  de  considérer 
pour  un  moment  sa  chanson  comme  une  chanson  popu- 
laire, comme  un  chant  de  l'alouette  française,  jeté  un 
matin  sur  le  bord  du  sillon  ensanglanté.  Et  après  tout  il 
en  avait  le  droit.  Quand  il  la  fit,  sa  chanson,  il  n'était 
plus  seulement  Paul  Arène,  il  était  le  peuple  de  Franc, 
il  était  tous  ceux  qui  allaient,  le  fusil  sur  l'épaule,  se 
battre  pour  la  patrie  .Sa  chanson  était  devenue  uu> 


CONTES  ET  CHANSONS  POPULAIRES.    73 

chanson  populaire.  Elle  courait  les  roules,  faisant  halte 
le  dimanche  dans  les  cabarets  du  village.  Il  en  est  de 
celle-là  comme  des  autres.  Il  a  bien  fallu  quelqu'un 
pour  les  faire  et  le  poète  n'était  pas  toujours  berger  : 
c'était,  j'imagine,  quelquefois  un  monsieur.  Pourquoi 
un  monsieur  ne  ferait-il  pas,  d'aventure, aussi  bien  qu'un 
paysan,  des  couplets  de  guerre  ou  d'amour? 


II 


m:  Cladé  a  recueilli  les  contes  que  les  paysans  de  Gas- 
cogne disent,  dans  les  soirs  d'automne,  après  souper, 
sur  l'aire  des  métairies,  en  dépouillant  le  maïs.  Nous 
avons  peine  à  croire,  nous  qui  vivons  dans  les  villes,  que 
parmi  les  campagnards  que  nous  rencontrons  aux  champs 
il  puisse  se  trouver  de  beaux  conteurs  et  que  de  ces 
lèvres,  scellées  par  la  solitude,  la  prudence  et  la  médita- 
tion du  gain,  sortent,  à  certaines  heures,  des  paroles 
abondantes  comme  une  rhapsodie  d'Homère.  Pourtant 
il  y  avait  naguère,  et  il  subsiste  encore  dans  les  villages 
des  femmes,  des  vieillards  pour  dérouler,  d'une  voix 
rythmique,  dans  leur  idiome  natal,  les  contes  qu'ils  ont 
appris  des  aïeux.  Tels  étaient  cette  Cadette  Saint-Avit, 
de  Gazeneuve,  ce  Gazaux,  de  Lectoure,  et  tant  d'autres 
que  M.  Bladé  a  interrogés  pendant  plus  de  vingt-cinq 
ans.  Le  vieux  Gazaux  dit  un  jour  à  M.  Bladé  :  «  J'ai 
ouï-dire  que  vous  parliez  le  français  aussi  bien  que  les 
IV.  5 


74  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

avot'ols  d'Aucli  et  même  d'Aj^t'ii.  Pduilaiil  vou>>  iiTles 
j)as  un  franc imant,  et  il  n'y  a  pas  de  métayer  qui  sache 
le  patois  mieux  que  vous.  » 

C'est  par  celte  profonde  connaissance  des  dialectes, 
par  celle  entente  du  parler,  du  sentir  cl  du  vi\re  agre.>les 
que  notre  savanl  a  gapjné  la  confiance  des  couleurs  rus- 
tiques et  i)énélré  dans  la  tradition  plus  avant  (ju'on 
n'avait  fait  encore.  De  plus  (el  son  ami  Nouions,  qui  s'y 
connaît,  me  l'a  bien  dit,  quand  nous  dînions  ensend)le, 
aux  fêtes  de  Jasmin),  M.  Bladé  a  le  sens  du  grand  style 
et  de  la  belle  forme.  Il  sait  reconnaître  et  suivre  la  veine 
épique,  et  garder,  par  bonheur  pour  nous,  dans  ses  tra- 
ductions, le  caractère,  c'est-à-dire  la  chose  qui,  en  art, 
importe  le  plus. 

Le  monde  que  nous  ouvrent  les  contes  populaires  de 
la  Gascogne  et  de  l'Agenais  est  un  monde  de  féerie, 
dont  les  personnages  et  les  scènes  nous  sont  déjà  connus 
pour  la  plupart.  Nous  ne  devons  pas  être  surpris  d'y 
retrouver  Peau  cl' Ane ^  la  Belle  et  la  Bête  el  Barbe- 
Bleue.  La  mythologie  comparée  nous  a  montré  partout 
les  mêmes  mythes.  Nous  savons  que  l'humanilé  tout 
entière  s'amuse,  depuis  son  enfance,  d'un  très  petit 
nombre  de  contes  dont  elle  varie  infiniment  les  détails 
sans  jamais  en  changer  le  fonds  puéril  et  sacré.  «  Aujour- 
d'hui, dit  M.  Bladé,  dans  les  chansons  comme  dans  les 
légendes  en  prose,  l'unité  de  bien  des  thèmes  populaires 
s'accuse  nettement.  »  Mais  ces  vieilles,  ces  éternelles  his- 
toires, en  passant  dans  chaque  contrée  s'y  colorent  des 
teintes  du  ciel,  des  montagnes  et  des  eaux,  s'y  imprègnent 


CONTES  ET  CHANSONS  POPULAIRES.    75 

des  senteurs  de  la  terre.  C'est  là  justement  ce  qui  leur 
donne  la  nuance  fine  et  le  parfum  ;  elles  prennent,  comme 
le  miel,  un  goût  de  terroir.  Quelque  chose  des  âmes  par 
lesquelles  elles  ont  passé  est  resié  en  elles,  et  c'est  pour- 
quoi elles  nous  sont  chères. 

On  rencontre  beaucoup  d'excellentes  gens  dans  les 
contes  gascons.  On  y  voit  le  roi  vaillant  comme  une  épée 
et  honnête  comme  l'or,  qui  fait  de  grandes  aumônes  à 
la  porte  de  son  château,  et  le  jeune  homme  fort  comme 
un  taureau  qui  aime  la  princesse  belle  comme  le  jour, 
sage  comme  une  sainte  et  riche  comme  la  mer.  Et  il 
se  dit  à  lui-même  :  «  Il  faut  que  celte  demoiselle  soit 
ma  femme.  Autrement  je  suis  capable  de  faire  de  grands 
malheurs.  »  Parfois,  ce  jeune  homme  se  trouve  être  le 
bâtard  du  roi  de  France  :  en  ce  cas  il  a  une  fleur  de  lis 
d'or  marquée  sur  la  langue.  Il  sert  dans  les  dragons  et, 
à  cela  près  qu'il  est  un  peu  vif,  c'est  le  meilleur  fils  du 
monde.  Quant  aux  femmes,  il  est  remarquable  que  les 
moins  jolies  sont  aussi  les  moins  bonnes.  «  Laide  comme 
le  péché  et  méchante  comme  l'enfer  »,  dit  couramment 
le  conteur,  qui  est  bon  chrétien  et  qui  veut  que  le  péché 
soit  toujours  laid. 

Tous  ces  personnages  sont  très  simples,  et  ils  ont  des 
aventures  extraordinaires.  Il  n'est  nouvelles  que  d'enfants 
exposés,  ainsi  qu'OEdipe  à  sa  naissance,  et  qui,  après 
avoir  traversé  mille  périls,  rentrent  en  vengeurs  dans  le 
palais  natal;  de  princes  affrontant  le  serpent  couronné  d'or 
et  recueillant  la  fleur  de  baume  et  la  fleur  qui  chante; 
de  jeunes  princesses,  qui,  semblablement  à  Mélusine  pri- 


76  L  A     V  I  E     L  I  T  T  K  l\  A  I  II  E  . 

rent  congé  de  leur  juii.ml,  jtour  avoir  élé  regardées  mal- 
gré leur  défense;  d'hommes  ravis  dans  les  airs  et  d'hom- 
mes inélainorphosés.  On  voit  bien  que  ces  contes  sont  du 
temps  où  les  lu" les  parlaient.  Ou  y  cnlend  la  mère  des 
puces,  le  roi  des  corbeaux,  la  reine  des  vipères  et  le  prê- 
tre des  loups,  (jui  dit  la  messe  une  fois  l'an.  Lo  folk-lore 
gascon  est  très  riche  en  animaux  fabuleux.  On  y  ren- 
contre les  serpents  qui  gardent  l'or  caché  sous  la  Icrre,  le 
mandagot,  qui  donne  la  richesse,  le  basilic  dont  le  front 
est  chargé  d'une  couronne  d'empereur  et  les  sirènes  qui 
peignent  avec  des  peignes  d'or  leurs  cheveux  de  soie. 
On  y  retrouve  aussi  ces  vieilles  et  étranges  connaissances 
du  traditionniste  :  ces  animaux,  loup,  poisson  ou  grand'- 
bêle  à  tète  d'homme,  qui,  frappés  mortellemenl,  révè- 
lent à  leur  vainqueur  les  propriétés  merveilleuses  de  leur 
chair  et  de  leur  sang.  Il  y  a  aussi  les  hommes-bèlcs, 
comme  l'homme  vert,  maître  de  toutes  les  bètes  volan- 
tes, et  les  hommes  qui  se  changent  en  bêles  comme  le 
forgeron  qui  devenait  loutre  toutes  les  nuits.  Mais  nous 
n'aurions  jamais  fini,  s'il  nous  fallail  indiquer  toute 
oette  zoologie  merveilleuse.  Sachez  seulement  que  les 
bords  de  la  Garonne  sont  hantés,  comme  les  bords  du 
Rhin,  par  des  fées  et  par  des  nains  à  longue  barbe. 
Vers  la  montagne  se  trouve  le  pays  des  ogres  ou  Bécats, 
(jui  ont  un  œil  unique  au  milieu  du  front. 

Les  Dracs  se  montrent  quehiuefois  dans  la  campagne. 
Ce  sont  de  petits  esprits  occupés  surtout  à  tourmenter 
les  chevaux.  Le  vieux  Gazaux  les  a  vus,  aussi  vrai  que 
nous  devons  tous  mourir.  Il  a  vu  pareilleuient,  ou  pu 


CONTES  ET  CHANSONS  POPULAIRES.    77 

voir,  la  Marranque  et  la  Jjimljt'-Cnie  qui  rôdent  le  soir, 
autour  des  métairies  et  derrière  les  meules  de  paille. 

La  nuit,  les  morts  ?e  promènent.  Ils  sont  la  phi(»nrt 
d'humeur  fàclieiise.  Un  propri^  .ire  de  Mirande  ou  de 
Lectoure,  je  ne  sais  trop,  eut  riin[)rudeni;e  d'inviter 
l'un  d'eux  à  souper.  Au  coup  de  minuit,  un  squelette 
frappa  à  la  porte  du  manoir  et  mit  les  valets  en  fuite.  Le 
maître  fit  bonne  figure  et  mangea  avec  le  compagnon 
qui,  pour  lui  rendre  sa  politesse, le  pria  de  venir  souper 
le  lendemain  dans  le  cimetière.  Notre  Gascon,  non 
moins  hardi  que  don  Juan,  fut  plus  hahile  ou  plus  heu- 
reux. Il  alla  souper  chez  le  mort  et  revint  sain  et  sauf. 
Disons  aussi  qu'on  trouve  en  Gascogne  le  mort  recon- 
naissant qui  porte  aide  et  découvre  des  trésors  au  voya- 
geur qui  lui  a  donné  la  sépulture. 

C'est  !e  sujet  du  plus  vieux  roman  du  monde,  de  ce 
roman  chaldéen  d'où  les  Juifs  ont  tiré  l'histoire  de  Tohie, 
nouvellement  mise  en  vers  par  Maurice  Bouchor.  Pour 
concevoir  ce  qu'il  peut  entrer  de  diahleries  dans  la  tête 
d'un  paysan  gascon,  il  faut  ajouter  à  ces  fantômes,  à 
ces  spectres  et,  comme  ils  disent,  à  ces  Peurs,  le  sabbat, 
avec  toutes  ses  sorcelleries,  les  envoûtements  et  la  messe 
de  saint  Sécaire.  M.  Bladé  nous  avertit  que  c'est  une 
superstition  encore  fort  répandue  en  Gascogne.  Et  il 
me  souvient  de  ce  que  m'a  conté  à  ce  sujet,  il  y  a  peu 
d'années,  le  curé  d'une  petite  paroisse  située  dans  la 
Gironde,  entre  Cadillac  et  Langoiran. 

Du  temps  qu'il  était  vicaire  à  Saint-Serin  de  Bor- 
deaux, ce  prêtre  reçut  un  jour  à  la  sacristie  de  son  é;^lise 


78  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

la  vi>ile  d'un  jia\>iiii  (jui  lui  demanda  di;  din*  la  messe 
de  saint  Sécaire.  L'homme  voulait  srchrr  un  voisin  i|ui 
avait  envoùlé  sa  vache  et  sa  lille!  <  La  ht'le  est  moric, 
dit-il;  l'enfant  ne  vaut  guère  mieux.  Il  nVsl  que  temps 
de  sécher  l'envofiteur  en  disant  à  son  intention  la  messe 
de  saint  Secaire.  Je  payerai  ce  qu'il  faudra.  » 

Le  vicaire  ne  voulut  pas  la  dire.  Mais  il  aurait  \oulu, 
qu'il  n'aurait  pas  pu.  Il  faut  la  savoir  et  tous  les  prêtres 
ne  la  savent  pas.  Et  puis,  le  rite  en  est  sévère.  On  ne  la 
célèbre  que  dans  une  église  en  ruines  ou  [U'ofanée.  Sur 
le  coup  de  onze  heures,  le  célébrant  approcbe  de  l'autel, 
suivi  d'une  femme  de  mauvaise  vie,  qui  lui  sert  de  clerc. 
Il  commence  l'office  par  la  fin  et  continue  tout  à  rebours 
pour  terminer  juste  à  minuit.  L'hostie  est  noire  et  à  trois 
pointes.  Le  vin  est  remplacé  par  l'eau  d'une  fontaine  où 
l'on  a  jeté  le  corps  d'un  enfant  mort  sans  baptême.  Le 
signe  de  la  croix  se  fait  par  terre  et  avec  le  pied  gauche. 
Les  crapauds  chantent.  Mon  curé  de  village  est  un 
homme  simple  et  jovial;  tel  que  je  le  connais,  il  n'aurait 
jamais,  ni  pour  or  ni  pour  argent,  chanté  la  messe  de 
saint  Sécaire. 

Le  diable  apparaît  quelquefois  en  personne  aux 
paysans  de  la  Garonne  et  du  Tarn.  Mais  à  Lecloure 
comme  à  Papefiguière,  il  est  aussi  sot  que  méchant  et 
toujours  dupé.  On  le  retrouve  dans  le  recueil  de 
M.  Bladé  tel  qu'on  l'a  vu  dans  le  conte  de  La  Fontaine 
et  tel  que  je  l'avais  connu  premièrement  dans  mon 
enfance  par  les  contes  angevins  que  mon  père,  il  m'en 
souvient,  me  disait,  penché  le  soir  sur  mon  petit  lit  à 


CONTES  ET  CHANSONS  POPULAIRES.    79 

galerie  où  j'avais  des  rêves  si  merveilleux.  Ce  diable 
incongru  et  niais  n'attrape  que  des  coups  et  sert  de 
souffre-douleur  aux  compagnons  madrés  et  aux  rusées 
commères.  Le  bon  Dieu,  lui  aussi,  fait  parfois,  pour  se 
distraire,  un  tour  dans  ce  beau  pays  de  Gascogne.  Il 
prend  un  peu  d'argent,  sachant  que  c'est  le  grand  via- 
tique en  ce  monde  sublunaire,  et  suivi  de  saint  Pierre, 
il  court  les  chemins.  «  Un  jour,  comme  ils  chevauchaient 
tous  deux,  ils  rencontrèrent  une  charrette  de  foin  versée. 
A  genoux  sur  la  route,  le  bouvier  pleurait  et  criait  : 

—  Mon  Dieu!  ayez  pitié  de  moi!  Relevez  ma  char- 
rette. Ayez  pilié  de  moi! 

—  Bon  Dieu,  dit  saint  Pierre,  n'aurez -vous  pas 
pitié  de  ce  pauvre  homme? 

—  Non,  saint  Pierre.  Marchons.  Celui  qui  ne  s'aide 
pas  ne  mérite  pas  d'être  aidé. 

ce  Un  peu  plus  loin,  ils  rencontrèrent  une  autre  char- 
rette de  foin  versée.  Le  bouvier  faisait  son  possible 
pour  la  remettre  sur  ses  roues  et  criait  :  «  A  l'ouvrage, 

f !  Ha!   Mascaret;  ha!  Mulet!  (c'étaient  les  noms 

de  ses  bœufs).  Ho!  Hardi!  mille  dieux! 

—  Bon  Dieu ,  passons  vite ,  dit  saint  Pierre .  Ce 
bouvier  jure  comme  un  païen  ;  il  ne  mérite  aucune 
pilié.  » 

»  Mais  le  bon  Dieu  lui  répondit  : 

—  Tais-toi ,  saint  Pierre .  Celui  qui  s'aide  mérite 
d'être  aidé. 

»  Il  mit  pied  à  terre  et  tira  le  bouvier  d'embarras.  » 
M.  Bladé  a  réuni  séparément,  sous  le  titre  de  Tradi- 


80  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

lions  gréco-lal'uics^  (jiialre  coules  donl  le  sujet  se 
retrouve,  en  effet,  Juns  les  ni\  Uies  des  deux  ;mli  juilés. 
Il  n'a  peiit-êlre  pas  eu  beaucoup  raison  de  faire  cette 
réunion,  car  il  semble  indiijuor  de  la  sorte  (jue  ces  contes 
viennent  du  laliu  ou  du  j^^rec,  ce  (jui  n'est  ni  prouvé  ni 
probable. 

Le  premier  de  ces  récits  est  une  des  nombreuses 
variantes  de  la  fable  de  Psyclié.  Comme  l'épouse  d'Éros, 
la  reine  du  conte  laisse  tomber  une  goutte  de  cire  brû- 
lante sur  celui  qu'elle  aime  et  qu'elle  perd  pour  avoir 
voulu  le  connaître.  Et  c'est  là  un  des  plus  beaux  sym- 
boles que  l'imagination  humaine  ait  jamais  créés.  Un 
autre  conte  nous  montre  le  spliinx  ou,  fiour  mieux  dire, 
la  spliinx  (car  c'était  une  vierge)  guettant  les  voyageurs 
dans  un  défilé  des  Pyrénées.  Le  goîjt  des  devinettes  est 
très  vif  chez  les  paysans  et  particulièrement  en  Gascogne, 
et  la  sphinx  pyrénéenne  trouva  bientôt  son  Œdipe  : 
c'était  un  jeune  villageois.  L'évêque  d'Auch  lui  enseigna 
comment  il  fallait  s'y  prendre  pour  la  tuer.  Monseigneur 
a  causé  la  mort  de  la  vierge  ailée.  Aussi  bien  c'était  une 
bêle  cruelle.  Morte,  on  l'enterra  sans  prier  Dieu,  «  parce 
que,  dit  le  conte,  les  betes  n'ont  pas  d'âme  *.  Est-il  pos- 
sible que  ce  soit  un  de  ces  contes  où  les  bêles  parlent 
qui  dise  cela?  Le  plus  beau  morceau  de  cette  série  gréco- 
latine  est  intitulé  le  Retour  du  seigneur.  Pendant  que  le 
seigneur  est  en  terre  sainte,  trois  frères,  forts  comme  des 
taureaux,  se  sont  faits  maîtres  cbez  lui  sans  que  sa  femme 
et  son  fils  aient  Iri^uvé  un  parent,  un  ami  pour  les  défendre. 
C'est  l'histoire  d'Ulysse  de  Pénélope  et  des  prétendants. 


CONTES  ET  CHANSONS  POPULAIRES.    81 

Le  nouvel  Ulysse,  comme  l'ancien,  rentre  dans  sa 
maison,  sous  les  haillons  d'un  pauvre,  et  n'osl  point 
reconnu.  11  délivre  sa  femme  des  prétendants.  En  un 
moment,  les  trois  frères  gisaient  à  terre,  saignés  comme 
des  porcs.  Alors  le  seigneur  salua  sa  femme  et  lui  dit  : 

—  Madame,  vous  voyez  comme  je  travaille.  Que  me 
donnerez-vous  en  payement? 

—  Pauvre,  je  te  donnerai  la  moitié  de  mon  bien. 

—  Madame,  ce  n'est  pas  assez.  11  faut  que  vous  soyez 
ma  femme. 

—  Non,  pauvre.  Jamais  je  ne  serai  ta  femme. 

—  Madame,  vous  voyez  comme  je  travaille.  Dites  non 
encore  une  l'ois,  et  je  vous  saigne  aussi,  vous  et  votre 
enfant. 

—  A  la  volonté  du  bon  Dieu!  Non,  je  n'ai  pas  voulu 
de  ces  trois  galants.  Je  ne  veux  pas  de  toi.  Saigne-nous, 
moi  et  mon  lils. 

—  Madame,  j'aurais  tort,  car  vous  êtes  ma  femme  et 
cet  enfiinl  est  mon  fils. 

—  Pauvre,  si  je  suis  ta  femme,  si  cet  enfant  est  ton 
fils,  prouve  que  tu  as  dit  vrai. 

—  Femme,  voici  la  moitié  de  mon  contrat  de  mariage. 
Montre  la  tienne.  (Ils  avaient  coupé  le  contrat  en  deux, 
au  moment  du  départ.) 

—  C'est  vrai.  Vous  êtes  mon  mari. 

Alors  le  seigneur  embrassa  sa  femme  et  son  fils.  Tous 
trois  se  mirent  à  table  et  soupèrent  de  bon  appétit. 

Le  retour  du  voyageur  auprès  de  sa  femme,  son 
déguisement,  et  la  reconnaissance  finale,  c'est  le  fond 


82  LA     VIE     LITTÉHAIRE. 

mèiDe  lie  VOd)/ssce ,  cl  c'est  en  nièriie  lenips ,  dit 
M.  Andrew  Lang,  «  une  des  formules  les  plus  connues 
du  traditionnisme  ».  En  effet,  on  la  rencontre  dans  des 
chansons  du  pays  messin  et  de  la  Brela^nie  et  dans  un 
conle  chinois.  La  Pénélope  du  Céleste  Em[)ire  est  d'une 
vertu  délîanle  :  elle  ne  reconnaît  pas  encore  son  mari, 
(junntl  déjà  tout  le  monde  l'a  reconnu  autour  d'elle  et, 
dans  le  doule,  elle  menace  de  se  pendre  s'il  up))roche. 
Et  M.  Andrew  Lan^^  nous  fait  remarquer  (juau  suijilus 
VOfhj$S('r  «  n'est  qu'un  assemblable  de  contes  ])opulaires 
artislement  traités  et  façonnés  en  un  tout  symétrique  t. 
Un  conte  de  la  collection  du  recueil  Bladé  nous  fournit 
une  variante  de  la  fable  d'Ulysse  et  du  Cyclope.  C'est 
une  des  plus  grossières  de  celles  qui  sont  entrées  dans 
l'épopée  homérique.  «  L'imagination  grecque  elle-même 
fut  incapable  de  la  polir  suffisamment  pour  enlever  les 
traces  de  sa  rudesse  primitive.  »  C'est  ^L  Andrew  Lang 
qui  parle  ainsi.  Je  rapporte  avec  plaisir  ses  paroles, 
parce  que  son  esprit  m'est  particulièrement  agréable. 
M.  Lang,  dont  on  vient  de  publier  les  Études  tradition- 
nisies,  précédées  d'une  excellente  préface  de  M.  Emile 
Blémont,  est  savant  avec  brièveté  et  hardi  avec  tact.  Si 
j'ajoule  qu'il  met  de  l'humour  dans  la  discussion,  on 
sentira  qu'il  y  a  quelque  agrément  à  converser  avec  ce 
traditionniste  anglais.  Je  voudrais  vous  le  faire  mieux 
connaître;  mais  je  ne  puis  que  vous  signaler  en  pas- 
sant sa  dissertation  intéressante  et  rapide  sur  les  Contes 
populaires  dans  Homère.  On  y  voit  (ce  que  nous 
avions  déjà,  pour  notre  part,  tout  au  moins  entrevu) 


CONTES  ET  CHANSONS  POPULAIRES.    83 

que  l'épopée  liomëf  ique  est  formée  de  contes  populaires 
aussi  naïfs  que  ceux  que  la  tradition  orale  a  conservés 
dans  nos  campagnes.  On  y  voit  aussi  comment  ces  élé- 
ments grossiers  ont  été  polis  par  le  grand  assembleur, 
et  l'on  admire  autant  et  plus  que  jamais  l'inslinclive  et 
sûre  beauté  de  cette  jeune  poésie  des  Grecs.  Encore  faut- 
il  la  voir  comme  elle  est,  fraîche  et  chantante,  fluide  et 
coulant  de  source.  Elle  est  divine,  sans  doute,  mais  n'ou- 
blions pas  que  toutes  les  Muses  populaires,  et  même  les 
plus  humbles,  sont  de  sa  famille  et  de  sa  proche  parenté. 
Shakespeare  aussi  n'est  pas  dégagé  de  tout  lien  avec 
la  poésie  orale  des  peuples.  Il  puisait  aussi  volontiers 
dans  la  tradition  que  dans  l'histoire.  Voici  précisément, 
coUigé  et  traduit  par  M.  Bladé,  le  conte  de  la  Reine 
châtiée,  dans  lequel  on  retrouve  le  thème  de  cette  his- 
toire d'Hamlet,  prince  de  Danemark,  que  le  grand  Will 
a  immortalisé.  Ce  conte,  que  cette  seule  circonstance 
rend  intéressant,  est  par  lui-même  d'un  très  beau  style 
et  d'une  tournure  vraiment  épique.  M.  Bladé  sait  bien 
que  c'est  le  plus  riche  joyau  de  son  écrin.  Je  vais  essayer 
d'en  donner  quelque  idée  en  citant  textuellement  une 
ou  deux  scènes.  Le  roi,  qui  était  bon  justicier,  mourut. 

On  l'enterra  le  lendemain. 

Son  fils  donna  beaucoup  d'or  et  d'argent,  pour  les 
aumônes  et  les  prières.  Au  retour  du  cimetière,  il  dit 
aux  gens  du  château  : 

—  Valets,  faites  mon  lit  dans  la  chambre  de  mon 
pauvre  père. 

—  Roi,  vous  serez  obéi. 

Le  nouveau  roi  s'enferma  dans  la  chambre  de  son 


84  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

pauvre  ptTC.  11  se  mit  ;i  genoux  et.  juia  Di'Mi  hieii  long- 
temps. Cela  fait,  il  se  jt-ta,  tout  vêtu,  sur  le  lit  et  s'en- 
dormit. Le  |>remier  coup  de  minuit  le  réveilla.  Un  fan- 
tôme le  regardait  sans  rien  dire. 

Le  mort  i>rit  son  fils  par  la  main  et  le  mena,  dans  la 
nuit,  à  l'antre  bout  de  ch;\teau.  Lu,  il  ouvrit  une  cachette 
et  montra  du  doigt  une  liole  à  moili»'-  pleine  : 

—  Ta  mère  m'a  empoisonne.  Tu  es  roi.  Fais-moi 
justice  ! 

A  cette  nouvelle,  le  jeune  roi  descend  à  l'écurie,  selle 
son  meilleur  cheval  et  part  dans  la  nuit  noire.  Il  charge 
un  de  ses  amis  de  dire  à  sa  liancée  qu'elle  ne  le  verra 
plus  et  qu'elle  doit  entrer  dans  un  couvent,  et  il  se  retire 
parmi  les  aigles,  sur  une  montagne,  où  il  boit  l'eau  des 
sources  et  mange  des  baies  sauvages.  Là,  son  père  lui 
apparaît  et,  pour  la  deuxième  et  pour  la  troisième  fois, 
le  somme  de  le  venger. 

—  Père,  vous  serez  obéi. 

Au  coucher  du  soleil,  il  frappait  à  la  porte  de  son 
château. 

—  Bonsoir,  ma  mère,  ma  pauvre  mère. 

—  Bonsoir,  mon  tils.  D'où  viens-tu  l'*  Je  veux  le  savoir. 

—  Ma  mère,  ma  pauvre  mère,  je  vous  le  dirai  à 
souper.  Je  vous  le  dirai  quand  nous  serons  seuls.  A 
table!  J'ai  faim. 

Ils  s'attablèrent  tous  deux.  Quand  ils  furent  seuls,  le 
roi  dit  : 

—  Ma  mère,  ma  pauvre  mère,  vous  voulez  savoir  d'où 
je  viens.  Je  viens  de  voir  du  pays.  Je  viens  d'épouser 
ma  maîtresse.  Demain,  vous  l'aurez  ici. 


Pour  comprendre  ce  qui  suit,  il  faut  savoir  que  l'idée 
d'avoir  une  bru  à  qui  elle  cédera  son  pouvoir  est  depuis 
longtemps  intolérable  à  la  niéchanle  reine. 

La  reine  écoutait  sans  rien  dire.  Elle  sortit,  et  revint 
un  moment  après. 


CONTES  ET  CHANSONS  POPULAIRES.    85 

—  Ta  femme  arrive  demain.  Tant  mieux  !  Buvons  à 
sa  santé. 

Alors  le  roi  tira  son  épée  et  la  posa  sur  la  table. 

—  Ecoutez,  ma  mère,  ma  pauvre  mère.  Vous  voulez 
m'empoisonner.  Je  vous  pardonne.  Mais  mon  père,  lui, 
ne  vous  pardonne  pas.  Par  trois  fois  il  est  revenu  de 
l'autre  monde  et  m'a  dit  :  «  Ta  mère  m'a  empoisonné. 
Tu  es  roi.  Fais-moi  justice.  »  Hier  j'ai  répondu  :  «  Père, 
vous  serez  obéi.  »  Ma  mère,  ma  pauvre  mère,  priez  Dieu 
qu'il  ait  pitié  de  votre  àme.  Regardez  cette  épée;  regar- 
dez-la bien.  Le  temps  de  dire  un  Pater  et  je  vous 
tranche  ia  tète,  si  vous  n'avez  pas  bu  le  poison  que  vous 
m'avez  vetsé.  Buvez,  buvez  jusqu'au  fond,  ma  mère,  ma 
pauvre  mère. 

La  reine  vida  le  verre  jusqu'au  fond.  Cinq  minutes 
après,  elle  était  verte  comme  l'herbe. 

—  Pardonnez-moi,  ma  mère,  ma  pauvre  mère. 

—  Non. 

La  reine  tomba  sous  la  table.  Elle  était  morte.  Alors 
le  roi  s'agenouilla  et  pria  Dieu.  Puis  il  descendit  douce- 
ment, doucement  à  l'écurie,  sauta  sur  son  cheval  et 
partit  au  grand  galop  dans  la  nuit  noire. 

On  ne  l'a  revu  jamais,  jamais. 

Je  ne  sais,  mais  il  me  semble  bien  qu'ici,  par  la  hau- 
teur du  ton  et  du  sentiment,  le  conte  touche  à  l'épopée 
et  que  ce  récit  des  veillées  de  Gazeneuve  ou  de  Sainte- 
Eulalie  vaut  une  saga  de  l'Edda. 

Les  contes  populaires  de  Gascogne  fournissent  une 
très  faible  contribution  à  l'histoire.  Et  cela  n'est  pas 
pour  surprendre  les  Iraditionnistes,  qui  savent  combien 
peu  les  chansons  et  les  contes  des  paysans  contiennent 
généralement  de  souvenirs  historiques.  Henri  IV  figure 
en  plusieurs  rencontres  dans  ces  récils,  tant  de  fois 
répétés  autour  de  son  chàleau.  Mais  les  actions  qu'on  lui 


86  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

proie  ne  lui  opparliennenl  p;is  :  ce  sont  des  facéties 
Iradilionnellos.  Voici  ce  qu'il  est  dit  de  ce  prince  dîins  le 
coale  des  Dru.v  Pvcarnts  :  «  Henri  IV  était  un  roi  liaul 
d'une  toise,  gros  à  proportion,  fort  comme  un  luruf  et 
hardi  comme  César.  Il  faisait  beaucoup  d'aumùnes  et 
n'aimait  pas  les  intrigants.  Avant  d'aller  s'établir  à  Paris 
ce  roi  demeurait  à  Nérac;  et  il  avait  toujours  prés  de  lui 
Roquelaure,  qui  était  l'homme  le  plus  farceur  de 
France.  »  On  conviendra  que  c'est  là  un  souvenir  bien 
altéré.  Celui  de  Napoléon  demeure  plus  net  dans  le  beau 
conte  des  Sept  Belles  Demoiselles.  Un  gars  du  village  de 
Frandat  n'a  pas  voulu  satisfaire  à  la  conscription.  lia 
sifllé  son  chien  et  s'en  est  allé  avec  son  fusil  dans  les 
bois.  Il  y  vivait  depuis  sept  ans,  quand,  une  nuit  de  la 
Saint-Jean,  il  entendit,  caché  dans  un  saule  creux,  les 
sept  belles  Demoiselles  qui  savent  tout  chanter  en  dan- 
sant :  «  Napoléon  a  fini  de  faire  bataille  contre  tous  les 
rois  de  la  terre.  Ses  ennemis  l'ont  emmené  prisonnier 
dans  une  île  de  la  mer...  La  paix  est  faite.  A  Paris,  le 
roi  de  France  est  retourné  dans  son  Louvre.  » 

Ayant  ouï  de  telles  nouvelles,  le  déserteur  sortit  du 
saule  creux,  passa  son  fusil  en  bandoulière,  siffla  son 
chien  et  retourna  tranquillement  chez  ses  parents. 

Avec  Henri  IV  et  Napoléon,  je  ne  vois  guère  que 
Rascat,  dont  le  nom  soit  conservé  dans  les  contes  popu- 
laires de  Gascogne.  Ce  Rascat  n'était  ni  empereur  ni 
roi.  Bourreau  de  la  sénéchaussée  de  Leotoure  avant  la 
Révolution,  il  devint  exécuteur  des  arrêts  criminels  à 
Auch  et  guillotina  beaucoup  d'aristocrates,  pendant  la 


CONTES  ET  CHANSONS  POPULAIRES.    87 

Terreur.  Puis  il  vieillit  en  paix  dans  sa  ville  natale. 
M.Bladé  nous  apprend  qu'il  vivait  d'une  très  pelile  pen- 
sion que  lui  servirent  la  Restauration  et  le  gouvernement 
de  Juillet.  Il  était  aussi  salarié  par  la  ville  comme  per- 
cepteur, sur  le  marché,  des  droits  d'étalage. 

Henri  IV,  Napoléon,  Rascat,  voilà  les  trois  noms  que 
le  peuple  n'a  pas  oubliés! 


III 

Voilà  ce  que  c'est  que  d'aller  au  bois  où  sonl  les  fées! 
On  s'arrête  à  tous  les  buissons  Heuris  du  sentier,  et  c'est 
une  promenade  qui  n'en  finit  plus.  La  nôtre  aura  duré 
trois  semaines.  N'en  faisons  point  de  plainte.  Où  peut- 
on  mieux  se  perdre  et  s'oublier  que  dans  la  forêt  chan- 
tante des  traditions  populaires?  Je  vous  ai  donné  quel- 
que idée  des  contes  des  veillées  de  Gascogne.  Le  «  scnbe 
pieux  ))  a  recueilli  aussi  les  poésies  rustiques  de  la  Gas- 
cogne et  de  l'Agenais.  Quand  on  a  goûté  de  ce  miel 
sauvage  de  la  Garonne,  il  faut  bientôt  y  revenir,  tant 
le  parfum   en  semble  pénétrant  et  fin.  Ce  qui  sur- 
prend et  charme  dans  ces  chansons  de  village,  c'est  le 
bon  style  et  cette  pureté  de  forme  qui  se  devine  dans  la 
traduction  littérale.  La  Garonne  marque  la  frontière  de 
ces  bouviers  antiques  qui  chantaient  la  mort  de  Daphnis 
et  qu'entendirent  Théocrite  et  Moschus.  Je  ne  sais  pas 
parler  la  langue  de  Jasmin  et  ne  le  saurai  jamais.  Mais  je 


88  LA     VIE     LITTÉRAinE. 

suis  bien  sûr  que  telle  chanson  recueillie  par  M.  Bladé 
est  (l'un  siyle  pur  comme  le  diamant.  Et  celle  poésie  est 
vivante,  associée  à  la  vie  des  hommes.  Elle  est  (hjmes- 
lifjue  et  religieuse.  Elle  clionle  sur  les  bercenux.  aux 
fe>lins  (le  noces,  dans  les  travaux  des  champs,  dans  les 
repas  funèbres  (|U*on  nomme,  aux  bonis  de  In  Garonne, 
les  «  noces  tristes  »  ;  elle  chante  dans  toutes  les  féeries 
j(\veuses  ou  lugubres  de  l'Eglise  qui  n'ont  remplacé  len- 
tement, insensiblement  les  cérémunics  des  païens  (jue 
parce  (ju'elles  correspondaient,  comme  l'ancien  culte, 
aux  états  de  la  nature  et  aux  sentiments  de  l'âme.  C'est 
dans  le  recueil  de  M.  Bladé  (|ue  j'ai  trouvé  les  norls  les 
plus  cbarmanls.  Ils  ont  la  grâce  antique,  et,  quand  ils 
se  rencontrent  par  le  sentiment  avec  les  noids  de  notre 
France  du  Nord,  ils  l'emportent  par  la  forme.  Y  a-t-il, 
par  exemple,  rien  de  plus  exquis  que  ces  deux  quatiains 
sur  l'enfant  Jésus  à  Bethléem? 

II  est  dans  la  crèche, 
Couclié  tout  du  long. 
Dans  le  ciel  les  anges 
Jouent  du  violon. 

Le  bœuf  et  la  mule 
Lui  respirent  dessus. 
Voilà  le  réchauirenient 
Du  divin  Jésus. 

Ces  poésies  populaires  de  la  Gascogne  sont  infiniment 
variées  de  Ion  et  de  manière.  Les  unes  gardent  la  séche- 
resse gracieuse  d'une  épigramme  de  ï Anthologie,  les 
autres,  d'un  mysticisme  à  la  fois  puéril  et  raffiné,  n'ont 
point  de  sens  et  pourtant  sont  charmantes.  Ces  dernières 


CONTES  ET  CHANSONS  POPULAIRES.    89 

nous  offrent  cet  intérêt  particulier,  qu'elles  semblent 
avoir  voulu  exprimer  l'inexprimable,  dire  l'ineffable,  ce 
qui  est  précisément  l'idéal  de  la  poésie  symbolique,  le 
but  de  l'iirt  nouveau  et  fulur,  à  ce  que  j'ai  pu  comprendre 
eu  lisant  M.  Cbarles  Morice,  qui,  par  malheur,  ne  veut 
pas  toujours  que  je  lo  comprenne.  Je  citerai  comme  un 
exemple  de  celle  poésie  inslinclive  le  «  pelit  Pater  »  que 
récitent  les  femmes  dWgen,  pour  gagner  le  ciel  : 

Noire  Seigneur  s'est  levé. 

Par  neuf  chambres  il  est  passé, 

Neuf  Maries  il  a  trouvé. 

—  Neuf  Maries,  que  faites-vous? 

—  Nous  baptisons  le  fils  de  Dieu. 

—  Neuf  Maries,  que  portez-vous? 

—  De  l'huile,  du  chrême  et  le  saint  rosier. 
Sous  cet  arbre,  les  fleurettes 

N'ont  ni  ombre 

Ni  couleurs 

Sombres. 
Notre  Seigneur  est  monté  sur  l'escalier  de  Dieu, 
Pleuré  sur  terre  des  morts  et  des  vivants. 
Un  angelot  de  Dieu. 

Ce  petit  Pater  a  été  condamné  par  l'Église  comme 
enlaché  de  superstition  et  d'idolâtrie.  Il  ne  m'iipparlient 
pas  de  le  défendre  au  point  de  vue  de  l'orlhodoxie.  Mais 
j'en  aime  la  douce  poésie,  le  candide  mystère  et,  si  j'ose 
dire,  l'obscurité  blanche.  Il  me  semble  qu'un  mysticisme 
hétérodoxe  autant  que  sincère  n'a  rien  inspiré  de  plus 
aimable  au  symboliste  fervent,  au  jeune  mage,  à  l'au- 
teur des  Lis  7ioirs,  M.  Alber  Jhouney. 

Je  ne  puis  me  défendre  de  suivre  un  moment  encore 
cette  veine  mystique,  et  il  faut  que  je  cite  une  Corn- 


90  LA     VIE    LITTÉRAIRE. 

plainte  de  Marie- Madeleine,  la  perle  de  ce  bijou  de  vil- 
lag«\  de  ce  saint-Esprit,  dont  M.  Bladé  a  monté  les  pierres, 
comme  un  bou  joaillier. 

—  Marie-Madeleine, 
Pécheresse  de  Dieu, 
Pourquoi  avcz-vous  péché? 

—  Jésus,  mon  Dieu  Jésus, 

Je  ne  me  connais  aucun  péché. 

—  Marie-Madeleine, 

Sept  ans  dans  les  montagnes 
Vous  irez  demeurer. 
Au  bout  de  sept  années, 
Elle  se  retira. 

Marie-Madeleine 

S'en  va  dans  les  montagnes. 

Sept  ans  elle  y  a  demeuré. 

Au  bout  de  sept  années, 

Proche  d'un  ruisseau  elle  s'en  va. 

Marie-Madeleine, 
Les  mains  au  courant  de  l'eau, 
Les  mains  s'en  va  se  laver. 
Quand  elle  se  les  a  lavées, 
Elles  les  admire. 

—  Marie-Madeleine, 

Sept  ans  dans  les  montagnes 
Vous  reviendrez  demeurer. 

—  Jésus,  mon  Dieu  Jésus. 
Tant  que  vous  voudrez. 

Marie-Madeleine, 

Au  bout  de  sept  années, 

Jésus  l'aila  trouver  : 

—  Marie-Madeleine, 
Au  ciel  il  faut  aller. 

Il  y  aurait  beaucoup  à  dire  sur  cette  belle  adorante  qui 
lave  ses  mains  blancbes  dans  les  ruisseaux  des  saintes 
solitudes.  On  la  retrouve  en  Provence,  en  Catalogne, 


CONTES  ET  CHANSONS  POPULAIRES.    91 

en  Italie,  en  Angleterre,  en  Danemark,  en  Suède,  en 
Norvège,  en  Allemagne  et  chez  les  Tchèques.  Je  reçois 
en  ce  moment  même  un  savant  et  élégant  travail  de 
M.  George  Doncieux  sur  le  cycle  de  Marie-Madeleine  * 
et  j'apprends  que  ce  travail  n'est  qu'un  chapitre  d'un  ou- 
vrage inédit,  que  nous  aurons  plaisir  à  lire  et  à  étudier. 
Il  faut  prendre  congé  de  M.  Jean-François  Bladé  et 
nous  confier  à  un  nouveau  guide,  M.  Albert  Meyrac,  qui 
nous  attend  à  l'autre  bout  de  la  France,  dans  les  sombres 
Ardennes. 

IV 
ALBERT  MEYRAC 

M.  Albert  Meyrac  est  journaliste;  il  dirige  à  Charle- 
ville  le  Petit  Ardennais.  C'est  là,  sur  la  Meuse,  qu'après 
avoir  lu  les  livres  de  M.  Paul  Sébillot  touchant  le  folk- 
lore breton,  il  résolut  de  recueillir  le  premier  les  tra- 
ditions, les  coutumes  et  les  légendes  du  département  où 
la  politique  l'avait  attaché.  Il  se  mit  à  l'œuvre  ardem- 
ment, avec  cette  agilité  d'esprit  que  développe  la  pra- 
tique du  journalisme  quotidien.  Il  alla  dans  les  villages, 
interrogeant  les  anciens  et  les  anciennes.  Ce  n'était  pas 
assez.  Il  fit  appel  à  toutes  les  bonnes  volontés,  et  sa 
feuille  porta  cet  appel  dans  toutes  les  localités  du  dépar- 

1.  Vannes,  1891,  in-8°.  (Extrait  de  la  Revue  des  traditions 
populaires.) 


92  LA   vu:    littéraire. 

tomonl.  Les  iii^lilnlmirs  siirloul  furent  empressés  à 
répondre.  Leur  sei-oiirs  lui  fut  s.'ins  doule  très  utile. 
Mois,  en  général,  l'instilulour  nVst  pas  l'Iiomnio  (pi'il 
faut  pour  recueillir  les  Irmlitions  [)opulaires.  Il  manque 
de  simplicité.  Il  est  enclin  à  embellir,  à  corriger. 
Quelque  soin  qu'il  ait  pris  pour  se  défendre  contre  le 
zélé  de  ses  collaborateurs,  M.  Albert  Meyrae  a  admis 
dans  son  recueil  plus  d'un  récit  dont  le  style  rappelle 
moins  le  paysan  que  le  magister. 

Dans  telle  et  telle  légende,  l'arrangement  est  visible. 
C'est  un  inconvénient  que  les  plus  babiles  collecteurs 
des  traditions  orales  n'évitent  pns  toujours.  II  n'est 
même  pas  si  facile  qu'on  croit  d'obtenir  une  copie  fidèle 
d'un  vieux  texte.  M.  Amélineau  en  sait  quebiue  cliose. 
Étant  allé  cliercber  dans  les  couvenis  grecs  de  l'Egypte 
des  documents  sur  l'histoire  des  solitaires  de  la  Thébaïde 
et  de  Nilrie,  ce  savant  y  fit  de  belles  et  abondantes  décou- 
vertes. Il  trouva  notamment  dans  un  monastère  un  texte 
ancien  et  précieux  qu'un  jeune  Copte  se  chargea  de 
copier  sans  rien  omettre.  Ce  Copte  était  très  intelligent; 
son  travail  terminé,  il  le  remit  à  M.  Amélineau  : 

—  Maître,  dit-il  avec  un  sourire  de  satisfaction,  vous 
serez  content  de  mon  œuvre.  J'ai  fait  mieux  encore  que 
je  n'avais  promis.  J'ai  corrigé  dans  le  style  tout  ce  qu'il 
y  avait  de  rude  et  de  vieux.  J'ai  remplacé,  autant  que 
je  l'ai  pu,  les  sentences  antiques  par  d'autres  plus  ingé- 
nieuses. Vous  croirez,  en  lisant  ma  copie,  lire  un  livre 
nouveau. 

M.  Meyrae,  qui  a  la  première  vertu  du  tra  litionniste,  je 


CONTES  ET  CHANSONS  POPULAIRES.    93 

veux  dire  la  défiance,  sait  mieux  que  personne  le  dan|:(er 
des  intermédiaires.  Mais  il  en  avait  besoin.  Sans  colla- 
borateurs son  livre  n'aurait  pas  été  achevé  en  deux  ans. 

Nous  pourrions  l'allcndre  encore  dix  ou  vingt  bonnes 
années,  et  ce  serait  dommage,  car,  tel  qu'il  est,  il  est 
très  utile  et  très  intéressant.  Je  l'ai  lu,  pour  ma  part,  avec 
le  plus  grand  plaisir. 

Ce  vaste  plateau,  couvert  de  landes  et  de  forêts,  coupé 
de  gorges  profondes,  où  les  dents  rouillées  des  rochers 
percent  le  feuillage  sombre,  ces  ossements  nus  de  la 
terre,  les  rièzes  de  Roltoî,  ces  grandes  eaux  dormantes 
qu'ils  appellent  des  fagnes,  toute  TArdenne,  enfin,  dis- 
paraissait autrefois  sous  les  taillis  de  cette  immense  et 
noire  forêt,  étendue  de  l'Escaut  au  Rhin.  Sa  nature  a 
formé  ses  légendes;  ses  traditions  sont  des  traditions 
sylvestres.  On  y  voit  passer  des  chasses  fantômes;  on  y 
entend  le  taïaut,  taïaut,  du  piqueur  diabolique.  Diane 
y  régnait  avant  saint  Hubert.  Cette  Diane  ardennaise 
n'avait  pas  la  svelte  majesté  que  l'art  de  la  Grèce  et  de 
l'Italie  sut  donner  à  la  sœur  d'Apollon. 

Elle  était  sauvage  comme  ses  fidèles.  Les  dieux  ont 
coutume  de  ressembler  h  ceux  qui  les  adorent.  Dans  le 
village  d'Eposium,  aujourd'hui  Carignan,  son  image  se 
dressait  énorme  et  monstrueuse.  Elle  était  encore  debout 
au  temps  des  fils  de  Clotaire,  quand  un  diacre  lombard, 
nommé  Vulfaï  ou  Valfroy,  vint  évangéliser  la  contrée. 

C'était  un  homme  d'une  grande  vertu.  Ayant  vu  len 
gens  d'Eposium  suspendre  des  guirlandes  au  pied  d.^ 
l'image  sacrée  et  danser  des  rondes  en   chantant  d(  s 


94  LA     VIE     LITTÉllAIRE. 

hymnes,  il  entra  dans  une  grande  colère.  Ces  hymnes 
surtout  lui  parurent  abominables.  On  ne  les  connaît  pas. 
Mais  on  peut  croire  qu'il  les  jugeait  avec  trop  de  passion. 
(Juoi  (ju'il  on  soit,  il  s'éleva  avec  force  contre  le  culte  de 
la  Vierge  .ndennaise.  Il  était  éloquent.  D'ailleurs,  il  y 
avait  déjà  beaucoup  de  chrétiens  à  Eposium;  il  décida 
une  [)etile  troupe  d'hommes  résolus  à  venir  avec  lui  ren- 
verser l'idole.  Ils  la  tirèrent  à  terre  péniblement  par  des 
cordes,  en  faisant  des  prières.  Elle  s'écroula.  Et,  comme 
il  était  plein  de  foi,  il  connut  que  c'étaient  les  prières  et 
non  les  cordes  qui  avaient  opéré.  Saint  Valfroy  se  fit 
ermite  après  son  apostolat  et  résolut  de  mener  une  vie 
singulière.  A  l'exemple  de  saint  Siméon  Stylite,  il  fit 
dresser  une  colonne  sur  laquelle  il  demeura  pieds  nus 
tout  l'hiver,  en  sorte  que  ?es  ongles  tombèrent  plusieurs 
fois.  Ainsi  périt  la  Diane  ardennaise.  Saint  Hubert 
devint  après  elle  le  patron  de  la  forêt.  Hubert  était  un 
chasseur  infatigable.  Comme  il  chassait  le  vendredi  de 
la  semaine  sainte,  il  vil  un  grand  cerf  qui  portait  entre 
ses  bois  une  croix:  d'or.  La  béte  miraculeuse  parla  et 
lui  dit  : 

—  Hubert!  Hubert!  poursuivras-tu  toujours  les  bêtes 
de  la  forêt.  Et  le  plaisir  de  la  chasse  le  fera-t-il  oublier 
le  soin  de  ton  salut? 

Voilà  le  merveilleux  tel  qu'il  est  sorti  de  la  forêt. 
L'étang,  le  marais  ou  fagne^  a  produit  les  annequins  et 
les  lumerettes,  qui,  pareils  à  des  feux  follets,  dansent 
la  nuit  devant  les  voyageurs  égarés  et  les  entraînent 
dans  les  joncs,  où  ils  se  noient.  Les  Ardennes  ont  aussi 


CONTES  ET  CHANSONS  POPULAIRES.    95 

des  fées.  Ce  sont  des  fées  villageoises,  qui  filent  la  toile, 
font  la  galette  et  lavent  lelinge  au  bord  de  la  rivière  comme 
des  paysannes.  Il  résulte  des  recherches  de  M.  Albert 
Meyrac  que  la  sorcellerie  était  fort  pratiquée  dans  la  con- 
trée et  qu'on  y  faisait  beaucoup  le  sabbat.  Les  sorcières  y 
allaient,  selon  l'usage  général,  sur  un  manche  à  balai  ou 
changées  en  poules  noires.  Là,  comme  ailleurs,  les  sor- 
ciers n'avaient  qu'à  se  frotter  d'une  certaine  pommade 
en  prononçant  des  paroles  magiques  pour  se  métamor- 
phoser en  chcit  ou  en  poule.  M.  Meyrac  a  noté  les  super- 
stitions qui  subsistent  encore.  Le  paysan  ardennais  garde 
toujours  son  antique  confiance  à  la  sagneuse  qui  guérit 
par  des  signes  de  croix,  et  il  n'est  pas  près  de  renoncer 
aux  remèdes  des  rebouteux  et  des  sorciers.  Il  n'a  pas 
perdu  tout  souvenir  des  animaux  fabuleux  qui  peuplaient 
l'Ardenne  légendaire.  Il  lui  souvient  particulièrement  du 
mahwot,  qui  est  gros  comme  un  veau  et  fait  comme  un 
lézard.  Caché  dans  la  Meuse,  il  n'en  sort  que  pour 
annoncer  les  malheurs.  On  a  vu  le  mahwot  en  1870. 

Je  m'arrête  à  regret.  J'aurais  beaucoup  à  philosopher 
sur  le  livre  de  M.  Albert  Meyrac,  s'il  m'en  restait  le 
loisir.  Mais  la  nature  de  ces  causeries  ne  souffre  pas 
qu'on  épuise  les  sujets.  Nous  avons  déjà  beaucoup  devisé 
de  chansons  rustiques  et  de  contes  populaires.  A  ceux 
qui  nous  le  reprocheraient  trop  vivement,  nous  pourrions 
répondre  par  ces  belles  paroles  d'un  poète  : 

«  La  littérature  qui  se  sépare  dédaigneusement  du 
peuple  est  comme  une  plante  déracinée... 

»  C'est  dans  le  cœur  du  peuple  que  doivent  se  retremper 


%  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

.sans  cesse  la  poésie  et  Tari,  pour  resler  vert-;  et  ILuis- 
sanls   Là  est  leur  fontaine  de  JouNcnce.  » 

Ainsi  parle  M.  F-^mile  Hlcniont  dans  son  osllii'li'jue  de 
la  tradition,  petit  li\  rc  foi  t  êlo(juent  et  plein  du  pliiloso- 
pliie.  El  c'e>l  hieii  parler.  Surtout  ne  condamnons  pas 
les  contes  ljleu>  au  nom  de  l'art  clas<i(|ue.  IJOdyasce 
d''Homère.  nous  l'avons  vu,  est  faite  de  coules  !)leu<. 


LE  R.  P.  DIDON 

ET    SON    LIVRE    SUR   JÉSUS-CHRIST 


Reslaurés  en  France,  sous  la  monarchie  de  Juillet, 
par  un  romantique,  les  dominicains  passent  chez  nous 
pour  les  plus  artistes  des  moines  et  Ton  veut,  à  tort  ou  à 
raison,  qu'ils  aient  hérité  du  père  Lacordaire  le  senti- 
ment du  pittoresque,  une  certaine  entente  de  l'effet,  le 
goiit  des  nouveautés  et  même  une  sympathie  apparente 
avec  l'esprit  moderne.  C'est  là,  sans  doute,  une  impres- 
sion vague,  formée  du  dehors  et  du  lointain,  qui  n'est  ni 
tout  à  fait  juste,  ni  tout  à  fait  fausse.  Au  fond,  rien  de 
plus  impénétrable  et  de  plus  inintelligible  que  l'àme 
d'un  moine.  La  pensée  de  ces  cénobites  qui  vivent  en 
commun  pour  mieux  goûter  la  solitude  est  singulière 
comme  leur  vie.  Et  quand  un  religieux  est  mêlé  aux 
affaires  du  temps,  ce  qui  est  le  cas  do  presque  tous  les 
grands  religieux,  le  psychologue  se  trouve  en  présence 
d'une  des  plus  rares  curiosités  morales  que  l'humanité 
puisse  offrir. 

IV.  6 


98  LA    vu;    litti-haire. 

Uiiel  mciviûlleux  snji;l  (réliidr  (juc  l'clal  inenhil  d'un 
[.acordain*  inenaiil  de  front  les  soucis  de  l'opposition 
libérale  et  les  Iravaux  de  la  [it-Fiileiu-e,  ins|»iranl  des 
journaux  politiques  et  se  faisant  allacher  sur  une  croix! 
J'avoue,  pour  ma  part,  que,  depuis  saint  Antoine  jus- 
qu'au père  Didon,  les  moines  m'élonnenl.  Et  s'il  faut 
définir  la  physionomie  des  dominicains  restaurés,  cela 
est  particulièrement  délicat.  Il  n'est  d'abord  pas  suppo- 
sable  qu'ils  procèdent  tous  è^'alement  de  leur  pènî  spi- 
riUiel  })ar  le  libéralisme  de  l'esprit,  par  le  romantisme 
du  lani^age  et  par  le  goût  des  voluptés  ascétiques  de  la 
flayellalion  et  du  cruciliement.  J'ai  approché  quelques- 
uns  de  ces  fils  de  Dominique  et  de  Lacordaire.  Ils  ne 
m'ont  pas  ouvert  leur  ame  :  le  moine  ne  se  livre  jamais; 
il  ne  s'apparlienl  pas;  mais  ceux-là  ne  se  sont  montrés 
ni  défiants  ni  dissimulés.  C'étaient,  selon  toute  appa- 
rence, d'excellents  moines. 

Ils  avaient  l'air  joyeux  et  tranquille.  Le  bon  moine  est 
toujours  gai;  l'allégresse  est  une  des  vertus  de  son  état 
elles  hagiographes  ont  soin  de  rapporter  que  le  grand 
saint  Antoine  avait  gardé  dans  si  vieillesse  la  joie  inno- 
cente d'un  enfant. 

Pour  ce  qui  est  de  l'esprit,  ces  frères  prêcheurs  m'ont 
paru  plus  nourris  de  saint  Thomas  d'Aquin  que  de  Lacor- 
daire. D'ailleurs,  nous  avons  entendu  assez  le  père  Mon- 
sabré  à  Notre-Dame  pour  savoir  que  son  éloquence,  toute 
scolaslique,  ne  doit  rien  à  la  science  ni  à  la  philosophie 
modernes,  et  que  la  Somme  en  es!  l'unique  source.  Les 
dominicains  (ju'ilm'a  été  donné  d'approcher  ressemblent 


LE    R.    P.    DIDON.  99 

tous  au  père  Monsabré,  hors  un  seul,  plus  ingénieux, 
plus  lenilre  et  plus  troublé,  que  je  Renommerai  pas.  Ce 
sont  avant  tout  des  moines,  c'est-à-dire  des  hommes  obéis- 
sants, dont  la  pâte  un  peu  épaisse  a  été  mise  dans  le 
moule  traditionnel  tant  de  fois  séculaire.  Et  po;irtant, 
comme  nous  le  disions  tout  à  l'heure,  les  frères  prê- 
cheurs ont  gardé  en  France  quelques-uns  des  caractères 
que  leur  a  imprimés  leur  second  fondaleur,  le  nouveau 
Dominique,  et  la  foule  des  croyants  attend  instinctive- 
ment de  ces  hommes,  vêtus  du  blanc  scapulaire  et  portant 
le  chapelet  à  la  ceinture,  des  paroles  neuves,  des  actes 
hardis,  et  elle  leur  accorde  un  peu  de  cette  amilié  que 
jadis  inspiraient  au  peuple,  non  pas  les  disciples  de  Do- 
minique, mais  leurs  violents  adversaires,  les  bons  fils  de 
saint  François.  Sans  rechercher  pourquoi  cette  espérance 
est  absolument  vaine  et  sera  déçue_,  il  faut  reconnaître 
qu'un  homme  tel  que  le  père  Didon  est  de  force  à  la 
soutenir  et  à  la  prolonger  quelque  peu. 

Ce  moine  est  un  athlète.  Il  a  le  charme  incomparable 
de  la  douceur  dans  la  force.  Un  œil  vif  et  noir  éclaire 
son  mâle  visage  olivâtre.  La  poitrine  large  et  le  geste 
libre,  il  inspire  la  sympathie  et  la  confiance;  il  est  ora- 
teur même  avant  que  d'avoir  parlé.  Issu  d'une  forte 
race  de  montagnards,  nourri  dans  l'âpre  et  belle  vallée 
du  Grësivaudan,  on  a  cru  reconnaître  en  lui  ce  vieux 
génie  dauphinois,  si  tenace,  si  positif,  si  laborieux,  si 
courageux  dans  la  lutte.  Ce  qu'on  sait  de  sa  vie  est 
fait  pour  inspirer  le  respect.  Il  y  a  dix  ans,  environ,  il 
aborda  la  chaire  de  Saint-Pliilippe-du-Roule,  et  là,  dcins 


100  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

t'iitc  la  fouf^iic  de  la  jeunesse  ol  de  l'éloquence,  il  émut 
un  audiloire  qui  apporlail  jusqu'au  jiicd  des  autels  des 
p.'U'fums  profanes.  Il  loucha,  remua,  changea  les  cœurs 
et  vil  -1  ses  pieds  les  plus  helles  pénitenles.  Soil  que  sa 
parole  eût  semhlé  trop  hardie  sur  un  sacrement  qui 
touche  aux  sccrcls  profonds  des  sens  (il  parlait  sur  le 
mariage),  soit  que  ses  supérieurs  craignissent  qu'il  ne 
s'eni\ràt  lui-îiiéme  de  sa  parole  enivranle,  il  fui  brus- 
quement tiré  de  sa  chaire  et  envoyé  dans  les  rochers  de 
la  Corse,  au  couvent  de  Corbara  qui  domine,  du  haut 
d'un  [iromontoire,  l'ile  et  la  mer.  Il  obéit.  Tout  reli- 
gieux eût  sans  doute  obéi  de  même.  Mais  le  caractère 
du  père  Didon,  tel  qu'il  nous  est  connu,  donne  peut- 
être  quelque  prix  à  son  obéissance.  Il  est  éloquent,  un 
peu  glorieux,  impatient  de  se  jeter  dans  le  mouvennent 
des  opinions  et  des  idées  et  très  heureux  de  commercer 
avec  les  hommes  de  science  et  de  pen-ée.  J'ai  même 
des  raisons  de  croire  qu'il  aime  beaucoup  cette  odeur  du 
papier  fraîchement  imprimé  (;u'on  respire  dans  l'atelier 
de  typographie  et  i  hez  l'éditeur.  Eh  bien!  cet  éloquent 
sut  se  taire,  ce  glorieux  se  cacha,  cet  homme  qui  pou- 
vait s'écrier  avec  Lacordaire  :  «  Je  serai  entendu  de -ce 
siècle,  dont  j'ai  tout  aimé,  »  entra  sans  hésiter  dans  le 
silence  et  dans  la  solitude.  Je  ne  voudrais  pas  insister 
sur  les  mérites  d'un  bon  religieux,  ne  me  reconnaissant 
pas  très  propre  à  décerner  de  telles  louanges.  Mais 
l'obéissance  du  prêtre  et  du  soldat  n'est  pas  sans  beauté. 
A  celle  épncjue,  plusieurs,  dans  le  public,  croyaient  dis- 
cerner dans  le  père  Didon  un  autre  père  Hyacinthe  el 


LE    R.    P.    DIDON.  101 

présageaient  une  rupture,  un  schisme,  une  rëvolle. 
L'événement  a  démenti  ces  présages.  Le  père  Didon. 
qui  a  du  bon  sens  et  un  ferme  esprit  de  conduite,  n'a 
pas  été  tenlé  de  fonder  une  nouvelle  église,  de  s'ériger 
en  antipape  et  de  gouverner,  comme  tel  autre  papacule, 
une  calholicilé  de  quatorze  âmes.  Le  père  Didon 
alarme  parfois  les  catholiques  timides,  et  il  semble  qu"il 
ne  se  défende  pas  toujours  du  plaisir  de  les  inquiéter. 
Un  de  ses  compatriotes,  qui  appartient  au  parti  catho- 
lique, reconnaissant  là  un  des  traits  du  caractère  dau- 
phinois, a  dit,  à  propos  de  notre  éloquent  père  :  a  Le 
montagnard  côtoie  volontiers  les  précipices  et  prend 
plaisir  à  l'effroi  de  ceux  qui  le  regardent  de  la  plaine  ; 
mais  il  a  le  pas  sûr;  il  ne  tombe  pas.  » 

Un  des  traits  les  plus  intéressants  du  caractère  de 
ce  solitaire  est  précisément  le  goût  de  l'effet,  Fart  de  la 
mise  en  scène,  le  talent  de  se  produire.  Est-ce  en  lui  le 
don  naturel,  instinctif,  d'une  personne  oratoire?  Est-ce 
le  penchant  d'un  esprit  à  la  fois  mystique  et  pratique? 
Est-ce  la  fatalité  attachée  au  grand  scapulaire  blanc  et 
qui  s'appesantit  sur  certains  frères  prêcheurs  en  dépit 
de  l'humilité  chrétienne?  Je  ne  sais.  Mais  les  livres  du 
R.  P.  s'annoncent  avec  un  bruit  et  un  éclat  que  leur 
mérite  seul  ne  suffit  point  à  expliquer  et  voici  que  l'ap- 
parition d'une  nouvelle  vie  de  Jésus,  écrite  dans  un 
monastère  de  Bourgogne,  devient  un  événement  pari- 
sien. Tous  les  journaux  parlent  depuis  un  an  du  livre 
et  de  l'auteur  et  il  est  de  cet  ouvrage  comme  de  Cyrus 
qui  fut  nommé  longtemps  avant  que  de  naitre.  On  nous 

6. 


102  LA     VIE     LITTÉIiAir.  E. 

promettait  un  livre  trune  {grande  ori^'inalilé  et  le  père 
Diilon  confiniiail  lui-iiicnic  celle  promesse  fiunnd  il 
répondait  à  un  reporter  : 

—  Dans  (lui'l  Iml  voiulricz-vous  que  j'eusse  fait  la  viti 
de  Jésus,  si  ce  n'avait  été  dans  le  but  d'y  metlre  des 
nouveautés? 

El,  pour  peu  «jue  l'on  pressât  l'écrivain,  on  a|)prenait 
de  sa  bouche  que  la  plusf,'rande  de  ces  nouveautés,  celle 
qui  renfermait  toutes  les  autres,  était  la  concilialion  du 
dogme  catholique  et  de  Texégèse  moderne. 

C'est  là  le  but  (jue  le  R.  P.  s'est  proposé  en  compo- 
sant les  deux  gros  volumes  qui  viennent  de  paraître. 
Afin  de  réussir  dans  son  dessein,  il  est  allé  apprendre 
l'allemand  dans  une  université  allemande.  Il  a  élu  lié 
les  travaux  critiques  auxquels  les  diverses  écoles  protes- 
tantes ont  soumis  les  textes  évangéliques  et  les  monu- 
ments littéraires  des  premiers  âges  chrétiens.  Son  livre 
veut  être  un  livre  d'iiisloire  positive.  11  dit  expressément 
dans  sa  préface  :  «  Il  faut  que  la  vie  de  Jésus  soit  racon- 
tée suivant  les  exigences  de  l'histoire.  C'est  à  ce  besoin 
profond  qu'essaye  de  répondre  le  présent  ouvrage.  » 

Et,  en  effet,  il  fait  mine  d'entrer  dans  la  critique  des 
textes  et  donne  une  ombre  de  satisfaction  à  l'exégèse 
moderne,  en  faisant  naître  Jésus  l'an  750  de  Rome, 
quebjues  années  avant  l'an  premier  de  l'ère  chrétienne, 
et  aussi  en  admettant  que  Matthieu  et  que  Marc  sont 
antérieurs  à  Luc,  et  que  Jean  est  postérieur  aux  trois 
synoptiques. 

Mais  il  ne  f.iil  qu'effleurer  cet  examen,  et,  sans  même 


LE    R.    P.    DIDON.  103 

exposer  l'état  de  la  question  sur  les  points  les  plus 
importants,  il  se  hâte  de  conclure  dans  le  sens  canonique. 
Et,  comme  s'il  lui  reslîiit  une  épouvante  de  cette  course 
rapide,  ou  plutôt  de  cette  fuite  à  travers  la  critique  indé- 
pendanle,  il  court  se  cacher  sous  le  manteau  de  l'Église; 
il  déchire  que  l'Église,  en  matière  d'exégèse,  a  l'autorité 
souveniine  et  qu'elle  seule  est  hable  à  commenter  les 
textes  canoniques.  «  De  quel  droit,  dit-il,  les  traiter 
comme  un  simple  papyrus  découvert  dans  le  tombeau 
de  quelque  momie  ou  comme  un  vieux  parchemin  oublié 
dans  les  archives  d'une  ville  dévastée?...  Le  premier 
grand  tort  de  la  critique  moderne  a  été  de  traiter  ces 
documents  comme  une  lettre  morte.  Elle  a  sciemment 
oublié  qu'ils  n'étaient  point  des  livres  tombés  dans  le 
domaine  public,  mais  la  propriété  inaliénable  de  VÉglise 
catholique  (pp.  xxxix,  xlv).  »  Ce  langage  n'a  rien  qui 
puisse  surprendre  dans  la  bouche  d\.n.  croyant;  il  est 
très  convenable  à  un  prêtre  et  à  un  moine.  Personne 
ne  blâmera  le  pèreDidon  de  l'avoir  tenu.  Mais,  s'il  n'e^t 
pas  d'exégèse  en  dehors  de  l'Église  catholique,  pour- 
quoi citer  Reuss,  Eichhorn  et  Schleiermacher?  Ces 
noms  mis  au  bas  des  pages  ne  sont  donc  que  de  vains 
ornements?  Et  que  critiquerait-il,  puisqu'il  n'a  pas  de 
matière  sujette  à  la  critique?  Le  père  Didon  croit  et  pro- 
fesse que  les  livres  des  deux  testaments  sont  d'inspira- 
tion divine.  Des  textes  de  cette  nature  ne  sauraient  être 
corrigés.  Aussi  s'est-il  gardé  de  toute  revision  sérieuse 
et  l'exégèse  n'est-elle  chez  lui  qu'une  façon  neuve  et 
hardie  d'embellir  l'iipologie.  Il  n'a  appelé  la  critique 


104  LA     VIE     LITTCIIAIUE. 

rationnelle  sur  le  terrain  sacré  ((ue  pour  l'immoler  plus 
solennellement.  Celle  imprudence  généreuse  l'a  entraîné 
à  des  désastres.  Car  c'est  un  coup  désastreux  que  celui 
qu'il  tente  pour  concilier  les  deux  généalogies  de  Jésus. 
Il  distingue  entre  la  généalogie  légale  cl  la  généalogie 
naturelle  de  Joseph  qui  sont,  dit-il,  l'une  et  l'autre  tout 
à  la  fois  la  généiilogic  légale  et  naturelle  de  Marie  cl  de 
Jésus,  puisque  Joseph  était  le  père  ou  tout  au  moins  le 
neveu  d'Anne,  mère  de  Marie,  comme  l'a  déclare  Cor- 
nélius à  Lapide,  qui  était  Belge.  Et  le  père  Didon  se 
montre  satisfait  de  ce  petit  arrangement,  tant  il  est  d'un 
naturel  heureux!  Que  Pascal  est  d'une  humeur  con- 
traire! Ce  grand  homme  craignait  Dieu,  mais  il  se  mo- 
quait du  monde.  Il  a  dit,  précisément  au  sujet  qui  nous 
occupe  :  «  Les  faihiesses  les  [dus  apparentes  sont  des 
forces  à  ceux  qui  prennent  hien  les  choses.  Par  exemple 
les  deux  généalogies  de  saint  Matthieu  et  de  saint  Luc. 
Il  est  visible  que  cela  n'a  pas  été  fait  de  concert.  * 

A  la  bonne  heure!  voilà  un  apologiste  qui  ne  s'em- 
barrasse pas  dans  les  difficultés  de  l'exégèse!  Le  père 
Rigolel  lui-même  ne  raisonnait  pas  avec  plus  de  subti- 
lité quand  il  disait  à  l'empereur  de  la  Chine  (jue 
rÉglise  avait  choisi  les  quatre  évangiles  qui  se  contre- 
disaient le  plus  afin  que  la  vérité  parût  avec  plus  d'évi- 
dence. 

Si  j'étais  docteur,  je  ne  sais  si  j'aimerais  les  apologistes 
comme  Pascal  et  Rigolel,  mais  je  sais  bien  que  des  doc- 
teurs tels  que  le  père  Didon  me  feraient  trembler.  Celui- 
ci  n'a-l-il  pas  eu  la  malheureuse  idée  de  disputer  avec 


LE    R.    P.    DIDON.  105 

Mommsen  au  sujet  du  recensement  de  Qnirinus?  Il  en 
sort  écrasé.  Pourquoi,  juste  ciel  !  s'elTorce  t-il  do  traiter 
rationnellement  quelques  ptu-lies  d'une  .'ifïaire  qu'il  dé- 
clare lui-même  inconcevable  et  merveilleuse? 

Le  père  Didon  croit  au  surniilurel.  Loin  de  l'en  blâmer, 
il  faut  le  louer  de  confesser  sa  foi.  La  mienne  est  con- 
traire; je  crois  l)ien  faire  en  l'avouant  baulomenl,  et  j'y 
ai  sans  doute  moins  de  mérite  puisqu'elle  est  jdus  géné- 
ralement admise  parmi  ceux  de  nos  conlemporains  dont 
l'opinion  peut  être  comptée.  Mais  l'erreur  du  père  Didon 
est  de  penser  qu'on  peut  faire  de  l'histoire  en  acceptant 
le  surnaturel,  tandis  que  Tbisloire  n"esl  que  la  recherche 
de  la  suite  naturelle  des  faits.  Et  comment  pourrait-il 
être  liislorirn.  quand  son  dessein  arrêté  est  de  soustraire 
l'objet  même  dont  il  traite,  c'est-à-dire  les  origines  chré- 
tiennes, aux  lois  générales  de  Fliisloire? 

Et,  puist|ue  nous  parlons  ici  du  miracle,  j'avoue  que, 
sans  l'admettre  à  quelque  degré  que  ce  soit,  je  com- 
prends mal  les  raisons  des  savants  qui  le  nient.  Nos 
savants  disent  généralement  qu'ils  ne  croient  pas  aux 
miracles  parce  qu'aucun  fait  de  ce  genre  n'a  été  formel- 
lement constaté.  Mon  illustre  maître,  M.  Ernest  Renan, 
a  plusieurs  fois  présenté  cet  argument  avec  une  parfaite 
netteté.  «  Les  miracles,  a-t-il  dit,  sont  de  ces  choses  qui 
n'arrivent  jamais;  les  gens  crédules  seuls  croient  en 
voir;  on  n'en  peut  citer  un  seul  qui  se  soit  passé 
devant  des  témoins  capables  de  le  constater  ;  aucune 
intervention  particulière  de  la  divinité,  ni  dans  la  confec- 
tion d'un  livre,  ni  dans  quelque  événement  que  ce  soit, 


1(H)  LA     VII-:     LITTÉRAIUE. 

n'a  été  prouvée.  »  En  fait,  cela  est  inconleslnhle;  mais, 
en  llieorie,  ces  raisons,  qui  sont  celles  des  plus  excel- 
lents liomnios  (le  notre  temps,  me  semblent  faihlcs, 
parce  qu'elles  supposent  que  les  Idis  naluiflles  nous 
sont  connues  et  que  si,  par  impossilile,  il  sur\enait  une 
(lëio<faiion  à  ces  lois,  un  savant,  ou  mieux  un  corps 
aca(lémi(pie,  aurait  (jualité  pour  la  constater.  C'est  l.i, 
j'ose  (lire,  beaucoup  trop  accorder  à  la  science  constituée 
et  supposer  gratuitement  que  nous  connaissons  toutes 
les  lois  de  l'univers.  Il  n'en  est  rien.  Notre  pbysique 
paraîtra  peut-être  dans  cinq  ou  six  siècles  à  nos  arrière- 
neveux  aussi  grossière  et  barbare  que  nous  semble  bar- 
bare et  grossière  la  pbysique  des  universités  du  moyen 
âge,(jui  étaient  pourtant  des  corps  savants.  S'en  remettre 
à  la  science  du  discernement  des  faits  de  nature  et  des 
faits  surnaturels,  c'est  la  traiter  comme  si  elle  était  juge 
infaillible  de  l'univers.  Sans  doute,  telle  qu'elle  est,  elle 
est  seul  arbitre  de  la  vérité  et  de  l'erreur  et  rien  n'est 
acquis  à  la  connaissance  sans  avoir  passé  par  son  examen. 
Sans  doute,  on  ne  peut  en  appeler  d'elle  qu'à  elle-même. 
Mais  encore  ne  faut-il  pas  citer  indilïéremment  dans  les 
mêmes  formes  tous  les  phénomènes  à  son  tribunal  ;  il  se 
peut  qu'il  y  ait  des  phénomènes  singuliers,  rares,  sub- 
tils, d'une  production  incertaine.  La  science  officielle 
risquera  de  les  manquer  si  elle  les  attend  dans  ses  com- 
missions; c'est  à  cet  égard  que  l'argument  présenté  par 
M.  Ern(^st  Renan  me  semble  dangereux,  du  moins  dans 
ses  tendances.  11  va,  si  l'on  n'y  prend  garde,  jusqu'à 
tenir  pour  non  avenu  tout  ce  (|ui  ne  s'est  pas  produit 


LE    R.    p.    DIDON.  107 

dans  un  laboratoire.  Les  savants  sont  naturellement 
enclins  à  nier  les  faits  isolés,  qui  ne  rentrent  clans 
aucune  loi  connue.  J'ai  peur  enfin  qu'on  ne  rejette  les 
manifestations  insolites  en  même  temps  que  les  mani- 
festations miraculeuses  et  avec  cette  même  fin  de  non- 
recevoir  :  «  On  n'a  jamais  vu  cela.  »  Quant  au  miracle, 
si  c'est  une  dérogation  aux  lois  naturelles,  on  ne  sait  ce 
que  c'est,  car  personne  ne  connaît  les  lois  de  la  nature. 
jNon  seulement  un  philosophe  n'a  jamais  vu  de  miracle, 
mais  il  est  incapable  d'en  jamais  voir.  Tous  les  thauma- 
turges perdraient  leur  temps  à  dérouler  devant  lui  les 
apparences  les  plus  extraordinaires.  En  observant  tous 
ces  faits  merveilleux,  il  ne  s'occuperait  que  d'en  cher- 
cher la  loi  et,  s'il  ne  la  découvrait  point,  il  dirait  seule- 
ment :  «  Nos  répertoires  de  physique  et  de  chimie  sont 
bien  incomplets.  »  Ainsi  donc  il  n*y  a  jamais  eu  de  mi- 
racle, au  vrai  sens  du  mot,  ou,  s'il  y  en  a  eu,  nous  ne 
pouvons  pas  le  savoir,  puisque,  ignorant  la  nature,  nous 
ignorons  également  ce  qui  n'est  pas  elle. 

Mais  revenons  au  livre  du  père  DiJon.  Il  abonde  en 
descriptions.  L'auteur  a,  comme  autrefois  M.  Renan,  fait 
le  voyage  d'Orient,  et  il  en  a  rapporté  des  paysages  qui, 
sans  avoir  certes  la  suavité  de  ces  beaux  tableaux  de 
Nazareth  et  du  lac  de  Tibériade  que  M.  Renan  a  peints 
sur  nature,  ne  manquent  ni  de  richesse  ni  d'éclat.  On 
croit  voir  avec  le  pieux  voyageur  «  les  eaux  d'opale  » 
du  lac  de  Génézareth  et  la  désolation  de  la  mer  Morte. 
J'ai  noté  quelques  lignes  charmantes  sur  la  Samarie.  La 
grande  nouveauté  du  livre  consiste  en  somme  dans  un 


i08  LA   VU-:    littéraiue. 

orientalisme  pittoresque  qui  s'associe,  \nmr  h  proinière 
fois,  d'une  nialière  assez  l)iz;irre,  à  l'orlliodoxie  la  plus 
exacte.  Ainsi  le  pèicDidon  croit  à  Tatloralion  des  .Mai^^es, 
mais  il  les  appelle  des  cheikhs.  Son  Jésus  est  lils  de 
Dieu,  mais  nous  le  voyons  adolescent,  jxirl.ml  au  fictnl 
et  aux  liras  les  courroies  de  la  prière  (ju'il  a  rerues  au 
Sahbal  Tepliilin,  dans  la  synagogue  de  Nazareth.  Et 
toutes  k's  scènes  de  rË\  angile  sont  ainsi  teintées  de  cou- 
leur locale  et  de  romantisme. 

Mais  cet  ouvrage  n'est  pas  seulement  une  suite  de 
scènes  plastiques.  L'auteur  s'est  efforcé  de  constituer  la 
psychologie  de  Jésus  et  c'est  la  partie  la  plus  mallieu- 
reuse  du  livre.  On  ne  peut  pas  lire,  sans  sourire, 
que  Jésus  «  avait  la  science  parfaite  de  sa  vocation 
messianique  » ,  que  «  rien  ne  lui  manquait  de  ce 
(jui  peut  donner  à  la  parole  relTicacilé  et  le  prestige  », 
qu'  «  aucun  orateur  populaire  ne  peut  lui  être  comparé  », 
qu'il  «  respectait  l'initiative  de  la  consiience  »,  que 
l'échec  de  sa  mission  à  Jérusalem  lui  causa  «  la  plus 
grande  douleur  que  puisse  éprouver  un  homme  appelé  à 
un  rôle  public  ».  Cet  essai  de  psychologie  humano- 
diviuefait  songer  involontairement  à  Barbey  d'Aurevilly 
qui  adorait  Jésus  comme  Dieu,  mais  qui,  comme  homme, 
lui  préférait  Hannibal. 

Je  n'ai  pas  (jualité  pour  juger  une  telle  œuvre  au 
point  de  vue  de  l'orthodoxie,  et  il  faut  bien  penser  que 
les  Ihèolngiens  n'y  ont  rieu  trouvé  de  réprébensible, 
puisqu'ils  l'ont  approuvée.  Je  serai  curieux  pourtant  de 
savoir  ce  qu'on  en  pense  dans  une  certaine  revue  que 


LE    R.    P.    DIDON.  109 

dirigent  avec  beaucoup  de  savoir  et  de  prudence  les 
pères  jésuites,  et  que  je  connais  fort  bien,  car  ils  ont  eu 
la  bonté  de  me  l'envoyer  un  jour  qu'ils  m'y  maltraitaient 
beaucoup,  mais  non  pas  autant  toutefois  que  le  père 
Gratry  et  que  le  père  Lacordaire.  Ou  je  me  trompe  fort, 
ou  les  petits  Pères  ne  goijteront  pas  beaucoup  cette  his- 
toire romantique  et  celte  psychologie  moderne  ^  Pour 
ma  part,  je  voudrais  comparer  le  Jésus-Christ  du  R.  P. 
Didon  à  ce  panorama  de  Jérusalem  qu'on  montre  en  ce 
moment  aux  Champs-Elysées  et  où  l'on  voit,  d'un  côté, 
le  Temple,  la  tour  Antonia,  le  palais  et  les  portes  de  la 
ville  restitués  d'après  les  travaux  des  archéologues,  et, 
d'une  autre  part,  un  calvaire  traditionnel  comme  une 
peinture  d'église.  Mais  je  craindrais  que  cette  compa- 

1.  Je  parlais  ici  des  Études,  revue  dirigée  par  les  pères  de 
la  Compagnie  de  Jésus.  On  ne  m'y  a  point  ménagé,  mais  il 
n'est  pas  au  pouvoir  des  Pères  de  me  rendre  injurieux  et  de 
mauvaise  foi.  Je  n'ai  point  cessé  de  reconnaître  et  de  dire 
que  leur  revue  est  rédigée  par  des  écrivains  habiles  et  judi- 
cieux. Je  prévoyais  bien  que  le  livre  du  père  Didon  leur  pa- 
raîtrait d'un  goût  douteux  et  qu'ils  estimeraient  pour  le  moins 
imprudent  l'essai  tenté  par  l'éloquent  dominicain  d'une  psy- 
chologie de  Jésus,  selon  les  méthodes  de  Taine  et  de  Bour- 
get.  Mes  pressentiments  ne  me  trompaient  pas.  Quelques  jours 
après  avoir  publié  mon  article,  je  reçus  les  Études  religieuses 
de  novembre  1890,  et  j'y  lus  avec  grand  plaisir  un  morceau 
très  solide  sur  le  Jésus-Christ  du  père  Didon,  où  il  est  dit  : 
«  N'a-t-il  pas  trop  accordé  au  désir  de  placer  Jésus  dans  «  son 
milieu  »?  Certaines  phrases  sur  l'influence  de  ce  milieu 
sonnent  d'une  façon  étrange,  à  propos  du  Verbe  incarné. 
Ainsi,  parmi  des  détails  d'une  longueur  un  peu  exagérée 
sur  «  l'éducation  »  qu'a  dû  recevoir  Jésus  «  adolescent  »,  et 
après  cette  observation  que,  «  dans  les  assemblées  publi- 
ques, à  la  synagogue  (de  Nazareth),  il  connut  aussi,  par 
expérience,  les  misères,  les  travers,  les  aberrations  et  la 

IV.  7 


110  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

raison  ne  doniiM  ;"i  l'cxcrs  riil.r  d'un  ;ui  fri\(ilo,  tout  en 
surface  el  peu  solide.  Je  craindrais  aussi  de  ne  pas  rendre 
reiïi't  de  ces  pages  disparates,  si  étrangement  inrdées  de 
ilescriplions,  de  discussions,  d'homélies,  de  morceaux  de 
Iheologie,  de  psychologie  et  de  morale,  ins[tirés  tantôt 
de  saint  Thomas  d'Aquin  et  tantôt  de  Paul  P>ourget,  où 
l'on  passe  hrusquement  de  saint  Luc  et  de  saint  Mathieu 
à  Joanne  et  à  Ba?decker,  où  l'àme  de  madame  de  Gasparin 
semhle  flotter  sur  l'Évangile,  où  l'on  tomhe  tout  à  coup 
d'une  psycliologie  oratoire  dans  une  démonologie  <|ui  rap- 
pelle à  la  fois  le  père  Sinislrari,  nos  amis  Papus  el  Ler- 
mina,  l'école  de  Nancy  et  M.  Charcol.  Pages  d'un  aspect 
plus  confus  que  les  quais  encombrés  de  celle  pelile  ville  de 
Capharnaum  si  bien  décrite  par  le  R.  P.  Didon  lui-même. 

vaine  science  des  docteurs  de  son  leniiis...,  ••  vient  celle 
réflexion  au  moins  inutile  :  «  Les  premières  impressions  de 
l'adolescence  ne  s'effacent  i»as;  en  Jésus,  comme  en  nous,  elles 
aident  à  comprendre  les  volo/ilés,  les  paroles,  les  acles  de  Vihje 
mûr.  »  (T.  I,  pp.  84-So.)  La  description  très  poétique  de  Naza- 
reth est  précédée  de  ces  lifjnes  encore  plus  siniL,'ulières  :  «  On 
ne  comprendrait  pas  sa  physionomie  (celle  de  Jésus)  et  sou 
caractère,  si,  dans  l'étude  de  son  adolescence  et  de  sa  jeu- 
nesse, on  négligeait  le  milieu  extérieur,  la  nature  au  sein  d(; 
laquelle  il  a  grandi.  L'homme  tient  par  des  attaches  trup 
étroites  au  sol  qui  l'a  vu  nailre,  pour  n'en  pas  recevoir 
l'empreinte...  »  (P.  86.)  Nous  n'aimons  pas  non  plus  lire 
que  «  la  pensée  (du  supplice  auquel  Jésus  se  savait  et  se 
sentait  voué)  étendait  sur  tout  son  être  un  voile  de  tris- 
tesse. »  (I,  p.  270);  ou  que  «  souvent,  dans  sa  vie,  Jésus  a 
laissé  voir  l'accablement  où  le  jetait  la  vue  seule  du  calice 
qu'il  devait  boire  ».  (P.  166.)  —  Ces  observations  excellentes 
sont  du  R.  P.  J.  Brucker,  qui  est,  avec  le  R.  P.  P.  Brucker, 
un  des  rédacteurs  les  plus  distingués  des  Éludes. 


CLÉOPATRE  ' 


I 


M.  Paul  Slapfer  nous  enseigne,  dans  son  livre  sur 
Shakespeare  et  tantiquité.  que  Gléopâtre  a  fourni  le 
sujet  de  deux  tragédies  latines,  seize  françaises,  six 
anglaises  et  au  moins  quatre  italiennes.  Je  serais  fort 
embarrassé  de  nommer  seulement  les  seize  tragédies 
françaises,  et  il  me  paraît  suffisant  d'indiquer  la  Cléo- 
pâtre  captive  de  Jodelle  (155^).  les  Délicieuses  Amows 
de  Marc-Antoine  et  de  Cléopâtre  de  Belliard  (1578), 
la  Cléopâtre  de  Nicolas  Montreux  (1594) ,  la  Cléo- 
pâtre de  Benserade  (1636),  le  Marc- Antoine  de  La  Tho- 
rillère  (1677)  ,  la  Mort  de  Cléopâtre  de  Chapelle 
(1680),  la  Cléopâtre  de  Marmontel  (1750),  la  C/éo- 
pàtre    d'Alexandre   Soumet   (18:24)   et    la    Cléopâtre 


1.  A  propos  du  drame  de  MM.  Victorien  Sardou  et  Moreau. 
—  Consultez  Henry  Houssaye;  Gléopâtre,  dans  Aspasie,  Cléo- 
pâtre, Thëodora,  1  vol. 


112  LA     VIE     LITTÉRAIIU:. 

de  madame  de  Girardin  (1847)  ;  en  attendant  la  Ciéopàtre 
de  Viclorien  Sardou  et  sans  compter  la  Mort  rh  Poiupi'e 
du  grand  Corneille,  où  l'on  voit  Ciéopàtre  vertueuse, 
aspirant  à  la  main  de  César,  mais  prenant  par  généro- 
sité la  défense  du  vaincu  de  Pliarsale.  Sa  confidente, 
Charmion,  instruite  de  ces  beaux  sentiments,  lui  dit  : 

L'amour,  certes,  sur  vous  a  bien  peu  de  puissance. 

A  (]Uoi  Ciéopàtre  répond  : 

Les  princes  ont  cela  de  leur  haute  naissance. 

On  ne  coneoit  pas  d'abord  comment  Corneille  a  pu 
e'crire  quelque  chose  d'aussi  ridicule.  Mais  on  voit,  si 
Ton  y  rédécliit,  que  c'est  uniquement  parce  qu'il  avait 
un  génie  sublime.  Sans  être  comme  Shakespeare  un 
divinateur  infaillible  des  âmes,  notre  vieux  poète  ne 
manquait  pas  de  tout  discernement;  il  savait  bien  au 
dedans  de  lui-même  que  Ciéopàtre  n'avait  jamais  ni 
parlé  ni  pensé  de  la  sorte,  mais  il  se  nattait  de  l'em- 
bellir, delà  rendre  digne  de  la  scène  tragique,  delà  con- 
former aux  convenances  exigées  par  Aristote,  et  surtout 
de  l'arranger  à  son  propre  goût,  qui  était  noble.  Il 
abondait  en  belles  maximes.  Les  grands  sentiments  ne 
lui  coûtaient  guère,  et  l'on  voit  trop  que  le  bonhomme 
les  prenait  dans  son  encrier.  Il  est  bien  difficile  de  se 
mettre  aujourd'hui  dans  l'étal  d'esprit  où  il  était  quand 
il  écrivait  une  tragédie  dans  sa  petite  chambre,  entre 
deux  procès,  car,  avocat  et  Normand,  il  aimait  à  plaider. 
Les  grandeurs  de  ce  monde,  les  grandeurs  de  chair  le 


CLÉOPATRE.  Ii3 

pénétraient  d'un  respect  profond.  Il'  se  faisait  sur  les 
princesses  des  idées  qui  ne  s'accordent  pas  bien  avec  la 
physiologie.  Shakespeare  avait  un  autre  génie  et  sa 
Cléopalre  est  vivante.  M.  Victorien  Sardou  admire 
infiniment  Corneille  et  non  sans  raison,  car,  après  tout, 
c'est  le  grand  Corneille.  Il  vient  de  professer  encore 
son  admiration  dans  une  lettre  publique  où,  tout  en 
se  défentlant  de  méconnaître  le  génie  du  grand  Will, 
il  e.4ime  que  la  place  occupée  par  le  poète  à'Hamlet 
sur  une  de  nos  voies  serait  mieux  tenue  par  l'auteur 
de  Polyeucte.  Certes,  le  bronze  de  Corneille  ne  ferait 
pas  mauvaise  figure  à  Paris,  et  tous  ceux  qui  ont  le 
culte  de  nos  gloires  nationales  salueraient  avec  res- 
pect son  visage  sévère  et  même  un  peu  renfrogné. 
Quant  à  Shakespeare,  c'est  le  poète  de  l'humanité.  Sa 
place  est  partout  où  il  y  a  des  hommes  capables  de 
sentir  le  beau  et  le  vrai.  Il  est,  comme  Homère,  au-des- 
sus des  peuples.  M.  Victorien  Sardou  ne  peut  pas  se 
plaindre  de  le  rencontrer  sur  le  boulevard  Haussmann. 
11  doit  seulement  être  fâché  que  le  sculpteur  lui  ait  fait 
de  si  vilaines  jambes. 

Je  connais  M.  Victorien  Sardou,  je  sais  combien  il  a 
le  goût  artiste  et  comme  les  formes  mal  venues  offensent 
la  délicatesse  de  son  goût.  Une  figure  si  disgracieuse 
doit  lui  être  désagréable  à  voir.  J'en  souffre  moi-même 
chaque  fois  que  je  passe  par  ce  boulevard  somptueux  et 
monotone.  Et  il  m'est  arrivé  plus  d'une  fois  de  plaindre 
le  culottier  anglais  qui  a  sa  boutique  derrière  cette  sta- 
tue, en  songeant  que  les  connaissances  professionnelles 


114  LA     VI1-:     LITTÉUAIRE. 

de  ce  spécialiste  doivenl  lui  rciidii'  iiMiiicidicnMnenl  sen- 
sible la  diiïorinilé  dont  smi  illustre  coinpalriole  a  été 
graluileineiilnflli^^é  par  nu  slaliiaiie  malhabile. 

Voilà  assuréinciil  un  Shakespeare  mal  chaussé!  Mais 
-M.  Victorien  Sardou  a  [)réeisément  écrit  sa  lettre  pour 
se  défendre  d'avoir  jamais  méprisé  Shakespeare.  On 
prétendait  (lu'il  avait  dit  que  Shakespeare  n'avait  aucun 
talent.  Il  ne  Ta  point  dit.  C'eût  été  une  sottise,  et  ceux 
(jui  ont  causé  avec  M.  Sardou  savent  qu'il  n'en  dit  point. 
Il  a  l'esprit  le  plus  riche  et  le  plus  fin.  Sa  léte  est  un 
magasin  de  curiosités,  un  musée  d'art,  une  bibliothèque 
universelle.  Il  s'intéresse  à  la  vie,  aux  mœurs,  aux 
usages,  aux  singularités  des  temps  et  des  lieux.  Je  ne 
connais  pas  sa  Ciéopâb'e,  mais  je  suis  bien  sûr  qu'elle 
sera  documentée,  et  qu'il  n'y  manquera  rien  de  ces  inti- 
mités, de  ces  particularités,  de  ces  singularités  qui  font 
revivre  le  passé  mystérieux. 

C'est  une  incomparable  histoire  que  celle  d'Antoine 
et  de  Cléopàtre,  et  si  émouvante  et  d'une  telle  somp- 
tuosité voluptueuse  et  tragique,  que  l'art  n'y  peut  rien 
ajouter,  pas  même  l'art  d'un  Shakespeare.  Il  faut  la  lire 
dans  Plutarque.  Ce  vieux  Plularque  est  un  merveilleux 
narrateur.  Je  vous  recoinmanile  aussi  l'étude  de 
M.  Henry  Houssaye,  judicieuse  avec  élégance,  et  qui  est 
un  excellent  récit. 

Cléopàtre  n'était  pas  très  belle.  Elle  ne  l'emportait  ni 
en  beauté  ni  en  jeunesse  sur  cette  chaste  Oclavie,  à  qui 
elle  prit  Antoine  pour  la  vie  et  la  mort.  <  Sa  beauté,  dit 
Amyot,  (jui  traduit  Plutanjuc  avec  une  grâce  fine,  sa 


CLÉOPATRE.  115 

beauté  seule  n'était  point  si  incomparable  qu'il  n'y  en 
eust  pu  bien  avoir  d'aussi  belles  comme  elle,  ni  telle 
qu'elle  ravit  incontinent  ceux  qui  la  regardaient  ;  mais  sa 
conversation,  à  la  hanter,  éloit  si  aimable  qu'il  éloit 
impossible  d'en  éviter  la  prise,  et  avec  sa  beauté,  la 
bonne  grâce  qu'elle  avoit  à  deviser,  la  douceur  et  la  gen- 
tillesse de  son  naturel,  qui  assaisonnoit  tout  ce  qu'elle 
disoit  ou  faisoil,  étoit  un  aiguillon  qui  poignoit  au  vif; 
et  il  y  avoit  outre  cela  grand  plaisir  au  son  de  sa  voix 
seulement  et  à  sa  prononciation,  parce  que  sa  langue 
étoit  comme  un  instrument  de  musique  à  plusieurs  jeux 
et  registres,  qu'elle  tournoit  aisément  un  tel  langage 
comme  il  lui  plaisoit,  tellement  qu'elle  parloit  à  peu  de 
nations  barbares  par  truchement,  mais  leur  rendoit  par 
elle-même  réponse,  au  moins  à  la  plus  grande  partie, 
comme  aux  Égyptiens,  Arabes,  Troglodytes,  Hébreux, 
Syriens,  iMédois  et  Parthes,  et  à  beaucoup  d'autres  dont 
elle  e.voit  appris  les  langues.  »  Elle  avait  l'esprit  raffiné, 
à  la  façon  des  Alexandrins.  Elle  reçut  d'Antoine,  comme 
un  présent  agréable,  la  bibliothèque  de  Pergame,  com- 
posée de  deux  cent  mille  volumes.  Elle  n'a  été  un 
monstre  que  dans  l'imagination  ampoulée  des  poètes 
amis  d'Auguste.  Ils  ont  dit  qu'elle  se  prostituait  aux 
esclaves.  Ils  n'en  savaient  rien.  On  lui  a  donné  pour 
amants  Cnéius  Pompée,  César^  Dellius,  Antoine  et 
aussi  Hérode,  roi  des  Juifs,  qui  était  très  beau.  Mais 
il  n'y  a  de  certain  que  ses  relations  avec  César  et  avec 
Antoine.  Le  reste  n'est  pas  prouvé,  et  Tavenlure  d'Hérode 
a  tout  l'air,  notamment,  d'un  conte  de  Flavius  Josùphe. 


llfi  LA     VIE     LITTKHAIRE. 

Cléopâlre  était  une  femme  dan';ereuse.  Et  l'on  peut 
penser  d'elle  ce  que  pensait  le  vieux  professeur  de  Henri 
Ht  ine.  «  Mon  vieux  professeur,  dil  Heine,  n'ainioit  pas 
Cléopàlre;  il  nous  faisait  e\[iressénienl  observer  (ju'cn 
se  livrant  à  celte  femme,  Antoine  ruina  toute  sa  car- 
rière publique,  s'attira  des  désai^rémenls  pri\és  et  finit 
par  tomber  dans  le  malbeur.  »  Rien  n'est  plus  vrai. 
Elle  a  perdu  Antoine  et  coniribué  {leul-clre  à  la  perle 
de  César,  et  le  vieux  professeur  parlait  d'or.  Ce  n'est 
peut-être  pas  assez  toutefois  pour  l'appeler,  comme  Pro- 
perce, la  reine  courtisane,  TTiere/Hx  regina.  Ces  Romains 
baissaient  l'Égyptienne;  elle  leur  avait  fait  peur.  Horace 
et  Properce  avouent  que  Rome  tremblait  avant  la  journée 
d'Aclium.  Cléopàlre  morte,  il  y  eut  de  grandes  réjouis- 
sances dans  la  Ville  éternelle.  «  C'est  maintenant  qu'il 
faut  boire!  Il  n'était  pas  permis  de  tirer  le  récube  du 
cellier  des  aïeux,  quand  une  reine  préparait  au  Capitole 
des  ruines  insensées  et  des  funérailles  à  rEmjjire.  Elle 
osait  opposer  à  notre  Jupiter  le  museau  de  cbien  de 
l'aboyant  Anubis  et  couvrir  la  trompette  romaine  des 
sons  aigres  du  sistre  égyptien.  Elle  voulait  planter  sur 
le  Capitole  ses  tentes  au  milieu  des  images  et  des  tro- 
pbées  de  Marins  !  »  Enfin  le  monstre  était  mort.  Il  fallait 
boire,  danser,  offrir  des  mets  aux  dieux! 

Et  c'était  une  femme,  une  petite  femme  qui  avait  fait 
trembler  le  Sénat  et  le  peuple  romain.  Quand  nous 
disons  qu'elle  était  f)etile,  nous  n'en  savons  rien.  Nous 
l'imaginons  sur  quelques  vagues  indices.  Pour  écbapper 
aux  embûcbes  de  l'eunutiue  Potbin,  elle  se  fit  porter  à 


CLÉOPATRE.  117 

César  dans  un  sac.  Celait  un  de  ces  grands  sacs  d'élolîe 
grossière,  teints  de  plusieurs  couleurs,  qui  servaient 
aux  voyageurs  à  serrer  les  matelas  et  les  couvertures. 
Elle  en  sortit  aux  yeux  du  romain  charmé.  Il  nous 
semble  qu'étant  mince  et  de  petite  taille  elle  avait  meil- 
leure grâce,  et  qu'une  stature  de  déesse  n'est  pas  ce  quil 
faut  pour  plaire  au  sortir  d'un  sac.  M.  Gérome  a  repré- 
senté celte  scène  dans  un  de  ses  plus  jolis  tableaux  anec- 
dotiques  et  je  crois  bien  me  rappeler  que  sa  Cléopàtre 
était  très  mignonne.  M.  Gérome  est  admirable  pour 
l'abondance  et  le  choix  de  ses  documents.  En  ce  cas 
pourtant,  il  avait  été  laissé  à  son  inspiration.  Nous 
n'avons  point  de  portrait  authentique  de  Cléopàtre  et  le 
visage  de  la  reine  n'a  pas  laissé  le  moindre  reflet  sur 
cette  vaste  terre  où  il  causa  tant  de  deuils  et  de  malheurs. 
Cléopàtre  est  représentée  plusieurs  fois,  il  est  vrai,  avec 
son  fils,  Ptolémée  Césarion,  sur  les  bas-reliefs  du  leinple 
de  Denderah.  Mais  ce  sont  là  des  figures  hiératiques, 
d'un  art  traditionnel,  dont  le  type,  fixé  longlenifis 
d'avance,  ne  laissait  guère  de  place  à  l'imitation  de  la 
nature.  Dans  celte  déesse  Hathor,  dans  celle  déf  sse  Isis 
aux  cheveux  nattés,  debout,  rigide,  la  tuni(jue  collée  au 
corps,  comment  reconnaître  la  folle  amoureuse  qui  cou- 
rait la  nuit  a\ec  Antoine  les  bouges  de  Rhakotis  et  se 
mêlait  aux  rixes  des  matelots  ivres?  Quant  au  joli  mou- 
lage que  l'on  voit  souvent  dans  les  ateliers,  M.  H.  Hous- 
saye  nous  avertit  bien  de  ne  pas  y  chercher  le  profil  de 
la  belle  Lagide.  «  Ce  bas-relief,  nous  dit-il,  découvert, 
je  crois,  en  1862,  ne  portait  aucune  inscription.  Un 

17. 


118  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

é'ïyplologue  s'amusa  à  y  -(raver  le  cartouche  de  Cléo- 
pàlre,  et  c'esl  ainsi  (iii'on  le  vend  partout,  depuis, 
comme  l'image  aullhMili(|ne  de  la  deruière  reine 
d'Egypte.  » 

Cette  supercherie  me  rappelle  une  méprise  de  peu  de 
temps  postérieure.  Vers  186G,  un  Italien  montrait  à 
Paris,  dans  un  appartement  démeublé  de  la  rue  Jacob, 
quebjues  antiquités  égyptiennes  et  romaines  et  une  pein- 
ture à  l'encaustique,  d'un  mauvais  dessin  et  d  un  style 
médiocre,  représentant  une  femme  assez  belle,  la  faee 
large,  avec  un  serpent  qui  lui  pique  le  sein.  L'Italien 
jurait  la  Vierge  et  les  saints  que  c'était  le  {portrait  authen- 
tique de  Cléopâtre,  celui-là  même  (jui  fut  porté  à  Rome 
devant  le  char  triomphal  dOclave.  Cet  homme  était  d'une 
ardeur  vraiment  excessive  pour  les  antiquités.  Il  faisait  des 
bonds  de  tigre  devant  celte  peinture  et  la  conlemplait  d'un 
œil  sombre  en  lui  envoyant  des  baisers.  «  Quelle  est 
belle!  »  s'écriait-il.  Il  était  venu  la  vendre  à  Paris,  et  il 
poussait  (les  liurlemenls  horribles  et  s'arrachait  les  che- 
veux quand  on  lui  disait  qu'en  réalité  c'était  un  méchant 
ou\rage  de  peinture,  dû  à  quelque  seigneur  cavalier, 
académicien  de  Rome  ou  de  Venise,  llorissant  vers  J800 
ou  1810.  Pourtant  rien  n'est  plus  vrai. 

Il  y  a  des  médailles  de  Gléopàlro;  les  numismates  en 
comptent  (juinze  do  type  différent.  Elles  sont  pour  la 
plu[)arl  d'une  mauvaise  gravure.  Toutes  représentent 
Cléopàlre  avec  des  traits  gros  et  durs,  un  nez  extrême- 
ment long.  On  sait  le  mot  profond  de  Pascal  :  «  Le  nez 
de  Cléopâtre,  s'il  avait  été  plus  court,  toute  Ja  ïace  de  la 


CLÉOPATRE.  119 

terre  aurait  été  changée.  »  Ce  nez  était  démesuré,  si  l'on 
en  croit  les  médailles,  mais  nous  ne  les  en  croirons  pas. 
En  vain,  on  nous  mettra  sous  les  yeux  tous  les  médail- 
liers  du  British  Muséum  et  du  Cabinet  de  Vienne.  Nous 
dirons  que  c'est  là  comme  une  de  ces  illusions  de  féerie, 
où  tous  les  nez  s'allongent  à  la  fois  sur  tous  les  portraits, 
et  nous  nous  moquerons  de  la  numismatique  qui  se 
moque  de  nous.  Le  visage  qui  fit  oublier  à  César  l'em- 
pire du  monde  n'était  point  gâté  par  un  nez  ridicule. 

Il  est  certain  que  César  aima  Cléopàtre.  Le  divin  Jules 
avait  plus  de  cinquante  ans.  Il  avait  épuisé  toute  la 
gloire  et  tous  les  plaisirs  et  tiré  de  la  vie  tout  ce  qu'elle 
peut  donner  d'émotions  violentes  et  de  joies  fortes.  Son 
élégant  visage  avait  pris  la  pâleur  tranquille  du  marbre. 
Il  semblait  qu'un  tel  homme  ne  dût  plus  vivre  que  par 
l'intelligence.  Pourtant,  quoi  qu'en  dise  M.  Mommsen,  il 
aima  TÉgyptienne  jusqu'à  la  folie.  Car  c'était  une  folie 
que  de  l'amener  à  Rome,  et  une  plus  grande  folie  que 
d'élever  dans  le  temple  de  Vénus  une  statue  à  la  divinité 
de  Cléopàtre. 

La  Lagide  habitait,  à  Rome,  avec  son  fils  et  sa  suite 
la  villa  et  les  jardins  de  César  qui  s'étendaient  sur  la 
rive  droite  du  Tibre.  Le  dictateur  demeurait  dans  un 
des  bâtiments  publics  de  la  voie  Sacrée,  mais  il  faisait 
de  fréquentes  visites  à  la  villa,  qui  était  aussi  le  rendez- 
vous  de  ses  amis.  C'est  là  que  Marc-Antoine  vit  Cléopàtre 
pour  la  première  fois.  Elle  recevait  aussi  Atticus  et 
Cicéron  qui  s'était  réconcilié  avec  César.  Cicéron  était 
grand  amateur  de  livres  et  d'antiquités. 


120  LA    Vin     LITTÉUAIRE. 

Ces  trésors  ôlaicnl  rares  à  Rome  el  ils  nliondaient  à 
Alexandrie,  (-iréroii  dcinanda  à  Cléopàlre  de  lui  faire 
venir  (luehjiu's  nianiiscrils  cl  des  vases  canopes.  Elle 
1(»  lui  |ii()iiiil  bien  voh.nlicrs  et  elle  eliar-.Ta  de  la  com- 
mission un  de  ses  ofliciers,  nommé  Amnionius.  Mais  les 
livres  ne  vinrent  pas  cl  l'oraleur  en  ^Mnla  rancune  à  la 
reine.  Dans  ces  heures  romaines,  Cléo[)âlre  nous  appa- 
raît sous  un  aspect  inattendu.  Discrète,  paisijjie,  ayant 
hanni  le  luxe  asiatique,  tout  occupée  des  élt'<,Mnts  tra- 
vaux de  l'esprit,  c'est  une  lielle  Grecque,  qui  converse 
sous  les  térébintlies  avec  Cicéron.  Le  poignard  de  Brulus 
dissipa  d'un  coup  cet  enclianlement  de  la  villa  du  Tibre. 
César  assassiné,  Cléopâtre  s'enfuit  au  milieu  des  scènes 
sanglantes  des  jours  parricides  et  regagne  l'Égyfite. 

C'est  alors  que  va  commencer  la  plus  folle  et  la  plus 
terrible  des  aventures  d'amour,  le  roman  d'Antoine  et 
de  Cléopâtre. 


II 


Sarah  nous  l'a  montrée  (et  avec  quel  cliarme!  avec 
quelle  magie!)  sous  les  traits  d'une  Kgy[>li«'ime.  Mais 
c'était  une  Grecque.  Elle  l'était  de  naissance  et  degéniiî. 
Elevée  dans  les  moeurs  et  dans  les  arts  hclléniijues,  elle 
avait  la  grâce,  le  bien  dire,  l'élégante  familiarité,  l'au- 
dace ingénieuse  de  sa  race.  Ni  les  dieux  de  l'Égyple, 
ni  les  monstres  de  l'Afrique  n'envahirent  jamais  son  fime 


CLÉOPATRE.  121 

riante.  Jamais  elle  ne  s'endormit  dans  la  morne  majesté 
des  reines  orientales.  Elle  était  Grecque  encore  par  son 
goût  exquis  et  par  sa  merveilleuse  souplesse.  Tout  le 
temps  qu'elle  vécut  à  Rome,  elle  observa  toutes  les  con- 
venances, et  quand,  après  sa  mort,  les  amis  d'Auguste 
outragèrent  sa  mémoire  avec  la  brutalité  latine,  ils  ne 
purent  rien  lui  reprocher  qui  eût  trait  à  son  séjour  dans 
la  villa  de  César.  Elle  avait  donc  été  parfaite  sous  les 
pins  et  les  térébinthes  des  jardins  du  Tibre. 

Elle  était  Grecque,  mais  elle  était  reine;  reine  et,  par 
là,  hors  de  la  mesure  et  de  l'harmonie,  hors  de  celle  l'or- 
lune  médiocre  qui  fut  toujours  dans  les  vœux  de>>  Grecs 
et  qui  n'entra  dans  ceux  des  poètes  latins  que  lilléraire- 
ment  et  par  servile  imitation.  Elle  était  reine  eL  rrine 
orientale,  c'est-à-dire  un  monstre;  elle  en  fut  châtiée  par 
celle  Némésis  des  dieux  que  les  Grecs  mettaient  au- 
dessus  de  Zeus  lui-même,  parce  qu'elle  est  en  effet  le 
senliment  du  réel  et  du  possible,  l'entente  des  nécessités 
de  la  vie  humaine.  Faite  pour  les  arts  secrets  du  désir  et 
de  l'amour,  amante  et  reine,  à  la  fois  dans  la  nature 
et  dans  la  monstruosité,  c'était  une  Chloé  qui  n'était 
point  bergère. 

Que  des  mouvements  d'une  chair  exquise,  que  du 
souffle  d'une  bouche  charmante  dépende  le  sort  du 
monde,  c'est  cela  qui  n'est  point  grec,  c'est  cela  que  la 
Némésis  des  dieux  ne  permet  point.  La  mort  de  la  der- 
nière Lagide  expia  le  crime  d'Alexandre  le  Macédonien, 
ce  Grec  à  demi  barbare,  ce  Grec  démesuré  qui,  soldat 
ivre,  ouvrit  à  l'hellénisme  l'Orient  lascif  et  cruel.  Ce 


122  LA    VIE     LITTÉUAIHE. 

n'est  [loinl  (jue  celle  délicale  Cléopfilre  innnqiiril  parelle- 
im'me  du  senlimenl  de  la  mesure  el  de  riiarmoiiio.  Elle 
garda  nuMiie  l'insliuct  du  vrai,  du  beau,  du  possible 
aul;iiil  (jue  le  lui  piTiiiil  sa  toule-puissance,  le  crime 
liért'dilaire  dans  sa  maison  el  l'ivresse  du  monde  plongé 
autour  d'elle  dans  celle  orgie  voluplueuse  el  scélérate  où 
rbellénisme  coudoyait  la  barbarie.  Son  mallieur  singu- 
lier, sa  gloire  eiïroyable  fut  d'ôlro  cbarmanle  étant  sou- 
veraine, d'être  Lesbie,  Délie  ou  Leuconoé  et  de  ne  pou- 
voir ouvrir  ses  bras  adorables  sans  allumer  des  guerres. 
La  morale  d'une  Lagide  était  large,  sans  doute,  et  les 
doux  antiquaires  ont  f|uel(|ue  peine  à  la  mesurer  sur  les 
textes  grecs  el  latins  qu'ils  étudient  avec  métbode.  Pour 
ma  pari,  je  ne  rechercherai  pas  ce  que  Cléopâlre  jugeait 
permis  ou  défendu.  Je  pense  qu'elle  estimait  que  beau- 
coup de  choses  lui  étaient  permises.  Mais  j'imiterai,  dans 
sa  sagesse,  M.  Henry  Houssaye,  qui  ne  croit  pas  pouvoir 
donner  la  liste  des  amants  de  la  reine.  Aussi  bien,  pour 
dresser  avec  confiance  des  catalogues  de  celle  nature,  il 
faut  être  un  bibliothécaire  entêté  comme  l'antique  Elien 
ou  le  bonhomme  Peignot,  qui  croyaient  plus  que  de 
raison  à  rautorité  des  textes.  Ce  qui  est  certain,  c'est 
que  quand  Antoine  l'aima  d'un  amour  orageux,  elle 
opposa  à  la  foudre  les  éclairs  d  un  regard  qui  n'était 
point  terni  et  les  ardeurs  d'une  chair  que  la  débauche 
n'avait  point  fatiguée.  Nous  savons  qu'elle  aima  le  soldat 
de  riiarsale  el  de  Philippes;  nous  savons  qu'elle  l'aima 
jus(]n'à  la  mort.  Le  reste  est  à  jamais  effacé  commtî  les 
travaux  obscurs  de  tant  de  milliards  d'élres  qui  naqui- 


CLÉOPATRE.  123 

rent,  (jui  souiïrirent  et  qui  moururent  sur  celte  planète, 
comme  les  troubles  de  tant  d'amantes  qui,  dans  le  cours 
infini  des  âges,  servirent  ou  trahirent  l'amour  sans  laisser 
même,  ainsi  que  la  jeune  fille  de  Pompéi,  l'empreinte  de 
leur  sein  dans  la  cendre. 

Avant  Antoine,  il  semble  bien  que  celte  femme  intel- 
ligente, ambitieuse,  vindicalive  et  fière  ait  été  plus  reine 
qu'amante.  Grand  construcleur,  comme  les  Pharaons 
et  comme  les  Plolémées,  elle  couvrait  Alexandrie  de 
monuments  magnifiques  ^  Elle  tint  tête  fermement  aux 
intrigues  des  eunuques,  aux  sédilions  domestiques  et 
populaires  et  rentra  par  une  ruse  audacieuse  dans  sa 
ville  et  dans  son  palais,  dont  elle  avait  été  chassée. 
Elle  réussit  à  tenir  en  suspens  les  droits  de  Rome  sur 
son  empire,  et  s'il  est  vrai  qu'elle  y  employa  sa 
beauté  et  son  charme,  il  faut  songer  que  cette  beauté 
n'était  point  incomparable  et  que  ce  charme,  dont  César 
éprouva  la  puissance,  n'eût  pas  suffi  sans  beaucoup  d'in- 
telligence el  de  politique.  Ce  charme  habilement  dirigé 
lui  assura  Antoine  après  César.  Mais  celte  fois  elle  se 
trouva  Tassociée  d'un  soldai  condamné  à  posséder  seul 
le  monde  ou  à  n'avoir  plus  une  pierre  où  poser  sa  lête. 
La  partie  élait  grande  et  douteuse.  Pour  la  bien  jouer, 
il  fallait  du  sang-froid.  Marc-Antoine  n'en  n'avait  jamais 
montré  beaucoup.  Elle  lui  ôla  le  peu  qu'il  en  possédait; 
elle  le  rendit  lout  à  fait  fou,  elle  devint  aussi  folle  que 
lui,  et  tous  deux  ils  luttèrent  pour  l'empire  et  la  vie 

1.  Consultez  sur  ce  point  une  note  de  M.  Maspero  dans 
l'étude  de  M.  Henry  Houssaye  citée  plus  haut. 


124  LA     VIE     LITTlillAIIlE. 

(.lans  les  inler\  ailes  lucides  (jue  leur  laissait  cette  démence 
ijue  les  Grecs  ont  bien  connue,  [)uisqu'ils  l'ont  décrite 
eonune  une  maladie  des  sens  et  de  l'âme,  comparable  au 
mal  sacré  par  la  violence  des  accès  et  par  la  pnjfondeur 
de  la  mélancolie. 

Le  premier  tort  d'Antoine  et  de  Cléopàlre  l'ut  de 
mépriser  leur  ennemi,  cet  adolescent  malingre,  bègue, 
poltron,  cruel  et  plus  froid,  plus  insensible,  quand  il 
rasait  sa  première  barbe,  (jue  les  plus  graves  polili(jue5 
blanchis  dans  les  affaires.  II  fallut  combattre.  Ce  fut  la 
guerre  du  renard  et  du  lion.  Le  lion  avait  la  part  du  lion, 
toutes  les  provinces  de  l'Orient  jusqu'à  l'Illyrie,  et  le 
petit  renard,  Tenfiinl  rusé,  Octave,  ne  possédait  que 
rilalie  ruinée  et  consternée,  et  l'Espagne,  la  Gaule,  la 
Sicile,  l'Afrique  en  armes  contre  lui.  Tant  de  javelots 
tournés  contre  un  lâche!  Mais  ce  làclie  était  un  anibi- 
tieux  patient,  c'est-à-dire  la  plus  grande  force  du  monde. 

Marc-Antoine,  dans  la  maturité  de  l'âge,  était  le  pre- 
mier soldat  de  l'empire,  depuis  la  mort  de  César.  Il 
avait,  pour  ses  débuts,  écrasé  les  juifs  révoltés.  Il  avait 
secondé  le  grand  Jules  en  Gaule,  dans  la  Il;iiite-Ilalie, 
en  lllyrie.  Il  commandait  l'aile  droite  des  césariens  à 
Pharsale.  Battu  à  Modéne,  il  avait  remporte'  la  victoire 
décisive  de  Pbilippes.  Bien  qu'il  n'eût  ni  la  piudence  ni 
la  vue  claire  de  César,  César  l'estimait  comme  son  meil- 
leur lieutenant.  Seul  et  livré  à  lui-même,  Antoine 
péchait  par  la  méthode.  Un  soir  que  nous  lisions  ensem- 
ble, dans  IMutarque,  le  récit  pittoresque  de  la  guerre 
des  Parlhes,  un  oflicicr  d'artillerie  du  plus  grand  savoir. 


CLÉOTATRE.  125 

le  capitaine  Marin,  commenUml  le  texte  ancien,  nous 
montra  sans  peine  les  fautes  d'Antoine ,  le  décousu 
du  plan  et  Tincurable  lé^j^èretè  d'un  chef  qui,  ayant  fait 
la  guerre  avec  César,  se  laisse  surprendre  par  l'ennemi. 
Anloine  n'en  possédait  pas  moins  certaines  belles  parties 
de  l'homme  de  guerre.  Il  avait  la  grande  psychologie 
milittiire,  la  connaissance  de  l'âme  du  soldat.  Il  se  faisait 
aimer,  il  se  faisait  suivre.  Il  était  impétueux,  entraînant, 
irrésistible.  La  confiance  qu'il  avait  en  lui-même,  il 
l'inspirait  à  ses  hommes.  Grandement  joyeux,  il  leur 
communiquait  cette  gaieté  qui  fait  oublier  les  souffrances, 
les  dangers,  et  qui  double  les  forces.  Il  buvait  et  mangeait 
avec  eux;  il  disait  des  mots  qui  les  faisaient  rire.  Les 
légionnaires  l'adoraient.  Il  ne  faut  pas  juger  Antoine  par 
les  Pliilippiques  que  Cicéron  prononça  contre  lui;  Gicé- 
ron  était  avocat  et,  de  plus,  c'était  en  politique  un 
modéré  de  l'espèce  la  plus  violente.  A  cela  près  un 
honnôle  homme  et  un  grand  lettré.  Antoine  n'était  pas 
le  grossier  soldat,  le  bellunire  insolent,  j'allais  dire  «  la 
trogne  à  épée  »  que  l'orateur  nous  montre.  Il  avait  de 
l'esprit,  précisément  dans  le  sens  où  nous  prenons  le 
terme  aujouid'hui,  de  l'esprit  de  mots,  car,  pour  ce  qui 
est  de  l'esprit  de  conduite,  il  en  manqua  toujours,  et 
Gléopâtre  ne  lui  en  donna  pas.  Loin  d'être  un  homme 
inculte,  il  avait  étudié  l'éloquence  en  Grèce.  Sa  parole 
n'avait  pas  l'élégante  correction  de  celle  de  César  :  elle 
était  imagée  et  disproportionnée.  C'était  ce  que  nous 
appellerions  maintenant  une  éloquence  romantique.  Il 
aimait,   dit    Plutarque,   ce  style  asiatique,   alors   fort 


42')  LA     VIK     MTTKIlAIRi:. 

rei'lierclié  et  qui  réponiiail  à  sa  vie  fastueuse,  pleine 
(i'osienlalioii,  sujelle  à  d'elïroyablos  inégalités. 

Plulanjuc  (lit  iàeii  :  en  (oui,  Antoine  aimait  à  la  folie 
le  style  asiatique  cl  la  pompe  orientale.  Son  fionl  bas  et 
sa  barbe  épaisse,  sa  mâle  et  forte  stiucture  lui  donnaient 
quelque  ressemitlance  avec  les  images  du  fabuleux  Her- 
cule de  (jiii  il  jirélcndail  descendre,  mais  c'e.>t  surtout 
lîaccbus,  le  Baccbus  indien  qu'il  se  plaisait  à  rappeler 
par  ses  riclies  cortèges  et  par  ses  cbars  attelés  de  lions. 
11  entra  dans  Ephése  précédé  de  femmes  vêtues  en 
Baccbantes  et  d'adolescents  portant  la  nébride  des  Pans 
et  des  Satyres.  On  ne  voyait  dans  toute  la  ville  que 
tbyrses  couronnés  de  lierre,  on  n'entendait  que  le  son 
des  llùlcs  et  des  syrinx  el  les  cris  qui  saluaient  le  nou- 
veau Bacclius  bienfaisant  et  plein  de  douceur. 

Certes,  la  large  humanité  de  César  fut  toujours  étran- 
gère au  collègue  d'Octave  et  de  Lépide.  Antoine  eut  sa 
part  de  l'atroce  férocité  commune  aux  Romains  de  ces 
temps  scélérats.  Mais  il  ne  se  montra  jamais,  comme 
Oclave,  froidement  cruel.  Il  était  libéral,  inagnilique  et 
capable  de  sentiments  délicats  et  généreux.  En  Grèce, 
ses  ennemis  l'avouent,  il  rendit  la  justice  avec  une 
grande  douceur  et  il  se  montra  jaloux  d'être  nommé 
l'ami  des  Grecs  et  plus  encore  des  Atbéniens.  Après  la 
victoire  de  Pbili[)pcs,  il  j»osa  sa  [iropre  cuirasse  sur  le 
cadave sanglant  de  Brutus,  afin  dbonorer  en  soldat  les 
funérailles  du  vaincu.  Quand,  dans  les  jours  sombres, 
/Elmobarbus,  son  vieux  comi)agnon,  l'abandonna  la 
veille  de  la  bataille,  pour  passer  à  Octave,  il  renvoya  à 


CLÉOPATRE.  127 

celui  qui  avait  été  si  longlemps  son  ami  ses  équipages  et 
tout  ce  qui  lui  appartenait,  et  l'on  dit  qu'accablé  par  cette 
générosité  ^hnobarbus  mourut  de  douleur  et  de  honte. 

Cet  homme  était  l'esclave  des  femmes.  Son  fastueux 
amour  pour  la  courtisane  Cytheris  avait  indigné  les  Ro- 
mains. L'acre  et  violente  Fulvie  faisait  trembler  cet  Her- 
cule, ce  Bacchus  indien.  Plus  tard,  il  se  montra  sensible 
à  la  chaste  beauté  d'Octavie.  Il  les  aimait  avec  violence  et 
il  les  aimait  en  même  temps  avec  esprit,  ce  qui  est  infini- 
ment plus  rare.  «  Il  avait,  dit  Plutarque,  de  la  grâce  et  de 
la  gaieté  dans  ses  amours.  »  Voilà  l'homme  qui  cita  Cleo- 
pâtre  devant  son  tribunal  à  Tarse.  C'était  lui  l'Asiatique 
et  l'Oriental.  Sans  être  capable  de  grands  projets  longue- 
ment suivis,  il  rêvait  vaguement  l'empire  d'Orient  avec 
quelque  immense  ville  barbare  pour  capitale.  Il  aimait 
tout  de  l'Orient,  ses  trésors,  ses  monstres,  ses  voluptés, 
ses  splendeurs,  ses  parfums,  sa  poésie.  Cléopâtre  parut. 
Il  la  vit  ou  plutôt  il  la  revit,  car  il  l'avait  connue  sans 
doute  à  Rome,  mais  discrète,  mais  réservée,  sévère,  comme 
une  dame  romaine.  Cette  fois,  c'était  la  reine  d'Egypte 
qui  paraissait  devant  lui  dans  la  pompe  hiératique  d'une 
nouvelle  Isis.  Il  adora  la  Grecque  arrangée  en  idole. 

Cette  galère  de  Cléopâtre  sur  le  Cydnus  est  restée 
•dans  le  monde  l'image  de  la  volupté  splendide. 

Hier  nous  l'avons  vue  dans  Tillusion   du  théâtre  ^ 


1.  Il  est  sans  doute  utile  de  rappeler  que  ces  deux  articles 
sont  écrits,  l'un  avant,  l'autre  après  la  première  représen- 
tation du  drame  de  MM.  Victorien  Sardou  et  Moreau,  à  la 
porte  Saint-Martin, 


1C8  LA    VII-:     LIT  TlillAIRE. 

Nous  avons  vu  eout-hée,  sous  les  voiles  de  pourpre, 
raclrice  cliarmanle  qui  fait  revivre  en  elle  la  couleuvre 
(lu  Nil.  (ie  n'est  pourtant  point  de  ce  jour  que  date  ma 
vision  oMouie.  Ce  n'est  jias  non  plus  du  jour  où  j'ai 
cnlcndu  iM.  José  Maria  de  Ilercdia  réuiler  son  suave  et 
lirillant  sonnet  du  Cydnus  : 

Sous  Tazur  Irioiiiplial,  au  soleil  qui  flanilioie, 
La  Irirèine  d'argent  blanchit  le  fleuve  noir, 
Et  son  sillage  y  laisse  un  parfum  d'encensoir, 
Avec  des  cliants  de  flûte  et  des  frissons  de  soie. 

A  la  proue  éclatante  où  l'épervier  s'éploie, 

Hors  de  son  dais  royal  se  penchant  pour  mieux  voir, 

Clcopàtre,  debout  dans  la  splendeur  du  soir, 

S(;mblc  un  grand  oiseau  d'or  qui  guette  au  loin  sa  proie. 

Voici  Tarse  où  l'attend  le  guerrier  désarmé; 

Et  la  brune  Lagide  ouvre  dans  l'air  charmé 

Ses  bras  d'ambre  où  la  pourpre  a  mis  ses  reflets  roses; 

Et  ses  yeux  n'ont  pas  vu,  présages  de  son  sort, 
Auprès  d'elle,  eirtniillant  sur  l'eau  sombre  des  roses, 
Les  deux  enfants  divins,  le  Désir  et  la  Mort. 

Mon  trouble  vient  de  plus  loiu.  11  remonte  à  ces 
années  d'adolescence  et  de  prime  jeunesse  dont  je  suis 
trop  enclin,  je  le  sens,  à  rappeler  le  souvenir.  C'était  au 
collè;^œ,  l'année  de  ma  rhélorii|ue,  l'hiver,  un  vendredi 
pendant  le  repas  de  onze  heures.  Jamais  je  n'avais  senti 
plus  péniblement  les  vulgarités  et  les  inélégances  de  la 
vie  :  une  éL'œuranle  odeur  de  friture  tiède  ein[ilissait  le 
réfectoire;  un  courant  d'air  froid  saisissait  les  pieds  à 
travers  les  chaussures  humides;  les  murs  suintaient  et 
Ton  \(t\ail,  derrière  le  grillage  des  fenêtres,  une  pluie 
line  loiiibcr  du  ciel  gris.  Les  élèves,  assis  devant  les 


CLÉOPATRE.  129 

tables  d'un  marl)re  noir  et  gras,  faisaient  avec  leurs  four- 
chettes un  bruit  agaçant,  tandis  r|u'un  de  nos  camarades, 
assis  dans  une  haute  chaire,  au  milieu  de  la  grande  salle, 
lisait,  selon  la  coutume,  un  passage  de  l'histoire  ancienne 
'  de  Rollin.  Je  regardais,  sans  manger,  mon  assiette  mal 
essuyée,  ma  timbale  au  fond  de  laquelle  l'abondance 
avait  déposé  quelque  chose  comme  du  bois  pourri,  et 
puis  je  suivais  de  l'œil  les  domestiques,  qui  nous  présen- 
taient des  grands  plats  de  pruneaux  cuits,  dont  le  jus 
leur  lavait  les  pouces.  Tout  m'était  à  dégoût.  Dans  le 
tintement  de  la  vaisselle  la  voix  du  lecteur,  par  inter- 
valles, m'arrivait  aux  oreilles.  Tout  à  coup  j'entendis  le 
nom  de  Cléopâtre  et  quelques  lambeaux  de  phrases 
charmantes  :  Elle  allait  paraître  devant  Antoine  dans 
un  âge  oh  les  femmes  joignent  à  la  fleur  de  leur  beauté 
toute  la  force  de  V esprit...  Sa  persojine  plus  puis- 
sante que  toutes  les  parures...  Elle  entra  dans  le 
Cydnus...  La  j^oupe  de  son  vaisseau  était  tout  écla- 
tante d'or^  les  voiles  de  pouvpre^  les  rames  d'argent. 
Puis  les  noms  caressants  des  flûtes.,  de  "parfums^  de 
Néréides  et  &'Amours.  Alors  une  vision  délicieuse 
emplit  mes  yeux.  Le  sang  me  battit  aux  tempes  ces 
grands  coups  qui  annoncent  la  présence  de  la  gloire  ou 
de  la  beauté.  Je  tombai  dans  une  extase  profonde.  Le 
préfet  des  études,  qui  était  un  homme  injurieux  et 
laid,  m'en  tira  brusquement  en  me  donnant  un  pensum 
pour  ne  m'être  pas  levé  au  signal.  Mais,  en  dépit  du 
cuistre,  j'avais  vu  Cléopalre! 
Le  bon  Plutarque  n'a  pas  dû  se  tromper  :  Marc- 


130  LA    VIE     LlTTEUAIIli:. 

Anloine  avait  de  ra^Tément  et  de  la  «faiolé  dan^;  ses 
amours.  C'est  lui  (jui  iuia^Mua  les  folies  de  la  vie  inimi- 
table, les  dé^'uisemenls  di;  nuit,  les  parlies  de  prclie  sur 
le  Nil.  les  fêles  prodii^ieuses.  Oui,  certes,  c'était  lui 
l'Oriental,  c'était  lui  l'Égyptien.  Elle  ne  voulait  que  ce 
(|u'il  voulait,  l'incomparable  amante!  Et,  craignant  seu- 
lement de  le  perdre,  elle  prenait  les  goûts  et  les  babi- 
tudes  d'un  soldat  pour  être  toujours  à  son  côté.  «  Elle 
buvait  avec  lui,  elle  cliassait  avec  lui,  elle  assislait  avec 
lui  auK  manœuvres  ^  »  Plutarque  nous  dit  :  «  Ils  avaient 
formé  une  association  sous  le  nom  (rAmimélobies;  et 
ils  se  traitaient  mutuellement  tous  les  jours.  »  Huit 
sangliers  étaient  toujours  à  la  broclie  et,  cà  toute  lieure, 
il  s'en  trouvait  un  cuit  à  point.  La  vie  inimitable  fut 
interrompue  par  la  guerre  de  Pérouse  et  le  mariage 
d'Antoine  et  d'Octavie.  Elle  reprit  plus  ardente  et  plus 
frénétique  après  trois  ans  d'absence. 

Puis  ce  fut  la  guerre  :  Actium  et  cette  fuite  soudaine 
de  Gléopatre  au  milieu  de  la  bataille,  cette  fuite,  inex- 
pliquée encore,  que  l'amiral  Jurien  de  la  Gravière  con- 
sidère comme  une  manœuvre  babile  et  que  M.  Victorien 
Sardou  nous  rend  si  dramali(|ue  quand  il  nous  montre, 
au  contraire,  la  reine  amoureuse  consommant  par  sa 
fuite  la  défaite  et  la  bonté  de  son  amant  pour  le  garder 
tout  à  elle.  Ainsi  l'amiral  veut  que  Cléopîitre  soit  un  bon 
marin  et  le  dramaturge  veut  qu'elle  soit  très  patbétique  : 
ils  l'aiment  tous  deux,  surtout  le  mnriii.  Je  l'aime  aussi 

1.  H.  lloiissaye  loc.  cit.,  p.  120. 


CLEOPATRE.  131 

depuis  le  collège.  iMais  je  croirais  plutôt  qu'elle  s'est 
sauvée,  saisie  d'une  peur  folle. 

Antoine  voit  fuir  la  galère  aux  voiles  de  pourpre, 
l'Antoniade,  qui  porte  Cléopâtre;  il  la  poursuit,  aban- 
donnant le  combat  par  une  étonnanle  lâcheté  qui,  chez 
un  tel  soldat,  devient  héroïque;  il  accoste  l'Antoniade,  il 
y  monte  et  va  s'asseoir  seul  à  la  proue,  la  tête  dans  ses 
mains.  A  Alexandrie,  Antoine,  déshonoré  et  perdu, 
montre  encore  un  esprit  d'une  fantaisie  extraordinaire. 
Il  se  bâtit,  sur  une  jetée,  dans  la  mer,  une  cabane  qu'il 
nomme  son  Timonium  et  où  il  veut  vivre  seul,  à  l'exem- 
ple de  Timon  d'Athènes.  Il  se  dit  misanthrope  et  c'est 
un  misanthrope  pittoresque  et  romantique,  le  misan- 
thrope de  la  passion.  Puis  sa  cabane  et  la  solitude  l'en- 
nuient. Il  revoit  la  reine  et  forme  avec  elle  une  société 
plus  mélancolique,  mais  non  pas  moins  fastueuse  que 
celle  des  Inimitables  :  la  compagnie  de  ceux  qui  veulent 
mourir  ensemble,  les  Synapothanumènes.  C'est  un  grand 
artiste,  cet  Antoine! 

Que  la  reine  l'ait  aimé  jusqu'à  la  mort  et  par  delà  la 
mort,  cela  n'est  point  douteux.  Qu'elle  ait,  cependant 
essayé  de  séduire  Octave,  cela  non  plus  ne  fait  pas  de 
doute;  et  cela  prouve  seulement  que  Cléopâtre  n'était 
pas  sûre.  Nous  en  avions,  en  vérité,  quelque  soupçon. 
Si  elle  ne  parvint  point  à  se  faire  aimer  du  froid  Octave, 
du  moins  elle  sut  tromper  cet  homme  défiant.  Elle  lui 
fit  croire  qu'elle  voulait  vivre  encore;  mais  elle  était 
résolue  à  se  donner  la  mort.  Elle  mourut  royalemen!. 
Quand  les  soldats  d'Octave  entrèrent  dans  sa  chambre, 


13-2  LA     VIE     LITTl'l;  AIHE. 

ils  la  tn)i)\LMcrit  rcvêlue  de  ses  babils  de  reine  el  de 
déesse  el  coucbéc  sans  vie  sur  un  lil  d'or.  Iras,  l'une  de 
ses  femmes,  éUdl  morle  à  ses  pieds.  L'aulre,  Cbarmion, 
se  souleiianl  à  peine,  lui  nrraii^'eait  d'une  main  défail- 
lante, le  diadème  autour  de  la  lêle.  Un  des  soldats 
d'Octave  lui  cria  avec  fureur  : 

—  Voilà  qui  est  beau,  Gharmion! 

—  Très  beau,  en  effet,  répondit-elle,  el  digne  de  la 
fdie  de  tant  de  rois! 

El  elle  tomba  morle  au  pied  du  lil. 

Celte  scène  est  si  noblement  tragique  qu'on  ne  peut 
se  la  représenter  sans  un  frémissement  d'admiration.  Il 
faut  savoir  gré  à  celle  qui  en  prépara  le  speclacle  el  qui 
en  légua  la  mémoire  aux  artistes  et  aux  poètes.  On 
aimait  Cléopatre  dans  Alexandrie  et  ses  statues  ne  furent 
point  renversées  après  sa  mort.  C'est  donc  qu'elle  était 
moins  mécbanle  que  n'ont  dit  ses  ennemis.  Et  puis  il  ne 
faut  pas  oublier  que  la  beauté  est  une  des  vertus  de  ce 
monde. 


JUDITH   GAUTIER' 


C'est  la  fille  du  poète.  Dans  cette  petite  maison  de  la 
rue  (ie  Longchamp  où,  comme  il  est  dit  des  princesses 
dans  les  contes  de  fées,  elle  grandissait  chaque  jour  en 
sagesse  et  en  beauté,  Judith  npprit  dès  Tenfance  à  com- 
prendre et  à  goûter  les  formes  d'art  les  plus  exquises, 
les  plus  rares,  les  plus  étranges.  Son  père,  en  parlant 
comme  en  écrivant  ,  était  un  incomparable  assem- 
bleur de  merveilles.  Au  milieu  de  ses  causeries  fami- 
lières, il  faisait,  sans  y  songer,  des  évocations  magi- 
ques. Celte  maisonnette,  baignée  l'hiver  des  brumes  de 
la  Seine  et  des  vapeurs  du  Bois,  s'emplissait,  à  la 
voix  du  maître,  de  toutes  les  poésies  de  l'Orient  rêvé. 

Il  me  souvient  d'avoir  vu  là,  un  soir,  sur  une  des 
tablettes  de  la  bibliothèque,  le  masque  d'or  d'une  momie 

1.  La  Conquête  du  Paradis,  par  Judith  Gautier  (dans  la 
bilMiothèque  des  romans  historiques.  Armand  Colin,  édi- 
teur). 1  vol. 

IV.  8 


134  LA  VIE   Li  r  ri:u AiiiK. 

é^'yplienne  qui  brillait  dans  l'ombre,  et  je  n'oublierai 
jamais  l'iiiipression  d'barmonie  que  me  donna  celle  figure 
sacrée,  aux  lon^^syeuxouverls,  dans  le  «'abiiiel  de  lra\  ail  (lu 
poêle  qui  composa  le  Homan  delà  juouiie  et  son  incom- 
parable prologue.  C'est  là  qu'enlanl  Juiiilli  Gautier  se 
nouriilde  poésie  et  apprit  à  aimer  la  be;iulé  exotique. 
Pour  que  son  éducation  (rarliste  fui  c(>iiij)lèle.  il  m;  lui 
manqua  rien,  sinon  peut-être  le  commun  et  l'ordinaire. 
Et  la  fille  du  poète  était  si  merveilleusement  douée 
qu'elle  écrivit,  n'ayant  pas  vingt  ans,  un  livre  parfaite- 
ment beau  dont  le  style  resplendit  d'une  pure  lumière. 
Les  connaisseurs  savent  que  je  veux  parler  du  Liv7^e  de 
Jade,  recueil  de  poèmes  en  prose,  inspiiés,  si  l'on  en 
croit  l'auteur,  des  lyriques  de  la  Chine.  Judith  Gautier 
avait  appris  le  chinois  à  l'âge  où  les  petites  demoiselles 
n'étudient  orilinairement  que  le  piano,  le  crochet  et 
rbistuire  sainte.  Je  doute  pourtant  qu'elle  ait  trouvé 
dans  Thou-Fou,  Tcbé-Tsi  ou  Li-Taï-Pé  tous  les  détails 
des  fins  tableaux  contenus  dans  le  Livre  de  Jade;  je 
doute  que  les  poètes  du  pays  de  la  porcelaine  aient  connu 
avant  elle  celte  grâce,  celte  fleur  qui  vous  charmera 
dans  tel  de  ces  morceaux  achevés,  qu'on  peut  mettre  à 
côté  des  poèmes  en  prose  d'Aloysius  Berlrand  et  de 
Charles  Baudelaire,  dans  le  petit  tableau  de  ÏFmpe- 
reur,  par  exemple  : 

l'empereur 

Sur  un  trône  d'or  neuf,  le  Fils  du  Ciel,  éblouissant  de 
pierreries,  est  assis  au  milieu  des  mandarins;  il  semble 
un  soleil  environné  d'étoiles. 


JUDITH    GAUTIER.  135 

Les  mandarins  parlent  gravement  de  graves  choses; 
mais  la  pensée  de  l'empereur  s'est  enfuie  par  la  fenêtre 
ouverte. 

Dans  son  pavillon  de  porcelaine,  comme  une  fleur 
éclatante  entourée  de  feuillage,  l'impératrice  est  assise 
au  milieu  de  ses  femmes. 

Elle  songe  que  son  bien-aimé  demeure  trop  long- 
temps au  conseil  et,  avec  ennui,  elle  agite  son  éventail. 

Une  bouifée  de  parfums  caresse  le  visage  de  l'empe- 
reur. 

«  Ma  bien-aimée,  d'un  coup  de  son  éventail  m'envoie 
Je  parfum  de  sa  bouche.  »  Et  l'empereur,  tout  rayon- 
nant de  pierreries,  marche  vers  le  pavillon  de  porce- 
laine, laissant  se  regarder  en  silence  les  mandarins 
étonnés. 

Dès  lors,  Judith  Gautier  avait  trouvé  sa  forme;  elle 
avait  un  style  à  elle,  un  style  tranquille  et  sûr,  riche  et 
placide,  comme  celui  de  Théophile  Gautier,  moins 
robuste,  moins  nourri,  mais  bien  autrement  fluide  et 
léger. 

Elle  avait  son  style,  parce  qu'elle  avait  son  monde 
d'idées  et  de  rêves.  Ce  monde,  c'était  l'Extrême  Orient, 
non  point  tel  que  nous  le  décrivent  les  voyageurs,  même 
quand  ils  sont,  comme  Loti,  des  poètes,  mais  tel  qu'il 
s'était  créé  dans  l  ame  de  la  jeune  fille,  une  âme  silen- 
cieuse, une  sorte  de  mine  profonde  où  le  diamant  se 
forme  dans  les  ténèbres.  Elle  n'eut  jamais  pleine  cons- 
cience d'elle-même,  celte  divine  enfant.  Gautier,  qui 
l'admirait  de  toute  son  âme,  disait  plaisamment  :  «  Elle 
a  son  cerveau  dans  une  assiette.  »  Judith  Gautier  a 
inventé  un  Orient  immense  pour  y  loger  ses  rêves.  Et 


136  L  A     V  I  E     M  T  T  É  II  A  I  11  E  . 

Sans  ("Ire  giMinl  ciiliiiuc  de  soi-inrmc,  elle  a  (jiiehiuc 
soupçon  de  ce  qu'elle  a  fuil,  s"il  est  vrai,  comme  on  le 
dit.  (ju'elle  ail  toujours  nionlré  la  plus  grande  répu- 
gnance à  voyager  en  Orient.  Elle  n'a  pas  vu  la  Chine  et 
le  J;i|)on;  d'e  a  fait  mii  ux  :  elle  les  a  rêves  et  elle  les  a 
ji('ii|il(''s  des  enfanls  cliarmanls  de  sa  pensée  et  de  son 
amour. 

Son  jiremier  roman,  je  devrais  dire  son  premier 
poème  (cMr  ce  sont  là  vraiment  des  poèmes)  o,>t  le  Dra- 
gon inipérial,  un  livre  tout  brodé  de  soie  et  d'or,  et 
d'un  style  limpide  dans  son  éclat.  Je  ne  parle  pas  des 
descriptions  qui  sont  merveilleuses.  Mais  la  figure  prin- 
cipale, qui  se  détache  sur  un  fond  d'une  richesse  inouïe, 
le  poète  Ko-Li-ïsin,  a  déjà  ce  caractère  de  fierté  sau- 
vage, d'héroïsme  juvénile,  de  chevalerie  étrange,  que 
Judith  Gautier  sait  imprimer  à  ses  principales  créations 
et  qui  les  rend  si  originales.  L'imagination  de  la  jeune 
femme  est  cruelle  et  violente  dans  celte  première  œuvre, 
mais  elle  a  déjà  et  définitivement  cette  chasteté  Uére  et 
celte  pureté  romanesque  qui  l'iionorent. 

Peu  après  le  Dragon  impérial  vint  V Usurpateur, 
qui  dés  son  apparition  fut  emporté  dans  une  grande 
faillite  de  librairie.  Le  public  ne  le  connut  guère.  Et 
pourtant  c'est  une  pure  merveille,  le  chef-d'œuvre  de 
mailame  Judith  Gautier,  et  un  clief-d'(euvre  de  notre 
langue.  Il  reparut  plus  tard,  sous  un  titre  qui  convient 
mieux  à  la  splendeur  charmante  du  livre,  il  s'appela  la 
Sœur  du  Soleil.  Je  ne  sais  rien  de  comparable  à  ces 
pages  trcm|iées  de  lumière  et  de  joie,  où  toutes  les 


JUDITH    GAUTIER.  137 

formes  sont  rares  et  belles,  tous  les  sentiments  fiers  ou 
tendres,  où  la  cruauté  des  hommes  jaunes  s'eiïace  à 
demi  dans  la  gloire  de  cet  âge  héroïque  où  le  Nippon 
eut  sa  chevalerie  et  la  fleur  de  ses  guerriers.  Il  y  a  des 
mois  que  je  n'ai  lu  la  Sœur  du  Soleil,  ou  pour  mieux 
dire  V  Usurpateur,  car  je  vois  encore  ce  titre  sur  la 
couverture  verte  de  l'édition  originale  qui  était  ornée 
d'un  dessin  de  l'auteur.  Il  y  a  même  des  années,  et  pour- 
tant je  puis  citer  de  mémoire,  sans  crainte  de  me  trom- 
per, une  phrase  entière  de  ce  livre,  une  de  ces  phrases 
comme  on  en  trouve  dans  Chateaubriand  et  dans  Flau- 
bert, qui  feraient  croire  que  la  prose  française,  maniée 
par  un  grand  artiste,  est  plus  belle  que  les  plus  beaux 
vers.  Voici  cette  phrase,  détachée  de  tout  ce  qui  l'en- 
toure : 

Le  ciel  ressemble  à  une  grande  feuille  de  rose.  C'est 
le  dernier  pétale  du  jour  qui  s'effeuille,  du  jour  qui 
tombe  dans  le  passé,  mais  dont  notre  esprit  gardera  le 
souvenir,  comme  d'un  jour  de  joie  et  de  paix,  le  dernier 
peut-être. 

Je  n'ai  pas  le  livre  sous  la  main.  J'en  suis  fàcbe', 
moins  encore  parce  que  je  ne  puis  collationner  ces  lignes 
d'un  sentiment  à  la  fois  si  gracieux  et  si  mélancolique, 
que  parce  qu'il  me  semble  que  c'est  être  privé  d'une 
des  délicatesses  de  la  vie  que  de  n'avoir  pas  sous  la  main 
un  livre  comme  la  Sœur  du  Soleil. 

Il  faut  citer,  avec  ces  deux  ouvrages,  Iskender,  qui 
«st  l'histoire  légendaire  d'Alexandre  d'après  les  traditions 
de  la  Perse.  Ces  trois  livres  sont  les  trois  plus  beaux 

8. 


138  LA     VIE     LITTKHAIRE. 

joyaux  (le  celte  reine  de  rinin;jiii;ili(tn.  On  oiirail  voulu 
poul-êlre  que  la  pensée  niagnilique  diî  inml.une  Judilli 
Gautier,  comme  la  Malabaraise  de  Baudcdairc,  ne  vint 
jamais  dans  nos  climats  humides  et  {,'ris,  qui  ne  sont 
point  faits  pour  sa  beauté  rare.  L'observation  a  été  faite 
cent  fois  :  cette  danseuse,  qui  tout  à  l'heure,  sur  la 
scène,  donnait  à  ses  niouvements  une  grâce  légère,  un 
rythme,  une  vcluplé  d'art  qui  était  la  poésie  même  et  le 
rêve,  voyez-la  maintenant  dans  la  rue:  elle  marche  lour- 
dement et  son  allure  n'a  rien  qui  la  distin;rue  de  la  fdule 
obscure.  Quand  le  poète  du  Dragon  htipérml  q{  à'Is/icn- 
der  quitte  le  monde  féerique  de  l'Orient  qu'elle  a  rêvé, 
de  son  Orient  où  elle  a  mis  son  âme.  quand  elle  entre 
dans  les  réalités  de  la  vie  moderne,  elle  perd  dans  nos 
brouillards  sa  grâce  divine.  Elle  est  encore  un  habile  et 
rare  conteur,  mais  adieu  la  poésie,  adieu  le  charme! 
Lucienne  et  Isoline,  malgré  tout  leur  mérite,  sont  bien 
loin  de  valoir  la  Sœur  du  Soleil  et  celle  jolie  Mar- 
chande de  sourires,  qu'on  était  si  content  d'admirer  à 
rOdéon. 


II 


On  retrouve  dans  la  Conquête  du  Paradis  celle 
imagination  héroïque  et  pure,  ce  je  ne  sais  (juoi  de 
noble  et  de  divinement  enfantin  qui  fait  le  charme  des 
romans  de  Judith  Gautier. 


JUDITH    GAUTIER.  130 

Je  parle  comme  d'un  livre  nouveau  de  la  Confjucte 
du  Paradis  que  M.  Armand  Colin  vient  de  publier  dans 
sa  Bibliothèque  de  romans  historiques.  Je  n'ignore  pas 
que  le  livre  date  de  plusieurs  années  ;  mais  il  est  telle- 
imeut  changé  et  accru  dans  celle  dernière  édition  qu'on 
peut  dire  que  c'est  aujourd'hui  seulement  qu'il  a  sa 
l'orme  parfaite. 

C'est  un  roman  historique,  puisque  l'action  nous  fait 
assister  à  la  prise  de  Madras  en  1746,  aux  démêlés  de 
Dupleix  et  de  la  Bourdonnais,  à  la  défense  victorieuse 
de  Pondichér}^  contre  l'armée  et  la  floUe  anglaises  et  à 
l'acquisition  que  fit  cet  habile  Dupleix  pour  la  France 
de  900  kilomèlres  de  côtes  entre  la  Krishna  et  le  cap 
Comorin.  C'est  un  roman  historique,  puisque  le  Jiéros 
en  est  ce  Charles  Joseph  Pâtissier,  marquis  de  Bussy- 
Castelnau,  qui  défendit  Pondichéry  avec  autant  de  cou- 
rage que  d'inlelligence,  et  c'est  si  bien  un  roman  fait 
sur  l'hisloiie,  que  l'auteur,  après  avoir  raconté  la  prise 
admirable  de  Gengi,  se  donne  la  joie  patriotique  d'écrire 
en  note,  au  risque  de  troubler  l'harmonie  de  sa  fiction  : 
«  Il  est  inutile  de  faire  remarquer  que  le  récit  de  ce  fait 
d'armes  exlraordinaire,  presque  invraisemblable,  n'est 
qu'un  mot  à  mol  historique,  rigoureusement  exact.  » 

Sans  doute,  c'est  un  roman  historique.  Au  fond, 
madame  Judilh  Gautier  entend  l'histoire  à  la  manière 
d'Alexandre  Dumas  père,  et  je  ne  dis  pas  que,  pour  un 
romancier,  ce  soit  une  mauvaise  manière.  Elle  aime  les 
messages  apportés  mystérieusement  au  milieu  des  fêles 
cl  qui  changent  soudain  les  nuits  joyeuses  en  vediées 


iiO  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

d'armes.  Elle  aime  les  grands  coups  d'épce  el  les  ren- 
dez-vous d'amour,  quand  ils  sont  1res  périlleux.  Son 
liussy  esl  d'une  bravoure  charinanle.  On  ne  sait  pas 
comment  il  n'est  pas  inillt;  fois  lue.  Il  iH'lia[)pe  par 
miracle  à  des  danj^^crs  dont  la  seule  idée  donne  le  frisson, 
et  c'est  ce  qu'il  faul  dans  un  roman  de  cape  el  d'êpée. 
Ce  jeune  Bussy  est  un  cadet  qui  [»our  être  de  Soissons 
ne  le  cède  en  aventureux  courage  à  aucun  cadet  de  Gas- 
cogne, pas  même  à  d'Artagnan. 

Il  aime  Ourvaci,  la  reine  de  Bangalore,  (\m  est  une 
de  ces  figures  de  rêve  que  madame  Judith  Gautier  excelle 
à  peindre.  Dans  sa  magnificence  étrange  el  sa  grâce 
exotique,  dans  sa  fureur  sauvage  el  dans  sa  tendresse 
héroïque,  Ourvaci,  la  divine  Ourvaci  ne  pouvait  èlie 
conçue  que  [)ar  la  fille  de  Théophile  Gautier.  Qu'elle 
passe  à  cheval  comme  une  divinité  chasseresse  el  guer- 
rière, ou  que,  sur  la  terrasse  de  son  palais,  elle  sorte 
d'un  nuage  de  colombes  familières  et  se  montre  enve- 
loppée d'une  gaze  d'or,  ou  bien  encore  qu'au  fond  de  sa 
chambre  d'ivoire,  couchée  sur  des  coussins  dans  des 
voiles  qui  baignent  comme  une  vapeur  ses  jeunes  formes, 
elle  offre  à  l'amant  audacieux  un  baiser  unique  qu'il 
payera  de  sa  vie,  Ourvaci  apparaît  (c'est  Judilii  Gautier 
elle-même  qui  parle),  comme  «  l'incarniition  de  cet 
Hindouslan  splendide  et  perfide,  où  les  Heurs,  au  par- 
fum trop  fort,  font  perdre  la  raison  et  tuent  quelque- 
fois. T> 

L'amour  n'a  pas  la  même  figure  dans  tous  les  pays. 
Pour  .M.  de  Bussy,  qui  est  capitaine  de  volontaires, 


JUDITH    GAUTIER.  141 

c'était  sans  doute  l'enfant  ailé,  tout  blanc  dans  les  grands 
parcs  français;  le  petit  archer  chanté  par  Anacréon  et 
par  l'abbé  de  Chaulieu.  La  reine  Ourvaci  avait  dans  ses 
jardins  une  image  du  dieu  de  l'amour  et  cette  image 
était  beaucoup  plus  barbare  et  beaucoup  plus  hindoue 
que  Bussy  ne  pouvait  le  concevoir.  C'est  pourquoi,  sans 
doute,  ils  eurent  tant  de  peine  à  s'entendre  et  faillirent 
vingt  fois  se  tuer  avant  de  s'aimer.  C'est  TefTet  des  pré- 
jugés. Il  n'y  a  pas  de  chose  qui,  en  tout  temps  et  en 
tout  pays,  y  soit  aussi  sujette  que  l'amour.  Voici  com- 
ment madame  Judith  Gautier  nous  décrit  l'idole  de 
l'amour  telle  qu'elle  était  dans  les  jardins  de  la  reine 
de  Bangalore  : 

L'asoka  pourpre,  qui  semble  couvert  de  corail  en 
porlcs,  faisait  une  ombelle  au  dieu  de  Tamour.  Il  appa- 
raissait, en  marbre,  peint  et  doré,  chevauchant  un  per- 
roquet géant,  et  souriant  sous  sa  mitre  à  jour,  en  ten- 
dant son  arc,  fait  de  bois  de  canne  à  sucre,  avec  une 
corde  d'abeilles  d'or.  Les  cinq  flèches,  dont-il  blesse 
chaque  sens,  dépassaient  le  carquois,  armées  chacune 
d'une  fleur  difierente  :  au  trait  qui  vise  les  yeux,  la 
tchampaka  royale,  si  belle  qu'elle  éblouit;  à  celui  des- 
tiné à  l'ouïe,  la  tleur  du  manguier,  aimée  des  oiseaux 
chanteurs  ;  pour  l'odorat  le  ketaka,  dont  le  parfum 
enivre;  pour  le  toucher  le  késara,  aux  pétales  soyeux 
comme  la  joue  d'une  jeune  fille;  pour  le  goût,  le  bilva, 
qui  porte  un  fruit  suave  autani  qu'un  baiser. 

Près  de  l'Amour  on  voyait  son  compagnon,  le  Prin- 
temps, et  devant  lui,  agenouillées,  ses  deux  épouses, 
Rati,  la  Volupté,  et  Prîti,  l'Affection. 

J'aurais  voulu  mettre  plus  d'ordre  et  de  clarté  dans 
ces  simples  notes  sur  un  des  talents  les  plus  originaux 


142  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

(le  l;i  lilltTMliirc  contemporaine.  J'nurais  vonlii  du  moins 
vous  monircr  ce  .<pcclacle  assez  rare  et  di^iie  d'être 
considéré  d'une  femme  parfaitement  belle,  faite  pour 
ciiarmcr,  insoucieuse  de  sa  beauté,  fuyant  le  monde  et 
n'ayant  de  goût  (ju'au  travail  et  (|u'à  la  solitude. 

Ce  je  ne  sais  quoi  de  dédaigneux  cl  de  sauvage  «lu'on 
devine  dans  tout  ce  qu'elle  écrit,  madame  Judith  Gautier 
le  porte  au  fond  de  son  âme.  Elle  vit  volontiers  toute 
dans  le  cortège  de  ses  rêves,  et  il  est  vrai  qu'aucune  cour 
ne  pourrait  lui  faire  une  suite  aussi  magnifique.  Elle  a  le 
sens  de  tous  les  arts.  Elle  est  profondément  musicienne. 
Personne  ne  connut  mieux  qu'elle  l'oubli  des  heures 
dans  le  monde  indéterminé  des  idées  musicales.  Elle  a 
écrit  sur  Wagner  un  petit  livre  qui  témoigne  de  sa  lon- 
gue familiarité  avec  ce  grand  génie.  Elle  a  le  goût  et  le 
sentiment  de  la  peinture.  Les  murs  de  son  salon  sont 
couverts  d'animaux  bizarres  peints  par  elle,  dans  la 
manière  des  kakémonos  japonais,  et  qui  trahissent  à  la 
fois  son  goût  enfantin  des  images  et  son  intelligence  mys- 
tique de  la  nature. 

Quant  à  son  talent  naturel  de  sculpteur,  il  étonnait 
ses  amis,  bien  avant  qu'elle  signât  avec  M.  II.  Bouillon, 
le  buste  de  Théophile  Gautier,  qui  vient  d'être  inauguré 
à  Tarbes.  Je  me  rappelle  a\oir  vu  la  maquette  d'une 
pendule,  dans  laquelle  madame  Judith  Gautier  avait 
déployé,  ce  me  semble,  une  habileté  merveilleuse  à 
grouper  les  figures.  C'était  une  sphère  terrestre,  sur 
laquelle  les  douze  heures  du  jour  et  les  douze  heures  de 
la  nuit,  figurées  par  des  femnics,  se  livraient  à  tous  les 


JUDITH    GAUTIER.  143 

travaux  de  la  vie.  Il  y  en  avait  qui  buvaient  et  qui  man- 
geaient, d'autres  lisaient  ou  méditaient,  s'appliquaient  à 
quelque  travail,  d'autres  dormaient,  d'autres  songeaient 
aux  choses  de  l'amour.  Chacune  de  ces  petites  figures 
était  charmante  d'attitude,  et  le  groupement  en  était 
parfaitement  harmonieux.  Je  ne  sais  ce  qu'est  devenue 
celte  jolie  maquette,  ou  plutôt  je  devine  trop  qu'elle 
n'existe  plus.  Quand  je  l'ai  vue,  déjà  l'auteur  la  lais- 
sait dédaigneusement  périr,  et  les  petites  Heures  n'agi- 
taient plus  que  des  bras  mutilés  sur  un  globe  sillonné 
de  crevasses  profondes.  C'était  la  fin  d'un  univers,  rejeté 
par  son  créateur.  Je  regrette,  pour  ma  part,  cette  chose 
ingénieuse  qui  fut  détruite  à  peine  formée. 

On  a  déjà  signalé  avec  raison  l'indifférence  presque 
hostile  de  madame  Judith  Gautier,  non  seulement  pour 
ses  œuvres  d'art,  mais  même  pour  ses  plus  belles  œuvres 
littéraires.  M.  Edmond  de  Concourt  raconte  qu'il  trouva 
un  jour  dans  la  maisonnette  de  la  rue  de  Longchamp  la 
jeune  Judith  qui  sculptait  V Angélique  d'Ingres  dans  un 
navet.  Le  fragile  chef-d'œuvre  périt  en  peu  de  jours.  Ce 
n'était  qu'un  amusement,  le  jeu  d'une  jeune  fée;  mais 
ceux  qui  connaissent  le  dédain  de  madame  Judith  Gau- 
tier pour  la  gloire  sont  tentés  d'y  voir  un  trait  de  carac- 
tère. L'auteur  de  ces  magnifiques  livres,  écrits  avec, 
amour,  n'a  nul  souci  de  la  destinée  de  ses  ouvrages. 
Comme  elle  a  sculpté  Angélique  dans  un  navet,  elle  tra- 
cerait volontiers  ses  plus  nobles  pensées  sur  des  feuilles 
de  roses  et  dans  des  corolles  de  hs,  que  le  vent  empor- 
terait loin  des  yeux  des  hommes.  Elle  écrit  comme 


144  LA   vu:   littéuaire. 

Berllie  lilail,  ()arfe  que  c'est  roccupalion  qui  lui  est  la 
[dus  nalurolle.  Mais  quand  le  livre  osl  fini,  elle  ne  s'y 
intéresse  {dus  cl  tdle  demeure  jJarfailcnuMil  indiiïérenle 
à  tout  ce  que  l'on  en  pense,  a  tout  ce  que  l'on  en  dit. 
Jamais  femme,  je  crois,  ne  laissa  voir  un  si  nalund 
mépris  du  succès  et  fut  si  peu  femme  de  lettres.  El 
jamais  poète  n'eut  plus  que  la  fille  de  Tliéopliile  Gautier 
le  droit  de  dire  avec  le  berger  de  l'Aulliologie  :  «  J'ai 
clianlë  pour  les  Muses  et  pour  moi.  » 


JEAN    MORÉAS ' 


L'-dUteur  des  Syrtes  et  des  Cantilènes  publie  aujour- 
d'hui même,  chez  le  «  bibliopole  »  Léon  Vanier,  un 
nouveau  recueil  de  vers,  dont  l'apparition  sera  haute- 
ment célébrée  dans  le  pays  latin,  où  M.  Jean  Moréas 
marche  suivi,  dit-on,  de  cinquante  poètes,  comme  un 
jeune  Homère  conduisant  ses  jeunes  homérides.  On  cite 
le  café  où  chaque  soir  l'aède  du  symbolisme  enseigne  les 
rhapsodes  de  l'avenir. 

M.  Jean  Moréas  est  né  à  Athènes,  il  y  a  trente-quatre 
ans  à  peine.  Il  a  dit  lui-même,  dans  un  rythme  rare  qui 
lui  est  cher  : 

Je  naquis  au  bord  d'une  mer  dont  la  couleur  passe 

En  douceur  le  saphir  oriental.  Des  lys 

Y  poussent  dans  le  sable 

Il  descend,  si  j'en  crois  ses  biographes,  du  navarque 
Tombazis,  que  les  marins  de  l'Archipel  nomment  encore 

1.  Le  Pèleiin  passionna,  i  vol.  in-18. 

IV.  9 


146  LA    VIE    LITTÉRAIRE. 

dans  leurs  rli:iiisons,  et  de  Piipadininunlopoulos,  qui 
mourut  on  lirios  dans  Missolonglii.  Mais,  par  son  édu- 
cation iutellecluelle,  par  son  sentiment  de  l'art,  il  est  tout 
Français. 

Il  est  nourri  de  nos  vieux  romans  de  chevalerie  et  il 
semble  ne  vouloir  connaître  les  dieux  de  la  Grèce  antique 
que  sous  les  formes  affinées  qu'ils  prirent  sur  les  bords 
de  la  Seine  et  de  la  Loire,  au  temps  où  brillait  la  Pléiade. 
Il  fut  élevé  à  iMarseille  et,  sans  doute,  il  ranime,  en  les 
transformant,  les  premiers  souvenirs  de  son  enfance 
quand  il  nous  peint,  dans  le  poème  initial  du  Pèlerin 
passionné,  un  port  du  Levant,  tout  à  fait  dans  le  ^oîit 
des  marines  de  Vernel  et  où  l'on  voit  «  de  grands  vieil- 
lards, qui  travaillent  aux  felouques,  le  long  des  môles  et 
des  quais  ».  Mais  Marseille,  colonie  grecque  et  port  du 
Levant,  ce  n'était  pas  encore  pour  M.  Jean  Moréas  la 
patrie  adoplive,  la  terre  d'élection.  Son  vrai  pays  d'esprit 
est  plus  au  nord  ;  il  commence  là  où  l'on  voit  des  ardoises 
bleues  sous  un  ciel  d'un  gris  tendre  et  où  s'élèvent  ces 
joyaux  de  pierre  sur  lesquels  la  Renaissance  a  mis  des 
figures  symboliques  et  des  devises  subtiles. 

M.  Jean  Moréas  est  une  des  sept  étoiles  de  la  nou- 
velle pléiade.  Je  le  tiens  pour  le  Ronsard  du  symbo- 
lisme. 

Il  en  voulut  être  aussi  le  du  Bellay  et  lança,  en  1885, 
un  manifeste  qui  rappelle  quelque  peu  la  Deffensc  et 
illuslration  de  la  langue  française,  de  1649.  Il  y 
montra  plus  de  curiosité  d'art  et  de  goût  de  forme  que 
d'es[)ril  criliiiue  et  de  philosophie.  L'esthète  de  l'école, 


JEAN    MORÉAS.  147 

c'est  bien  plutôt  M.  Cliarles  ^lorice  en  qui  je  devine 
quelque  profondeur,  bien  que  je  ne  l'enlende  pas  tou- 
jours. Car  il  est  nuageux.  Mais  il  faut  souffrir  quelque 
obscurité  chez  les  symbolistes,  ou  ne  jamais  ouvrir  leurs 
livres.  Quant  à  M.  Jean  Moréas,  tout  difficile  et  (comme 
ils  disent)  abscons  qu'il  soit  par  endroits ,  il  est  poète 
assurément,  poète  en  sa  manière  et  très  artiste  à  sa 
façon.  Son  nouveau  livre  surtout,  son  Pèlerin  pas- 
sionné vaut  qu'on  en  parle,  d'abord  parce  qu'on  y  trouve 
çà  et  là  de  l'aimable  et  même  de  l'exquis  et  aussi  parce 
que  c'est  l'occasion  pour  le  critique  de  s'expliquer  sur 
quelques  questions  qui  intéressent  l'art  de  la  poésie. 
M.  Jean  Moréas  et  son  école  ont  rejeté  les  règles  de  la 
vieille  prosodie.  Ils  se  sont  débarrassés  de  la  fausse  césure 
que  les  romantiques,  dans  le  vers  brisé,  et  les  parnassiens 
gardaient  encore.  Ils  repoussent  l'alternance  systéma- 
tique des  rimes  féminines  et  des  rimes  masculines.  Ce 
n'est  pas  tout  :  ils  riment  richement  quand  il  leur  plaît, 
et  se  contentent,  quand  il  leur  plaît,  de  la  simple  asso- 
nance. Ils  se  permettent  Thiatus ;  ils  élident  parfois  le 
muet  devant  une  consonne  et  enfin  ils  font  des  vers  de 
toutes  mesures,  de  ces  vers,  comme  l'a  dit  finement 
M.  Félis-Fénéon,  «  encore  suspects  d,  dont  les  six  pieds 
et  demi  inquiètent  l'oreille,  et  de  ces  vers  plus  longs 
encore  où  la  syntaxe  se  joue  avec  facilité.  Qu'on 
m'excuse  d'entrer  ainsi  dans  la  technique  de  l'art  :  il 
s'agit  de  poésie,  et  il  n'est  pas  vain  de  rechercher  si  ces 
nouveautés  sont  heureuses  et  permises. 
Il  est  certain  qu'elles  ont  l'inconvénient  de  nous  trou- 


148  LA    VIE     LITTÉHAIRi:. 

lilor  ilaiis  nos  habitudes.  Mais  c'est  un  inconvénient  com- 
mun à  tous  les  chan^^enients.  H  faut  savoir  le  souffrir  à 
jinipos.  Si  l'on  vil,  il  f.-uil  coiiscnlir  à  voir  tout  rliang.T 
auliiur  (le  soi.  On  ne  dure  (ju'à  ce  [irix,  et  si  la  mobilité 
des  choses  nous  attriste  parfois,  elle  nous  amuse  aussi. 
Le  conservatisme  à  outrance  est  aussi  ridicule  en  art 
qu'en  politique,  et  je  ne  sais  lequel  est  le  plus  vain,  à 
celle  heure,  de  réclamer  le  rélablissemenl  du  cens  en 
matière  électorale  ou  de  la  césure  au  milieu  du  vers 
iilexandrin. 

L'incessante  métamorphose  de  tout  ne  surprend  ni 
n'effraye.  Elle  est  naturelle.  Les  formes  d'art  clian^a^nt 
comme  les  formes  de  la  vie.  La  prosodie  de  Boileiiu  et 
des  classiques  est  morte.  Pourquoi  la  prosodie  de  Victor 
Hugo  et  des  romantiques  serait-elle  éternelle?  Je  ne  vois 
guère  que  les  vieux  lions  de  1830,  s'il  en  est  encore, 
pour  gémir  de  ce  qui  se  passe  aujourd'hui  en  poésie. 
Les  révolutionnaires  s'étonnent  seuls  qu'on  fasse  des 
révolutions  après  eux. 

Oli  !  si  notre  prosodie  était  soumise  à  des  lois  natu- 
relles il  y  faudrait  bien  obéir,  à  ces  lois.  Mais  visible- 
ment elle  est  fondée  sur  l'usage  et  non  sur  la  nature. 
Pour  peu  qu'on  examine  les  règles  on  en  voit  l'arbitraire. 
Nous  sommes  un  peuple  médiocrement  musical  et  qui 
ne  chante  pas  volontiers.  Les  commencements  de  notre 
vers  sont  d'une  si  rude  barbarie  qu'aucun  poêle  n'ose- 
rait y  regarder  s'il  avait  le  malheur  de  les  connailre.  La 
rime  fut  originairement  un  grossier  artifice  de  mnémo- 
technie  et  le  vers  un  aide-mémoire  pour  des  gens  ijui  ne 


JEAN    MORÉAS.  149 

savaient  pas  lire.  Et  si  l'on  ;i\ail  rincNjue  peine  à  croire 
qu'un  moyen  inn6moleclini(]ue  se  soit  IriUîsfornié  avee  le 
temps  en  un  bel  elîet  d'.irl,  il  ^ul'lit^•lil  de  songer  que, 
dans  rarcliitecture  des  Grecs,  une  poulie  posée  sur  des 
piliers  de  bois  devint  l'arcbitrave  et  que  chaque  bout  de 
la  charpente  du  toit  se  cbangca  en  un  triglyphe  de 
marbre. 

Quand  on  entre  dans  le  détail  de  la  versification  on 
voit  que  toutes  les  prescriptions  auxquelles  obéissent 
les  poètes  sont  arbitraires  et  récentes.  Elles  durent  peu. 
Elles  dureraient  moins  encore  si  le  sentiment  de  l'imita- 
tion n'était  très  fort  chez  les  hommes  et  surtout  chez  les 
artistes.  En  fait,  une  forme  de  vers  ne  dure  pas  beau- 
coup plus  qu'une  génération  de  poètes.  Pour  peu  qu'on 
étudie  les  changements  nouvellement  introduits  dans  le 
vers  français,  on  trouvera  des  raisons  suffisantes,  je 
crois,  de  se  résigner  et  de  dire  :  «  C'était  fatal.  »  La 
suppression  de  la  césure  n'est  qu'un  pas  de  plus  dans 
une  voie  dès  longtemps  suivie.  Le  vers  brisé  de  nos  vieux 
romantiques  est  aujourd'hui  tenu  pour  exemplaire  et 
admis  par  tous  les  lettrés.  Les  réformes  prosodiques  de 
1830  sont  acceptées  par  tout  barbacole  capable  de  bro- 
cher au  hasard  des  moineaux  choisis  pour  les  classes, 
par  l'anthologistele  plus  machinal,  parle  plus  mécanique 
collecteur  de  poésies,  par  un  Merlet.  Or  le  vers  brisé 
devait  conduire  au  vers  à  césure  mobile  et  multiple  : 
c'était  nécessaire.  Et  Malherbe  nous  enseigne  qu'il 
ne  faut  pas  chercher  de  remède  aux  maux  irrémédia- 
bles. 


150  L  A    ^'  I  E     L  I  T  T  l':  R  A  IRE. 

J'Murai  pt'ii  (le  chose  à  dire  de  l'allernance  des  riiiK^s. 
C'est  une  ohlij^alion  assez  nouvelle,  qui  n'existait  pas 
encore  dans  toute  sa  rif^ueur  du  temps  de  Ronsard. 
J'avoue  que  je  suis  choqué  quand  un  [)oète  y  manque 
par  niL\L'arde;  l'impression  pénible  que  j'éprouve  pro- 
vient moins,  |ieut-être,  d'une  délicatesse  de  l'oreille,  que 
du  senliment  d'une  irrégularité  «jui  me  trouble  dans  mes 
habitudes.  Tout  au  moins  je  sais  bien  (]ue  je  n'éi)rouve 
plus  de  malaise  quand  la  non-alternance  est  cherchée  et 
voulue.  L'eiTet,  incontestablement,  en  peut  être  agréable. 
C'est  le  sentiment  de  M.  Théodore  de  Banville,  le  plus 
habile  des  poètes  à  manier  les  rythmes. 

M.  Jean  Moréas  et  ses  amis  prennent  en  outre  avec  la 
rime  quelques  libertés  qu'on  peut  aussi  défendre.  J'ai 
jadis  récité  dévotement,  en  bon  parnassien,  les  litanies 
de  Sainte-Beuve  à  Notre  Dame  la  Rime,  rime,  tranchant 
aviron,  frein  d'or,  agrafe  de  Vénus,  anneau  de  diamant, 
clé  de  l'arche.  Je  ne  renie  pas  ma  foi.  Mais  je  puis,  sans 
apostasie,  reconnaître  que  la  prosodie  qui  s'en  va  était 
bien  livresque  quand  elle  exigeait  que  la  rime  fût  aussi 
exacte  pour  les  yeux  que  pour  l'oreille.  Le  poète,  à  ce 
coup,  accorde  trop  au  scribe.  On  voit  trop  qu'il  est 
honmie  de  cabinet,  qu'il  travaille  sur  du  papier,  qu'il 
est  plus  grammairien  que  chanteur.  C'est  le  malheur  de 
noire  poésie  d'être  trop  littéraire,  trop  écrite;  il  ne  faut 
pas  exagérer  cela.  Et  si  les  symbolistes  retranchent 
quebjue  chose  sur  la  symétrie  graphique  de  la  rime,  je 
ne  leur  en  ferai  pas  un  grief  trop  lourd.  Autre  question. 
Faut-il  les  blâmer  de  se  permettre  l'hiatus  quand  l'oreille 


JEAN    MORÉAS.  151 

le  permet?  Non  pas  :  ils  ne  font  là  que  ce  que  faisait  le 
bon  Pionsard.  Il  est  pitoyable,  quand  on  y  songe,  que 
les  poètes  français  se  soient  interdit  pendant  deux  cents 
ans  de  mettre  dans  leurs  vers  tu  as  ou  tu  es.  Cela  seul 
est  une  grande  preuve  de  la  régularité  de  ce  peuple  et 
de  son  obéissance  aux  lois. 

Faut-il  crier  à  la  barbarie  parce  que  M.  Jean  Moréas 
a  mis  dans  un  vers  : 

Dieu  ait  pitié  de  mon  àme! 

Qui  ne  sent  au  contraire  que  certains  biatus  plaisent 
à  l'oreille?  Ces  cbocs  de  cristal  que  font  les  voyelles  dans 
les  noms  de  Néère  ou  de  Leuconoé  et  qui  ne  sont  en 
somme  que  des  biatus  charmants  au  dedans  d'un  mot, 
par  quel  sortilège  deviendraient-ils  inharmonieux  en 
sonnant  aux  bords  voisins  de  deux  mots  d'un  vers?  Mais 
il  suffit  d'avoir  lu  Ronsard  pour  savoir  comment  l'hiatus 
peut  entrer  dans  la  mélodie  poétique.  A  tout  prendre, 
les  nouveautés  des  symbolistes  sont  plutôt  des  retours 
aux  usages  anciens.  C'est  ainsi  qu'ils  comptent  dans  un 
vers  de  cinq  pieds,  nommée  Mab  pour  quatre  syllabes, 
comme  on  faisait  autrefois.  On  en  verra  plus  loin  l'exem- 
ple. Et  cependant,  ils  se'  permettent  parfois  mais  rare- 
ment, comme  dans  les  chansons  populaires,  d'élider  à 
leur  fantaisie  la  muette  devant  une  consonne.  Ils  disent  : 
nommé  Mab.  La  licence  est  grande,  mais  sans  cette 
licence  ou  la  précédente  il  est  impossible  de  mettre  prie- 
Dieu  dans  un  vers.  J'ai,  je  crois,  énuméré  toutes  les 
audaces  du  Pèlerin  passio7îné  et,  à  tout  prendre,  il  n'en 


15?  LA     VIE     LITTÉRAIRI-. 

est  pas  une  seule  (jui  n'ail  clé  npiielcc  et  Fouhailée  et 
(l'avance  liénie  par  lianvillc,  noire  père,  (jui  a  dit  ; 
«  L'iiialus,  la  (iiplit()n<;uc  faisant  syllabe  dans  le  vers, 
toutes  les  aulres  choses  qui  ont  été  interdites  et  surtout 
l'emploi  fai-ullatif  des  rimes  masculines  et  féminines, 
fournissaient  au  poète  de  génie  mille  moyens  d'effets 
délicals,  toujours  variés,  inattendus,  inépuisables.  »  VA 
Banville,  laissant  (lolter  les  rênes,  n'a-t-il  pas  dit  encore  : 
«  J'aurais  voulu  que  le  poète,  délivré  de  toutes  les  con- 
ventions empiriques,  n'eût  d'autre  maiire  (juc  son  oreille 
délicate,  subtilisée  par  les  plus  douces  caresses  de  la 
musique.  En  un  mot,  j'aurais  voulu  substituer  la  science, 
l'inspiration,  la  vie  toujours  renouvelée  et  variée  à  une 
loi  mécanique  et  immobile.  » 

Les  rêves,  les  désirs  du  plus  chantant  de  nos  poètes, 
les  symbolistes  ont  essayé  de  les  réaliser.  Ils  ont  .'ssez 
et  trop  fait  pour  lui  plaire.  On  dit  que  le  maitre  s'étonne 
et  s'effraye  aujourd'hui  des  nouveautés  qu'il  appelait 
naguère.  Cela  est  bien  naturel.  On  ne  serait  point 
artiste  si  l'on  n'aimait  point  par-dessus  tout  et  d'un 
amour  jaloux  les  formes  dans  lesquelles  on  a  soi-même 
enfermé  le  beau.  On  en  devine,  on  en  pressent  de  nou- 
velles; mais  celles-ci,  dès  qu'elles  se  montrent,  sont 
importunes  et  font  dire  :  «  J'ai  assez  vécu!  »  Hélas!  le 
crili(jue  ne  doit  pas  céder  aux  charmes  des  regrets;  il 
lui  faut  suivre  l'art  dans  toutes  ses  évolutions  et  craindre 
de  prendre  pour  incorrection  et  barl)arie  ce  qui  est 
recherclu;  nou\elle  et  nouvelle  délicatesse. 

Pour  ma  part,  la  prosodie  de  M.  Jean  Moréas  décon- 


JEAN    MORÉAS.  153 

certe  un  peu  mon  goût  sans  le  trop  blesser.  Elle  contente 
assez  ma  raison  : 

Et  mon  cœur  en  secret  me  dit  qu'il  y  consent. 

Quant  à  sa  langue,  à  dire  vrai,  il  faut  l'apprendre.  Elle 
est  insolite  et  parfois  insolente.  Elle  abonde  en  arcbaïsmes. 
Mais  sur  ce  point  encore,  qui  est  le  grand  point,  je  ne 
voudrais  pas  être  plus  conservateur  que  de  raison  et  me 
brouiller  avec  l'avenir.  L'expérience  montre  que  la  langue 
change  comme  la  prosodie.  Elle  s'use  même  |)Ius  vite, 
puisqu'elle  sert  davantage.  Dans  les  temps  d'activité 
intellectuelle,  elle  fait  chaque  année,  et  pour  ainsi  dire 
chaque  jour,  de  grands  gains  et  de  grandes  perles. 

Je  ne  sais  si  aujourd'hui  nous  pensons  bien  ;  j'en  doute 
un  peu;  mais,  certes,  nous  pensons  beaucoup  ou  du 
moins  nous  pensons  à  beaucoup  de  choses  et  nous  fai- 
sons un  horrible  gâchis  de  mots.  jM.  Jean  Moréas,  qui 
est  philologue  et  curieux  de  langage,  n'invente  pas  un 
grand  nombre  de  termes;  mais  il  en  restaure  beaucoup, 
en  sorte  que  ses  vers,  pleins  de  vocables  pris  dans  les 
vieux  auteurs,  ressemblent  à  la  maison  gallo-romaine  de 
Garnier,  où  Ton  voyait  des  fûts  de  colonnes  anliijueset 
des  débris  d'architraves.  Il  en  résulte  un  ensemble  amu- 
sant et  bizarre.  Paul  Verlaine  l'a  appelé  ; 

Routier  de  l'époque  insigne, 
Violant  des  vilanelles. 

Et  il  est  vrai  qu'il  est  de  l'époque  insigne  et  qu'il 
semble  toujours  habillé  d'un  pourpoint  de  velours.  Je  lui 

9. 


154  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

ferai  une  querelle.  Il  est  obscur.  El  l'on  sent  bien  qu'il 
n'est  pas  obscur  nalurellemenl.  Tout  de  suite,  au  contraire 
il  met  la  m.iiii  sur  le  tonne  exact,  sur  l'imn^^e  nette,  sur 
la  forme  précise.  Et  jxiurlaiit,  il  est  obscur.  11  Test  parce 
qu'il  veut  l'être;  et  s'il  le  veut,  c'est  que  son  estbétique 
le  veut.  Au  reste,  tout  est  relatif;  pour  un  symiioliste, 
il  est  limpide. 

Mais  ne  vous  y  trompez  pas  :  avec  tous  les  défauts  et 
tous  les  travers  de  son  école,  il  est  artiste,  il  est  poète; 
il  a  un  tour  à  lui,  un  style,  un  gofil,  une  façon  de  voir 
et  de  sentir.  Çà  et  là,  il  est  exquis,  comme,  par  exemple, 
dans  le  petit  poème  que  voici,  et  qui  s'entend  fort  bien 
de  lui-même.  Il  faut  seulement  vous  rappeler  que  cou- 
lomh  était,  dans  l'ancienne  langue,  le  nom  du  pigeon,  et 
qu'il  est  resté  dans  le  parler  vulgaire,  bien  que  d'un 
usage  assez  rare.  Voici  : 

Que  faudra-L-il  à  ce  cœur  qui  s'obslinc; 
Cœur  sans  souci,  ah,  qui  le  ferait  battre? 
Il  lui  faudrait  la  reine  Cléopàlre, 
11  lui  faudrait  HéR'ne  et  Mélusine, 
Et  celle-là  nommée  Mab,  et  celle 
Que  le  Soudan  emporte  en  sa  nacelle. 

Puisque  Suzon  s'en  vient,  allons 
Sous  la  feuillée  où  s'aiment  les  coulombs. 

Que  faudra-t-il  à  ce  cœur  qui  se  joue; 
Ce  belliqueux,  ah,  qui  ferait  qu'il  plie? 

Il  lui  faudrait  la  princesse  Aurélie, 
11  lui  faudrait  Ismène  dont  la  joue 
Passe  la  neige  et  la  couleur  rosine 
Que  le  matin  laisse  sur  la  colline. 

Puisqu'Alison  s'en  vient,  allons 
Sous  la  feuillée  où  s'aiment  les  coulombs. 


JEAN    MORÉAS.  155 

Petit  air  de  viole,  mais  convenez  que  cela,  comme  dit 
Verlaine,  est  gentiment  violé.  Pour  le  surplus,  je  vous 
renvoie  au  Pèlerin  passionné.  On  y  trouve  des  pièces 
plus  originales  pour  le  tour  et  pour  l'image,  dont,  à  vrai 
dire,  je  ne  pourrai  pas  citer  beaucoup  de  vers  sans  glose, 
commentaire  et  lexique. 

Car,  en  définitive,  M.  Jean  Moréas  est  plutôt  un  auteur 
difficile.  Du  moins  il  n'est  point  banal,  cet  Athénien 
mignard,  épris  d'archaïsme  et  de  nouveautés,  qui  com- 
bine étrangement  dans  ses  vers  le  savoir  élégant  de  la 
Renaissance  et  le  vague  inquiétant  de  la  poésie  déca- 
dente. On  dit  qu'il  va,  par  le  pays  lalin,  suivi  de  cin- 
quante poètes,  ses  disciples.  Je  n'en  suis  pas  surpris.  Il 
a,  pour  les  attacher  à  son  école,  l'érudition  d'un  vieil 
humaniste,  un  esprit  subtil,  le  goût  des  belles  et  longues 
disputes  et  des  combats  d'esprit. 


APOLOGIE  POUR  LE  PLAGIAT 

LE  «   FOU  »  ET  L'  «   OBSTACLE  » 


Le  Fou  et  VObstacle.  On  dirait  le  lilre  d'une  fnhie. 
Mais  il  s'agit  d'une  accusation  de  plagiat.  Nos  contem- 
porains se  montrent  fort  délicats  à  cet  endroit,  et  c'est 
une  grande  chance  si,  de  nos  jours,  un  écrivain  célèbre 
n'est  pas  traité,  à  tout  le  moins  une  fois  Tan,  de  voleur 
d'idées. 

Celte  mésaventure,  qui  ne  fut  épargnée  nia  M.  Emile 
Zola  ni  à  M.  Victorien  Sardou,  advint  d(Tnicrement 
à  M.  Alphonse  Daudet.  Un  jeune  poêle,  M.  Maurice 
Monlégut,  s'est  avisé  que  la  situation  capitule  de  YOb$- 
tacle  était  tirée  d'un  sien  drame,  en  vers,  le  Fou,  qui 
fut  imprimé  en  1880,  et  il  en  écrivit  aux  journaux.  Il 
est  vrai  qu'il  se  trouve  dans  le  Fou  comme  dans  VObs' 
tacle  une  mère  qui  sacrifie  son  honneur  au  bonheur  de 
son  enfant,  qui,  veu\  e  d'un  fou,  révèle  une  faute  imagi- 


APOLOGIE    POUR    LE    PLAGIAT.  157 

naire  pour  épargner  à  son  fils  la  menace  de  rhérédité 
morbide  et  pour  écarter  l'obstacle  qui  sépare  ce  fils  de  la 
jeune  fille  qu'il  aime.  Nul  doute  sur  ce  point.  Mais  la 
recherche  du  plagiat  mène  toujours  plus  loin  qu'on  ne 
croit  et  qu'on  ne  veut.  Cette  siluation  que  M.  Maurice 
Montégut  croyait,  de  bonne  foi,  son  bien  propre,  ou  l'a 
retrouvée  dans  une  nouvelle  de  M.  Armand  de  Pont- 
martin,  dont  j'ignore  le  titre;  dans  V Héritage  fatal  de 
M.  Jules  Dornay;  dans  le  Dernier  duc  d'Hallali  de 
]\I.  Xavier  de  Montépin  et  clans  un  roman  de  M.  Georges 
Pradel.  Il  ne  faut  pas  en  être  surpris;  il  serait  éton- 
nant, au  contraire,  qu'une  situation  quelconque  ne  se 
trouvât  pas  chez  M.  Pradel  et  chez  M.  de  Mon  (épi  n. 

La  vérité  est  que  les  situations  sont  à  tout  le  monde. 
La  prétention  de  ceux  qui  veulent  se  réserver  certaines 
provinces  du  sentiment  me  rappelle  une  histoire  qui  m'a 
été  contée  récemment  :  Vous  connaissez  un  paysagiste 
qui,  dans  sa  vieillesse  robuste,  ressemble  aux  chênes 
qu'il  peint.  Il  se  nomme  Harpignies,  et  c'est  le  Michel- 
Ange  des  arbres.  Un  jour,  il  rencontra,  dans  quelque 
village  de  Sologne,  un  jeune  peintre  amateur  qui  lui  dit 
d'un  ton  à  la  fois  timide  et  pressant  : 

—  Vous  savez,  maître;  je  me  suis  réservé  cette  con- 
trée. 

Le  bon  Harpignies  ne  répondit  rien  et  sourit  du  sou- 
rire d'Hercule. 

M.  Maurice  Montégut  n'est  point  comparable  assu- 
rément à  ce  jeune  peintre.  Mais  il  devrait  bien  se  dire 
qu'une  situation  appartient  non  pns  à  qui  l'a  trouvée  le 


158  LA     VIE    LITTÉRAIRE. 

(iit'iiiitT,   mois  Ition  à  (jiii  l'a  fixée   fortement   dans  la 
mémoire  des  hommes. 

Nos  iilleraleurs  contemporains  se  sont  mis  d;m>  la 
léle  «lu'tine  idée  [)eul  apiiarlciiir  en  [)ropre  à  (lurlcju'un. 
On  ii'iiiKi^^imiil  rien  de  lel  autrefois,  et  le  pla^^ial  n'était 
pas  jadis  ce  (ju'il  est  aujourd'hui.  Au  xvii*' siècle,  on  en 
dissertait  dans  les  chaires  de  philosofdiie,  de  liialoc- 
lique  et  d'éloquence.  Maître  Jacohus  Tliomasius,  pro- 
fesseur en  l'école  Saint-Mcolas  de  Leipzig,  composa, 
vers  1684,  un  traité  F)e  plagio  Utterar'io  «  où  l'on 
voit,  dit  Furetière,  la  licence  de  s'emparer  du  Lien  d'au- 
trui  en  fait  d'ouvrages  d'esprit,  »  A  la  vérité  je  n'ai  pas 
lu  le  traité  de  maître  Jacohus  Tliomasius,  je  ne  l'ai  vu 
de  ma  vie  et  ne  le  verrai,  je  pense,  jamais  ;  si  j'en  parle, 
c'est  alTeclalion  pure  et  seulement  parce  qu'il  est  cité 
dans  un  vieil  in-folio,  dont  les  tranches  d'un  rouge  hruni 
et  le  vieux  cuir  largement  écorné  m'inspirent  beaucoup 
de  vénération.  Il  est  ouvert  sur  ma  table,  à  la  lumière 
de  la  lampe,  et  son  aspect  de  grimoire  me  donne,  par 
celle  nuit  tranquille,  l'impression  que,  dans  mon  fau- 
teuil, sous  l'amas  de  mes  livres  et  de  mes  papiers,  je 
suis  une  espèce  de  docteur  Faust  et  que,  si  je  feuilletais 
ces  pages  jaunies,  j'y  trouverais  peut-être  le  signe 
magique  par  lequel  les  alchimistes  faisaient  paraître  dans 
leur  laboratoire  l'antique  Hélène  comme  un  rayon  de 
lumière  blanche.  Une  rêverie  m'emporte.  Je  tourne  len- 
tement les  feuillets  qu'ont  tournés  avant  moi  des  mains 
aujourd'hui  tombées  en  poussière,  et  si  je  n'y  découvre 
pas  le  pentacle  mystérieux,  du  moins  j'y  rencontre  une 


APOLOGIE    POUR    LE    PLAGIAT.  159 

branche  sérhée  de  romarin,  qui  a  été  mise  là  par  un 
amoureux  mort  depuis  longtemps.  Je  déplie  avec  pré- 
caution une  mince  bande  de  papier  enroulée  à  la  ti;j;e 
et  je  lis  ces  mots  tracés  d'une  encre  pâlie  :  J'aime  bien 
Marie,  le  26'^''  de  juin  de  Van  i  695.  Et  cela  me  relient 
dans  l'idée  qu'il  y  a  dans  les  sentiments  des  hommes 
un  vieux  fonds  sur  lequel  les  poètes  mettent  des  brode- 
ries délicates  et  légères,  et  qu'il  ne  faut  pas  crier  au 
voleur  dès  qu'on  entend  dire  j'aime  bien  Marie,  après 
qu'on  l'a  dit  soi-même.  Nous  disions  que  le  plagiat  n'était 
pas  considéré  jadis  tout  à  fait  comme  il  l'est  aujourd'liui. 
Et  je  crois  que  les  vieilles  idées,  à  cet  égard,  valaient 
mieux  que  les  nouvelles,  étant  plus  désintéressées,  plus 
hautes  et  plus  conformes  aux  intérêts  de  la  république 
des  lettres. 

En  droit  romain  (je  trouve  cela  encore  dans  mon  in- 
folio relié  en  veau  granit  avec  ces  tranches  d'un  rouge 
adouci  qui  m'enchante),  en  droit  romain,  au  sens  propre 
du  mot,  le  plagiaire,  c'était  l'homme  oblique  qui  détour- 
nait les  enfants  d'autrui,  qui  débauchait  et  volait  les 
esclaves.  Au  figuré,  c'était  un  larron  de  pensées.  Nos 
pères  tenaient,  en  ce  second  sens,  le  plagiat  pour  abo- 
minable. Aussi  y  regardaient-ils  à  deux  fois  avant  de 
l'imputer  à  un  homme  de  bien.  Pierre  Bayle  donne 
dans  son  Dictionnaire  une  définition  qui  n'est  pas  sans 
fantaisie  mais  qui  ne  s'en  fait  que  mieux  comprendre  : 
«  Plagier,  dit-il,  c'est  enlever  les  meubles  de  la  maison 
et  les  balayures,  prendre  le  grain,  la  paille,  la  balle  et 
la  poussière  en  même  temps.  »  Vous  entendez  bien,  pour 


i60  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

Pierre  Uayle  comme  pour  les  lettrés  de  son  fi^^o,  le  pla- 
giaire est  l'homme  qui  pille  sans  ^'ofil  cl  sans  disccr- 
nemenl  les  demeures  idéales.  Un  tel  ^M-imaud  est 
indii,^ne  d'écrire  et  de  vivre.  Mais  quant  à  l'écrivain  qui 
ne  prend  chez  les  autres  que  ce  qui  lui  est  conve- 
nable el  profitable,  et  qui  sait  clioi?ir,  c'est  un  honnête 
homme. 

Ajoutons  que  c'est  là  aussi  une  question  de  mesure. 
Un  bel  esprit,  La  ISIothe  Le  Vayer  a  dit  environ  le  même 
temps  :  «  L'on  peut  dérober  à  la  façon  des  abedics  sans 
faire  tort  à  personne;  mais  le  vol  de  la  fourmi,  quienléve 
le  grain  entier  ne  doit  jamais  être  imité.  »  L;i  Mothe 
Le  Vayer  avait  un  illustre  ami  qui  pensjiit  comme  lui  el 
faisait  comme  l'abeille.  C'est  Molière.  Ce  grand  homme  a 
pris  à  tout  le  monde.  Aux  modernes  comme  aux  anciens, 
aux  Latins,  aux  Espagnols,  aux  Italiens  et  même  aux  Fran- 
çais. Il  fourragea  tout  à  son  aise  dans  Cyrano,  dans  Bois- 
Robert,  chez  le  pauvre  Scarron  et  chez  Arlequin.  On  ne 
lui  en  fil  jamais  un  reproche,  et  l'on  eut  raison.  Que  nos 
auteurs  à  la  mode  pillent  çà  et  là.  Je  le  veux  l)ien.  Ils 
auront  toujours  moins  pillé  que  La  Fontaine  et  que 
Molière.  Je  doute  fort  que  la  sévérité  de  leurs  accu- 
sateurs soit  fondée  sur  une  connaissance  exacte  de 
l'art  d'écrire.  Cette  rigueur  s^explique  par  des  raisons 
d'un  autre  ordre,  et  dont  la  première  est  une  raison 
d'argent. 

11  faut  considérer,  en  effet,  que  ce  qu'on  appelle  en 
littérature  une  idée  est  maintenant  une  valeur  vénale.  Il 
n'en  était  pas  de  môme  autrefois.  On  s'intéresse  désor- 


APOLOGIE    POUR    LE    PLAGIAT.  161 

mais  à  la  propriété  d'une  situation  dramatique,  d'une  con- 
binaison  romanesque,  qui  peut  rapporter  trente  mille 
francs,  cent  mille  francs  et  plus,  à  l'auteur,  même  mé- 
diocre, qui  la  met  en  œuvre. 

Par  malheur,  le  nombre  de  ces  situations  et  de  ces 
combinaisons  est  plus  limité  qu'on  ne  pense.  Les  ren- 
contres sont  fréquentes,  inévitables.  Peut-il  en  être 
autrement  quand  on  spécule  sur  les  passions  humaines? 
Elles  sont  peu  nombreuses.  C'est  la  faim  et  l'amour  qui 
mènent  le  monde  et,  quoi  qu'on  fasse,  il  n'y  a  encore 
que  deux  sexes.  Plus  l'art  est  grand,  sincère,  haut  et 
vrai,  plus  les  combinaisons  qu'il  admet  deviennent 
simples  et,  par  elles-mêmes,  banales,  indifférentes.  Elles 
n'ont  de  prix  que  celui  que  le  génie  leur  donne.  Prendre 
à  un  poète  ses  sujets,  c'est  seulement  tirer  à  soi  une 
matière  vile  et  commune  à  tous.  Je  suis  également  per- 
suadé de  la  sincérité  de  M.  Montégut  qui  se  croit  volé  et 
delà  surprise  de  M.  Daudet,  qui  ne  sait  de  quoi  on  l'ac- 
cuse. M.  Montégut  se  plaint.  Le  plaignant  doit  être 
écoulé.  Il  trouvera  des  juges.  Pour  ma  part,  je  me 
récuse,  n'ayant  point  les  pièces  sous  les  yeux.  Mais,  si 
j'eusse  été  que  lui,  je  n'aurais  pas  soufflé  mot.  Il  accuse 
M.  Daudet;  M.  de  Pontmarlin,  me  dit-on,  s'il  était 
encore  vivant,  pourrait  l'accuser  à  son  tour,  et  il  serait 
bien  extraordinaire  qu'on  ne  dénichât  pas  quelques  dou- 
zaines de  vieux  conteurs  obscurs  pour  montrer  que  M.  de 
Pontmarlin  était  lui-même  un  plagiaire.  Je  ne  demande 
pas  quarante-huit  heures  pour  découvrir  la  situation  de  la 
mère  généreuse  qui  s'accuse   faussement  dans  vingt 


1C-?  LA     VIE     LITTI- RAIRE. 

auteurs,  depuis  les  plus  vieux  contes  hindous  jusqu'à 
Madame  Cotlin,  où  elle  est  —  j'en  suis  sûr.  En  atten- 
dant, notre  brillant  confrère,  M.  Aundien  SchoU  vient 
de  la  relroiiver  tout  entière  dans  V  Héritage  fat  al  ^  drame 
en  trois  actes  de  Boulé  et  Eugène  Fillion,  représenté 
pour  la  première  fois  sur  le  llièàtre  de  l'Ambigu  le 
-2S  décembre  1839. 

Il  V  a  quelques  années  M.  Jean  Ricbepin  fut  accusé 
d'avoir  volé  une  ballade  au  poète  allemand  Riickert.  Mais 
M.  Kiibepin  prouva  sans  peine  qu'il  ne  devait  rien  à 
Riickert,  qu'il  avait  seulement  puisé  au  même  fonds  que 
le  poêle  et  fouillé  dans  un  vieux  recueil  de  contes  orien- 
taux dont  les  inventeurs  sont  aussi  inconnus  que  ceux 
de  Peau  d'âne  et  du  Chat  botté. 

Je  vous  conterai  à  ce  sujet  l'aventure  véritable  de 
M.  Pierre  Lebrun,  de  l'Académie  française.  M.  Lebrun 
avait,  en  ses  beaux  jours,  vers  1820,  tiré  convenablement 
de  la  Marie  Stuart  de  Scliiller  une  tragédie  exacte. 
C'était  un  honnête  académicien  et  un  très  galant  liomme. 
Il  aimait  les  arts.  Un  soir  de  sa  quatre-vingtième  année, 
il  lui  prit  envie  d'entendre  madame  Ristori,  qui,  de  pas- 
sage à  Paris,  donnait  des  représentations  dans  la  salle 
Venladour.  La  grande  artiste  jouait  ce  soir-là  le  rôle  de 
Marie  Stuart  dans  une  traduction  italienne  du  drame 
allemand.  Tout  en  écoulant  les  vers,  M.  Lebrun,  au 
fond  de  la  loge,  passait  sa  main  sur  son  front  et, 
après  chaque  scène,  il  murmurait  entre  ses  dernières 
dents  : 

—  Je  connais  cela  !  Je  connais  cela! 


APOLOGIE    POUR    LE    PLAGIAT.  163 

II  y  avait  soixante  ans  qu'il  avait  fait  sa  tragédie,  et  il 
ne  se  la  rappelait  plus  guère;  mais  il  se  rappelait  bien 
moins  encore  Je  drame  de  Schiller.  Et  dans  l'intervalle 
des  actes,  il  se  disait  : 

—  Voilà  qui  est  bien  ;  mais  où  donc  ai-je  vu  cela? 
Enfin,  au  spectacle  de  Marie  Stuart  faisant  ses  adieux 

à  ses  femmes,  la  mémoire  lui  revint,  et  il  souffla  dans 
l'oreille  de  son  voisin  : 

—  Pardieu  !  ces  gens-là  m'ont  volé  ma  tragédie  ! 
Puis  il  ajouta  que  c'était  une  bagatelle  et  qu'il  n'en 

fallait  point  parler,  car  il  était  homme  du  monde  et  ne 
craignait  rien  tant  que  de  faire  un  éclat. 

Que  l'exemple  de  M.  Pierre  Lebrun  nous  profile,  à 
nous  tous  qui  avons  le  malheur  de  barbouiller  du  papier 
avec  les  images  de  nos  rêves  !  Quand  nous  voyons  qu'on 
nous  vole  nos  idées,  recherchons  avant  de  crier  si  elles 
étaient  bien  à  nous.  Je  ne  dis  cela  pour  personne  en  per- 
liculier,  mais  je  n'aime  point  le  bruit  inutile. 

Un  esprit  soucieux  uniquement  des  lettres  ne  s'inté- 
resse pas  à  de  telles  contestations.  Il  sait  qu'aucun 
homme  ne  peut  se  flatter  raisonnablement  de  penser 
quelque  chose  qu'un  autre  homme  n'ait  pas  déjà  pensé 
avant  lui.  Il  sait  que  les  idées  sont  à  tout  le  monde  et 
qu'on  ne  peut  dire  :  «  Celle-ci  est  mienne,  »  comme  les 
pauvres  enfants  dont  parle  Pascal  disaient  :  «  Ce  chien 
est  à  moi.  n  II  sait  enfin  qu'une  idée  ne  vaut  que  par 
la  forme  et  que  donner  une  forme  nouvelle  à  une  vieille 
idée,  c'est  tout  l'art,  et  la  seule  création  possible  à  l'hu- 
manité. 


16î  LA    VIE     LITTERAIRE. 

La  lillcTolure  rontonipornino  n'est  ni  sans  richesse  ni 
sans  a^'réinenl.  Mais  sa  splen(Jeur  naluiellc  est  altérée 
par  deux  péciiés  capitaux,  l'avarice  et  l'or^aieil.  Avouons- 
le.  Nous  nous  mourons  d'orgueil.  Nous  sommes  intelli- 
gents, adroits,  curieux,  inquiets,  hardis.  Nous  savons 
encore  écrire  et,  si  nous  raisonnons  moins  bien  que 
nos  anciens,  nous  sentons  peut-être  plus  vivement  Mais 
l'orgueil  nous  tue.  Nous  voulons  étonner  et  c'est  tout 
ce  que  nous  voulons.  Une  seule  louange  nous  loufhe, 
celle  qui  constate  notre  originalité,  comme  si  l'origina- 
lité était  quel<]ue  chose  de  désirable  en  soi  et  comme  s'il 
n'y  avait  pas  de  mauvaises  comme  de  bonnes  originalités. 
Nous  nous  attribuons  follement  des  vertus  créatrices  que 
les  plus  beaux  génies  n'eurent  jamais;  car  ce  qu'ils  ont 
ajouté  d'eux-mêmes  au  trésor  commun,  bien  qu'infini- 
ment précieux,  est  peu  de  chose  au  prix  de  ce  qu'ils  ont 
reçu  des  hommes.  L'individualisme  dévelo(  pé  au  point 
où  nous  le  voyons  est  un  mal  dangereux.  On  songe, 
malgré  soi,  à  ces  temps  où  l'art  n'était  pas  personnel,  où 
l'artiste  sans  nom  n'avait  que  le  souci  de  bien  faire,  où 
chacun  travaillait  à  l'immense  cathédrale,  sans  autre 
désir  que  d'élever  harmonieusement  vers  le  ciel  la  pensée 
unanime  du  siècle. 

En  ce  temps-là,  M.  Montégut  n'aurait  point  porté  de 
plainte,  dans  la  confrérie,  si  M.  Alphonse  Daudet,  son 
niailre  compagnon,  lui  avait  emprunté,  pour  achever  une 
figure  de  pierre,  quelque  pli  de  draperie.  Mais  aussi, 
dans  ce  temps-là,  que  d'insipides  chansons,  que  de  plats 
fabliaux  et  comme  notre  art  individuel  est,  avec  tous  ses 


APOLOGIE    POUR    LE    PLAGIAT.  165 

défauts,  plus  pénétrant,  plus  subtil,  plus  divers,  plus 
ingénieux  et  plus  aimable  !  Nos  petites  querelles  d'auteurs 
sont  agaçantes,  mais,  pour  un  esprit  curieux,  jamais  temps 
ne  fut  plus  intéressant  que  le  nôtre,  hormis  peut-être 
l'époque  d'Hadrien. 


APOLOGIE  POUR  LE  PLAGIAT 

MOLIÈRE  ET   SGAllRON 


Nous  disions,  à  propos  du  Fou  et  de  VOffstacle,  que 
la  recherclie  du  plogiat  conduit  toujours  plus  loin  (]u'on 
ne  croyait  aller  et  qu'on  découvre  le  plus  souvent  que 
le  prétendu  volé  était  lui-même  un  voleur.  (J'entends 
voleur  innocent  et  bien  souvent  voleur  sans  le  savoir.) 
Un  érudit  tourangeau,  M.  P.  d'Anglosse,  nous  en  fournit 
à  point  un  excellent  exemple  dans  une  notice  que  je 
viens  de  recevoir.  C'est  de  Molière  et  de  Scarron  qu'il 
s'agit.  Et,  comme  je  trouve  dans  cette  notice  de  quoi 
compléter  et  corriger  ce  que  je  disais  tantôt,  comme 
l'une  des  œuvres  en  cause  est  cette  merveilleuse  comédie 
du  Tartufe  dont  on  ne  cesse  de  disputer  passionné- 
ment depuis  plus  de  deux  siècles,  comme  enfin  les  moin- 
dres particularités  des  chefs-d'œuvre  intéressent,  nous 
remonterons,  en  suivant  les  indices  qui  nous  sont  fournis, 


APOLOGIE    POUR    LE    PLAGIAT.  167 

jusqu'aux  véritables  sources  où  le  grand  comique  puisa 
l'idée  de  la  sixième  scène  de  son  Iroisième  acte,  cette 
scène  si  forte  dans  laquelle  l'imposteur,  pour  détruire 
l'effet  d'une  juste  accusation,  s'accuse  lui-même,  loin  de 
se  défendre,  et  feint  de  ne  voir  dans  la  révélation  de  son 
infamie  qu'une  épreuve  que  Dieu  lui  envoie  et  dont  il 
bénit  l'humiliation  salutaire.  Les  spectateurs  de  1664 
avaient  bien  quelque  idée  d'avoir  déjà  vu  cela  quelque 
part,  chez  Scarron,  sans  doute.  A  celte  date  de  1664,  le 
pauvre  Scarron  avait  fini  de  souffrir  et  de  se  moquer.  Lui 
qui  n'avait  pu  dormir  de  sa  via,  il  dormait  depuis  quatre 
ans  dans  une  petite  chapelle  très  propre  de  l'église  Saint- 
Gervais.  Ses  livres  faisaient,  après  sa  mort,  les  délices 
des  laquais,  des  chambrières  et  des  gentilshommes  de 
province.  Ils  étaient  fort  méprisés  des  honnêtes  gens, 
mais  il  y  avait  bien  à  la  ville  et  même  à  la  cour  un  petit 
nombre  de  curieux  qui  avouaient  avoir  lu  dans  certain 
recueil  de  nouvelles  tragi-comiques,  que  le  cul-de-jalle 
avait  donné  de  son  vivant,  une  histoire  espagnole  des 
Byjoocrltes,  où  un  Montufar  agissait  et  parlait  précisé- 
ment comme  Tartufe,  notamment  dans  ce  que  Scarron 
appelle  si  bien  «  un  acte  d'humilité  contrefaite  ». 

El  il  n'était  point  jusqu'au  nom  qui  n'eût  une  sorte 
de  ressemblance,  Tartufe  sonnant  un  peu  comme  Mon- 
tufar. Ce  Montufar  était  un  dangereux  fripon.  Associé  à 
une  vieille  femme  galante,  il  prenait  la  mine  d'un  dévot 
personnage  et,  sous  le  nom  de  frère  Martin,  faisait  de 
nombreuses  dupesàSéville.  D'aventure,  un  gentilhomme 
de  Madrid,  qui  le  connaissait  pour  ce  qu'il  était,  le  ren- 


168  LA    VIE     LITTÉIIAIRE. 

conlra  un  jour  au  sortir  d'une  é^'lise.  Monlufar  el  la 
coquine,  qui  ne  le  quittait  point,  étaient  entourés  d'une 
foule  de  personnes  qui  baisaient  leurs  vêtements  et  les 
suppliaient  de  ne  le>  point  oublier  dans  leurs  prières. 
Le  p'ntilhonime,  ne  pouvant  souffrir  que  ces  mecliantes 
personnes  abusassent  de  la  crédulité  de  toute  une  ville, 
fendit  la  presse  et,  donnant  un  coup  de  poing  à  Monluf;ir  : 

—  Malbeureux  fourbes,  lui  cria-t-il,  ne  craignez- 
vous  ni  Dieu  ni  les  bommes? 

Je  cite  ce  qui  suit  textuellement  : 

11  en  voulut  dire  davantage,  mais  sa  bonne  intention 
à  dire  la  vérité,  un  peu  trop  précipitée,  n'eut  point  tout 
le  succès  qu'elle  méritait.  Tout  le  peuple  se  jeta  sur  lui, 
qu'ils  croyaient  avoir  lait  un  sacrilège  en  outrageant 
ainsi  leur  saint.  Il  fut  porté  par  terre,  roué  de  coups,  et 
y  aurait  perdu  la  vie,  si  Montufar,  par  une  présence 
d'esprit  admirable,  n'eût  pris  sa  protection,  le  couvrant 
de  son  corps,  écartant  les  plus  échauffés  à  le  battre  et 
s'exposant  même  à  leurs  coups. 

«  Mes  frères,  s'écriait-il  de  toute  sa  force,  laissez-le 
en  paix  pour  l'amour  du  Seigneur;  apaisez-vous,  pour 
l'amour  de  la  sainte  Vierge.  » 

Ce  peu  de  paroles  apaisa  cette  grande  tempête,  et  le 
peuple  fit  place  à  frère  Martin  qui  s'approcha  du  mal- 
heureux gentilhomme,  bien  aise  en  son  âme  de  le  voir 
si  maltraité,  mais  faisant  paraître  sur  son  visage  qu'il 
en  avait  un  extrême  déplaisir;  il  le  releva  de  terre  où  on 
l'avait  jeté,  l'embrassa  et  le  baisa,  tout  plein  qu'il  était 
de  sang  et  de  boue,  et  (il  une  rude  réprimande  au 
peuple. 

<(  Je  suis  le  méchant,  disait-il  à  ceux  qui  le  voulurent 
entendre;  je  suis  le  pécheur,  je  suis  celui  qui  n"a  jamais 
rien  fait  d'agréable  aux  yeux  de  Dieu.  Pensez-vous, 
continuait-il,  parce  que  vous  me  voyez  velu  en  lioniov" 


APOLOGIE    POUR    LE    PLAGIAT.  169 

de  bien  que  je  n'aie  pas  été  toute  ma  vie  un  larron,  le 
scandale  des  autres  et  la  perdition  de  moi-même?  Vous 
vous  êtes  trompés,  mes  frères;  faites-moi  le  but  de  vos 
injures  et  de  vos  pierres,  et  tirez  sur  moi  vos  épées.  » 

Après  avoir  dit  ces  paroles  avec  une  fausse  douceur, 
il  s'alla  jeter  avec  un  zèle  encore  plus  faux  aux  pieds  de 
son  ennemi,  et,  les  lui  baisant,  non  seulement  il  lui 
demanda  pardon,  mais  aussi,  il  alla  ramasser  son  épée, 
son  manteau  et  son  chapeau,  qui  s'étaient  perdus  dans 
la  confusion.  Il  les  rajusta  sur  lui,  et,  l'ayant  ramené 
par  la  main  jusqu'au  bout  de  la  rue,  se  sépara  de  lui 
après  lui  avoir  donné  plusieurs  embrassements  et  autant 
de  bénédictions.  Le  pauvre  homme  était  comme  en- 
chanté et  de  ce  qu'il  avait  vu  et  de  ce  qu'on  lui  avait 
fait,  et  si  plein  de  confusion  qu'on  ne  le  vit  pas  paraître 
•dans  les  rues,  tant  que  ses  affaires  le  retinrent  à  Séville. 
Montufar  cependant  y  avait  gagné  les  cœurs  de  tout  le 
monde  par  cet  acte  d'humilité  contrefaite.  Le  peuple  le 
regardait  avec  admiration,  et  les  enfants  criaient  après 
lui  :  AuSauit!au  Saint Icomme  ils  eussent  crié  :  aurenard! 
après  son  ennemi,  s'ils  l'eussent  rencontré  dans  les  rues. 

Voilà  bien,  ce  semble,  roriginal  de  la  scène  VI  du 
.troisième  acte  de  Tartufe  : 

Ah!  laissez-le  parler,  vous  l'accusez  à  tort, 
Et  vous  feriez  bien  mieux  de  croire  son  rapport. 
Pourquoi,  sur  un  tel  fait,  m'étre  si  favorable? 
Savez-vous,  après  tout,  de  quoi  je  suis  capable? 

'Oui,  mon  cher  fds,  parlez,  traitez-moi  de  perfide, 
D'infâme,  de  perdu,  de  voleur,  d'homicide; 
Accablez-moi  de  noms  encore  plus  détestés; 
Je  n'y  contredis  point,  je  les  ai  mérités. 
Et  j'en  veux  à  genoux  souffrir  l'ignominie 
Comme  une  honte  due  aux  crimes  de  ma  vie. 

La  ressemblance,  étant  manifeste,  fut  signalée  dans  le 
Molière  de  la  Collection  des  grands  écrivains  qui, 
IV.  10 


170  LA     VIE     LITTERAIRE. 

(•oniiiiencé  par  le  re^rcllc  K.  Despois,  se  continue  et 
s'ai'liève  par  les  soins  du  plus  consciencieux  des  éditeurs, 
M.  Paul  Mesnard.  Gel  habile  homme,  à  qui  rien 
n'échappe,  ne  pouvait  négliger  un  rapprochement  déjà 
signalé  par  divers  critiques  et,  si  je  ne  me  trompe,  par 
M.  Charles  Louandre,  dans  ses  Conteurs  françn'us. 

On  pouvait  se  demander  toutefois  si  Paul  Scarron 
était  Itien  l'auteur  de  la  nouvelle  des  fh/pnrritcs  et  s'il 
ne  l'avait  pas  prise  à  un  conteur  d'au  delà  des  monts, 
comme  c'était  assez  son  habitude.  «  Scarron.  dit  l'abbé 
de  Longuerue,  copiait  beaucoup  les  auteurs  espagnols, 
mais  ils  gagnaient  beaucoup  à  passer  par  ses  mains.  » 
A  l'origine,  le  volume  qui  contient  les  Hypoc7'ites  avait 
pour  titre,  à  ce  que  l'on  m'assure,  Nouvelles  tragi- 
comiques,  tirées  des  plus  fameux  auteurs  espagnols. 
Cette  mention  fut  retranchée  depuis,  et  j'ai  sous  les 
yeux  une  édition  de  1717,  chez  Michel  David,  où  l'on 
ne  lit  rien  de  semblable.  Mais  cela  n'importe  guère.  Si 
l'indication  concernant  la  publication  originale  est  exacte 
(ce  qu'il  est  très  facile  de  vérifier),  Scarron  avouait  lui- 
même  ses  emprunts,  sous  une  forme  vague  qui  ne  nous 
contenterait  pas  aujourd'hui,  mais  qui  étais  très  conve- 
nable pour  un  temps  où  l'auteur  d'un  livre  inspirait 
moins  de  curiosité  que  le  livre  lui-même.  Il  se  déclarait 
redevable  de  ces  nouvelles  à  des  conteurs  espagnols  qu'il 
ne  nommait  point  et  que  le  lecteur  ne  se  souciait  point  de 
coiinaîln3  par  leurs  noms.  Il  semble  bien  qu'on  n'ait  point 
pris  garde  à  cet  aveu,  qui  pourtant  était  bon  à  retenir. 

Les  Hypocrites  passèrent  pour  une  œuvre  originale 


APOLOGIE    POUR    LE    PLAGIAT.  171 

de  Scarron,  jusqu'au  jour  où  U.  P.  d'Anglosse,  de  Blois, 
montra  que  ce  conte  était  tiré  tout  entier  d'une  nouvelle 
de  Alonzo  Geronimo  de  Salas  Barbadillo,  intitubie  la 
Fille  de  Célesthie  (la  Hija  de  Celestlna)  ,  qui  fut 
imprimée  pour  la  première  fois  à  Saragosse,  chez  la 
veuve  de  Lucas  Sanchez,  en  1612. 

De  la  sorte,  Molière  prit  à  Scarron  un  bien  qui 
n'apparlenait  pas  à  celui-ci.  Cela  est  certain.  Mais  il 
reste  à  savoir  si  le  grand  comique  fourragea  chez 
Scarron  ou  chez  Barbadillo  lui-même.  Les  poètes  fran- 
çais du  xvii^  siècle  tiraient  quelque  vanité  des  larcins 
qu'ils  faisaient  en  Espagne,  et  il  y  avait  plus  d'bon- 
neur,  sans  doute,  à  mettre  à  contribution  le  seigneur 
Barbadillo  que  ce  pauvre  diable  de  Scarron.  Corneille 
ne  disait-il  pas  avec  une  préciosité  superbe  :  «  J'ai  cru 
que,  nonobstant  la  guerre  des  deux  couronnes,  il  m'était 
permis  de  trafiquer  en  Espagne.  Si  cette  sorte  de  com- 
merce était  un  crime,  il  y  a  longtemps  que  je  serais  cou- 
pable. Ceux  qui  ne  voudront  pas  me  pardonner  cette 
intelligence  avec  nos  ennemis  approuveront  du  moins 
que  je  pille  chez  eux.  » 

Molière,  dans  le  cas  que  nous  examinons,  pilla-t-il  en 
Espagne  ou  chez  le  cul-de-jatte  de  la  rue  des  Deux- 
Portes?  C'est  ce  qu'il  n'est  pas  très  facile  de  discerner 
tout  d'abord.  On  peut  croire  qu'il  lisait  l'espagnol 
comme  la  plupart  des  écrivains  français  de  son  temps. 
Un  de  ses  ennemis  disait  : 

...  Sa  muse  en  campagne 
Vole  dans  mille  auteurs  les  sottises  d'Espagne. 


172  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

El  rem:ir(Hi(V.  Cil  pnssaiil  iiu'on  lui  reproche,  dans  ce 
vers,  non  île  voler,  mais  de  voler  iles  sollises.  C'est  là 
le  ])ln;^iat  comme  on  l'enlenilail  au  xvii'"  siècle  :  prendre 
le  mauvais  avec  le  bon,  la  halle  avec  le  \i,\'i\'m. 

Quoi  (fu'on  puisse  penser  de  celle  censure,  à  loul  le 
moins  irnpcrlinenle,  qui  vise  surtout  les  Plaisirs  de 
rHe  enchantée^  imités  d'une  pastorale  de  Morelo,  on 
voit  (iiie  Molière  passait,  de  son  temps,  pour  un  auteur 
très  versé  dans  la  littérature  espagnole.  Il  est  très  pos- 
sible qu'il  ait  connu  la  Hija  de  Cclcstina. 

Et  c'est  une  supposition  dans  lariuelle  on  est  confirmé 
quand  on  a  lu  l'opuscule  de  M.  P.  d'Anglosse.  Il  y  a, 
en  effet,  dans  la  nouvelle  de  Barbadillo  un  trait  que 
Scarron  a  rendu  très  inexactement  par  cette  phrase  : 
«  Il  (Monlufar)  ne  bougeait  des  prisons.  » 

L'original  dit  :  «  Il  (Monlufar)  demandait  l'aumône 
pour  les  pauvres  prisonniers.  »  Ce  qui  correspond  exac- 
tement à  ces  vers  de  Tartufe  : 

Je  vais  aux  prisonniers 
Des  aumônes  que  j'ai  partager  les  deniers. 

On  a  noté  aussi  dans  le  texte  espagnol  un  trait  excel- 
lent qui  n'est  pas  dans  la  copie  française,  et  que  Molière 
semble  avoir  connu.  Après  avoir  rapporté  l'épisode  du 
gentilhomme  madrilène  qui  pense  être  écharpé  par  la 
foule  pour  avoir  démasqué  le  traître,  Barbadillo  ajoute  : 

«  Ce  gentilhomme  resta  confondu  et  si  plein  de  dépit 
de  cette  aventure  que,  sans  terminer  les  affaires  qui 
l'avaient  ap[)elé  à  Séville,  il  re(iartit  le  soir  même  pour 


APOLOGIE    POUR    LE    PLAGIAT.  173 

Madrid,  persuadé  que  le  diable  seul  pouvait  lui  avoir 
joué  ce  tour  et  se  repentant  beaucoup  de  s'être  fié  aux 
apparences.  Car,  ne  pouvant  pas  concevoir  que  de 
pareils  sentiments  d'humililé  se  fussent  logés  dans  l'àrne 
de  Monlufar,  il  demeura  convaincu  qu'il  avait  élé  la 
dupe  de  ses  yeux,  le  sens  de  la  vue  étant,  comme  tous 
les  autres,  fort  sujet  à  l'erreur.  » 

Il  y  a  là  une  ironie  forte,  qui  passait  de  beaucoup  le 
génie  du  pauvre  Scarron.  On  est  tenté  de  voir  dans  ces 
dernières  lignes  l'original  des  deux  vers  dits  avec  un  si 
plaisant  sérieux  par  madame  Pernelle  : 

Mon  Dieu,  le  plus  souvent  l'apparence  déçoit; 
Il  ne  faut  pas  toujours  juger  sur  ce  qu'on  voit. 

(Acte  V,  se.  m.) 

Par  contre,  Scarron,  qui  traduit  très  librement,  a 
ajouté  au  caractère  de  l'bypocrite  un  trait  qui  manquait 
à  l'original.  Il  dit  que  Montufar  «  baissait  les  yeux  à  la 
rencontre  des  femmes  »,  et  on  pourrait  dire,  à  la  rigueur, 
que  c'est  au  cul-de-jalle  que  Molière  a  pris  le  mou- 
choir dont  Tartufe  veut  couvrir  le  sein  de  Dorine.  Mais 
il  n'en  faudrait  point  jurer. 

Il  est  vrai  qu'on  retrouve  encore  une  nouvelle  de 
Scarron  dans  les  sources  de  VAvai^e  de  Molière.  C'est 
un  conte  picaresque  intitulé  le  Châtiment  de  Vavarice. 
Je  ne  doute  pas  qu'un  savant  versé  sur  la  littérature 
espagnole,  M.  Morel-Fatio,  par  exemple,  n'en  connaisse 
l'original.  M.  Paul  Mesnard,  qui  a  relevé  dans  son  excel- 
lente édition  les  emprunts  faits  par  Molière  aux  anciens 

10. 


4  74  L  A     vin    L  I  T  T  É  R  A  I  R  E  . 

el  aux  modernes  ne  nomme  pas  même  le  Châtiment 
de  i'avarice.  C'est  dédain  el  non  [)oinl  i-^norance,  la 
nouvL'lle  dont  je  parltî  étant  assez  connuo.  M.  Charles 
Louaiidro  l'a  inst'rée,  dans  ses  vieux  couleurs  fr;iu('ais. 
Le  texie  (jue  j'en  ai  suus  les  yeux  date  de  1G78,  c'est- 
à-dire  de  l'année  même  où  parut  VAvnrc. 

Que  Molière  ail  connu  celte  nouvelle  ou  Tori^^inal  dont 
elle  est  la  traduction,  cela  est  très  prohalde.  On  y  ren- 
contre, ce  qui  ne  se  trouve  point  dans  la  Marmite  de 
Piaule  el  ce  qui  est  le  sujet  même  de  la  pièce  de  Molière, 
le  risible  amour  d'un  thésauriseur  barbon. 

L'avare  de  Scarron  se  nomme  don  Marcos  et  passe  à 
Madiid  pour  gentilhomme.  Il  a  coutume  de  dire  «  qu'une 
femme  ne  peut  être  belle  si  elle  aime  à  prendre,  ni  laide 
si  elle  donne  >. 

En  dépit  de  ces  maximes,  il  tombe  dans  le  panneau 
que  des  coquins  lui  tendent.  Un  Gamara,  «  courtier  de 
toutes  marchandises  »,  le  vient  voir  el  lui  vante  la 
beauté,  la  sa^jesse  el  les  grands  biens  de  dame  Isidore, 
qui  n'est  en  réalité  qu'une  vieille  courtisane  édentée, 
plus  pauvre  que  Job.  L'avare  consent  à  la  voir  et  s'éprend 
d'elle  dans  un  festin  qu'elle  lui  donne. 

A  l'issue  du  festin,  don  Marcos  (je  cite  littéralement 
mon  auteur)  avoua  à  Gamara,  qui  l'accompagna  chez 
lui,  que  la  belle  veuve  lui  donnait  dans  la  vue  el  que 
de  bon  cœur  il  aurait  donné  un  doigt  de  sa  main  pour 
être  déjà  marié  avec  elle,  parce  qu'il  n'avait  jamais 
trouvé  de  femme  qui  fût  plus  son  fait  que  celle-là,  quoi- 
qu'à  la  vérité  il  prétendit  qu'après  le  mariage  elle  ne 
vivrait  pas  avec  tant  d'ostentation  et  de  luxe. 


APOLOGIE    POUR    LE    PLAGIAT.  175 

Elle  vit  plutôt  en  princesse  qu'en  femme  d'un  parti- 
culier ,  disait  le  prudent  don  Marcos  au  dissimulé 
Gamara,  et  elle  ne  considère  pas  que  les  meubles  qu'elle 
a,  mis  en  argent,  et  que  cet  argent  joint  à  celui  que 
j'ai  nous  peuvent  faire  une  bonne  rente  que  nous  pour- 
rons mettre  en  réserve,  et,  par  lindustrie  que  Dieu  m'a 
donnée,  en  faire  un  fonds  considérable  pour  les  enfants 
que  Dieu  nous  doimera. 

Don  Marcos  entretenait  Gamara  de  ces  discours  ou 
de  semblables,  quand  il  se  trouva  devant  sa  porte» 
Gamara  prit  congé  de  lui  après  lui  avoir  donné  parole 
que,  dès  le  lendemain,  il  conclurait  son  mariage  avec 
Isidore,  à  cause,  lui  dit-il,  que  les  affaires  de  cette 
nature-là  se  rompaient  autant  par  retardement  que  par 
la  mort  de  Tune  des  parties. 

Don  Marcos  embrassa  son  cher  entremetteur,  qui  alla 
rendre  compte  à  Isidore  de  l'état  auquel  il  venait  de 
laisser  son  amant.  Et  cependant  notre  amoureux  écuyer 
tira  de  sa  poche  un  bout  de  bougie,  le  piqua  au  bout 
de  son  épée,  et,  l'ayant  allumé  à  une  lampe  qui  brûlait 
devant  le  crucifix  public  d'une  place  voisine,  non  sans 
faire  une  manière  d'oraison  jaculatoire,  pour  la  réussite 
de  son  mariage,  il  ouvrit  avec  un  passe-partout  la  porte 
de  la  maison  où  il  couchait  et  s'alla  mettre  dans  son 
méchant  lit  plutôt  pour  songer  à  son  amour  que  pour 
dormir. 

Il  se  rend  le  lendemain  chez  sa  future  épouse  et  lui 
déclare  comment  il  entend  vivre  : 

—  Je  suis  bien  aise  qu'on  se  couche  de  bonne  heure 
dans  ma  maison  et  que  la  nuit  elle  soit  bien  fermée. 
Les  maisons  où  il  se  trouve  quelque  chose  ne  peuvent 
être  trop  à  couvert  des  larrons.  Et  pour  moi,  je  ne  me 
consolerai  jamais  si  un  fainéant  de  larron,  sans  autre 
peine  que  celle  qu'il  y  a  à  prendre  ce  qu'on  trouve, 
m'ôtait  en  un  instant  ce  qu'un  grand  travail  ne  m'a 
donné  qu'en  beaucoup  d'années. 


176  LA     VIE     LITTÉIlAIllE. 

l/;i\art'  do  Sfarron,  c'est  (J«'jà  l'jivare  de  Molière, 
l'avare  amourciix  el  riche.  Ce  cof|iiin  de  Gamara,  c'est 
exacleiuenl  cette  coquine  de  Frosiue.  Don  Marcos 
épouse  Isidore,  qui  peu  après  s'enfuit  avec  ses  com- 
plices, emportant  l'argent  et  les  meubles  du  pauvre 
homme. 

Lui  aussi,  il  pleure  sa  cassette.  Mais  le  reste  n'a  plus 
la  moindre  ressemblance  avec  la  comédie  de  Molière. 
C'est  une  suite  (ra\entures  burlesques  ou  tragiques, 
auxquelles  maïKjue  l'agrément  avec  la  vraisemblance. 

Ces  recherches,  que  j'ai  résumées  de  mon  mieux,  ten- 
daient à  rendre  au  malheureux  Scarron  le  bien  que 
Molière  lui  avait  pris.  Mais  on  s'est  aperçu  que  Scarron, 
lorsqu'il  fut  dépouillé,  portoit  le  bagage  des  autres.  Il  y 
a  grande  chance  que  le  Châtiment  de  Vavarice  ne  lui 
appartienne  pas  plus  que  les  Hijpocriles.  Quant  à 
Molière,  tout  ce  qu'il  prend  lui  appartient  aussitôt,  parce 
qu'il  y  met  sa  marque. 


JULES   TELLIER' 

(1863-1889) 


«  C'était  un  grand  garçon  de  vingt-deux  ans,  maigre 
et  pâle,  aux  yeux  caves  et  aux  moustaches  brunes.  Il 
avait  dans  la  physionomie  quelque  chose  de  hagard  et 
dans  l'allure  quelque  chose  d'abandonné.  » 

Ainsi  Jules  Tellier  se  figurait  ce  Tristan  Noël,  étu- 
diant de  la  Faculté  de  Rouen  -,  à  qui  il  a  prêté  ses  pro- 
pres doutes  et  ses  propres  tristesse.  Tel  il  apparaissait 
lui-même  à  ses  amis.  «  Face  longue,  yeux  ardents  et 
sombres,  dit  l'un;  front  obstiné,  dit  l'autre,  regard 
enfoncé  et  droit,  sourire  rare.  »  Tel  je  le  vis  un  malin, 
l'air  mélancolique,  mais  plein  d'idées  et  très  aimable.  Il 
m'apportait  son  livre  sur  les  poètes  vivants,  un  mince 
petit  livre  écrit  avec  finesse,  peut-être  trop  sèchement. 


1.  Reliques  de  Jules  Tellier,  1  vol. 

2.  On  sait  qu'il  n'y  a  pas  de   facultés  à  Rouen.  Tellier 
place  ua  étudiant  imaginaire  dans  une  faculté  imaginaire. 


178  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

pt  conçu  sans  j^raml  elïorl  crili(jue.  Au  reste,  il  me  parut 
peu  occupé  de  son  ouvnige  et  de  lui-même.  Les  l)al»i- 
ludes  négligées  de  sa  personne  et  de  son  vêtement,  son 
allure  courbée,  son  regard  vague,  sa  parole  sourde  cl 
comme  intérieure,  tout  en  lui  trahissait  l'homme  son- 
geur et  méditatif.  C'est  la  poésie  qui  l'amenait.  Je  lui 
parlai  tout  de  suite  des  poètes,  je  lui  nommai  tel  ou  tel 
de  ceux  dont  le  talent  certain  n'est  connu  que  des  déli- 
cats et  dont  le  nom  sert  de  mot  de  passe  aux  initié?. 
Il  me  répondit  en  récitant  quelques-uns  des  vers  dont 
sa  mémoire  était  pleine.  C'était  un  intime  et  violent 
amant  de  la  poésie.  Je  n'ai  connu  que  Frédéric  Plessis 
qui  goûtât  à  ce  point  le  vers  pour  lui-même,  pour  sa 
mélodie  mystérieuse,  pour  sa  beauté  secrète.  Tellicr 
convenait  lui-même,  de  bonne  grâce,  qu'il  poussait  jus- 
qu'à la  superstition  le  culte  de  la  poésie  et  des  poètes. 

tt  J'ai  été,  disait-il,  l'enfant  que  fut  Ovide,  lisant  les 
poètes  de  Rome  et  songeant  à  eux  avec  vénération  et  les 
imaginant  pareils  aux  dieux  : 

Quoique  aderant  vales,  tôt  rehar  esse  deos  •. 

Et  l'homme  ne  s'est  pas  dépouillé  tout  à  fait  des  illu- 
sions de  l'enfant.  En  vérité,  quiconque  a  fait  seulement 
tenir  sur  pied  dix  bons  vers,  celui-là,  n'eùt-il  d'ailleurs, 
comme  il  arrive,  ni  de  bon  sens,  ni  d'idées,  ni  d'esprit, 

1.  Tcllier  avait  mis  quolquot  erant  vantes.  J'ai  rétabli  le 
texte  d'Ovide,  mais  le  sens  n'est  plus  tout  à  fait  le  même. 
Ovide  ne  dit  pas  que  tout  poète  indistinctement  lui  sem- 
blait un  dieu.  11  fait  allusion  au  ti'ouble  dont  il  était  saisi 
dans  ses  premières  rencontres  avec  un  poète. 


JULES    TELLIER.  179 

m'apparaît  encore  parfois  comme  un  être  privilégié,  aux 
cheveux  ceints  d'une  auréole  et  au  front  marqué  d'un 
signe.  » 

Celte  rencontre  date  de  l'été  de  1888.  Jules  Tellier 
était  alors  précepteur  des  enfants  de  M.  le  comte  de  Martel- 
Janville,  à  Neuilly-sur-Seine.  Né  au  Havre,  en  1863,  il 
avait  grandi  dans  sa  ville  natale.  Il  a\ait  passé  sa  licence 
et  enseigné  la  rhétorique  en  province.  Il  écrivait  dans  le 
Parti  national.  Comme  tant  d'autres,  il  quittait  l'Uni- 
versité pour  le  journalisme  et  la  littérature.  Il  se  sen- 
tait maître  de  sa  pensée  et  de  sa  forme;  il  était  entouré 
d'admirations  intimes  et  jeunes.  Il  avait  cette  joie  de 
contempler  sa  vie  démurée  et  la  voie  ouverte.  II  pouvait 
se  permettre,  on  le  croyait  du  moins,  les  longs  espoirs 
et  les  vastes  pensées.  Au  retour  d'une  promenade  en 
Algérie,  il  fut  atteint  à  Toulouse  par  la  fièvre  typhoïde. 
Il  y  mourut,  après  douze  jours  de  maladie,  le  29  mai 
1889,  dans  sa  vingt-septième  année. 

Ses  amis  ont  recueilli  la  prose  et  les  vers  qu'il  a 
laissés  en  un  petit  volume  intitulé  Reliques  de  Jules 
Tellier.  M.  Paul  Guigou  a  mis  en  tête  de  ce  recueil  une 
préface  qui  témoigne  d'une  exquise  délicatesse  de 
cœur  et  d'un  sentiment  très  haut  des  choses  de  l'art. 
M.  Raymond  de  la  Tailhède  a  élevé,  à  la  manière  des 
lettrés  de  la  Renaissance,  un  tombeau  poétique  à  son 
ami. 

Et  voilà  que  tes  yeux  profonds  se  sont  fermés  1 
Mais  ton  âme,  oîi  vivaient  les  sages  d'Hellénie, 
Garde  toujours,  dans  une  éternelle  harmonie, 
Les  poètes  pareils  à  des  dieux  bien-aimés. 


\S0  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

A  ce  recueil  posthume  ont  aussi  donné  leurs  soins 
MM.  Le  Goffic,  de  la  Villchervé,  Pouvillon,  Paul  Mar- 
{^ut'iilte  et  M.  Charles  Maurras,  qui  écrivait  au  lende- 
main (le  la  mort  de  Jules  Tellier  :  e  Un  des  premiers  et 
des  plus  ralTinés  écrivains  d'aujourd'hui  a  été  retiré 
d'au  milieu  de  nous.  » 

Les  Heliques  de  Jules  Tellier  sont  de  sorte  à  nous 
donner  de  cuisants  regrets. 

Ce  jeune  homme,  si  tôt  disparu,  était  assurément  un 
philosophe  et  un  poète,  surtout  un  rare  écrivain.  Par 
une  délicatesse  extrême,  avec  la  pudeur  d'une  amitié 
jalouse,  qui  craignait  de  livrer  les  reliques  de  l'aljsenl 
aux  indifférents  et  aux  profanes,  MM.  Paul  G;jj,uou  et 
Raymond  de  la  Tailhède  ont  fait  imprimer  les  «eiivres 
posthumes  de  Jules  Tellier  pour  les  seuls  souscripteurs, 
qui  n'étaient  pas  bien  nombreux,  et  ils  ont  décidé  que  le 
livre  ne  serait  point  mis  en  vente.  De  la  sorte,  ces  pages 
restent  inédite  après  l'impression.  Je  prendrai  soin  d'en 
citer  tout  à  l'heure  quehjues  lignes.  Mais  il  faudrait  tout 
lire,  car  l'intérêt  de  ce  petit  livre,  c'est  qu'une  âme  s'y 
révèle.  Une  âme  d'abord  inquiète  et  désolée,  mais  fière, 
et  qui  bientôt  conquit  le  calme  avec  la  résignation.  Dans 
maint  endroit,  daté  des  mauvais  jours,  Tellier  gémit 
d'une  souffrance  indicible.  Il  est  en  proie  à  cette  tristesse 
noire,  rançon  des  âmes  exquises.  Son  mal,  il  est  facile 
de  le  reconnaître  tout  de  suite,  c'est  le  mal  des  chimères, 
c'est  le  supplice  des  jeunes  hommes  qui  ont  lu  trop  de 
livres  et  fait  trop  de  rêves. 

Il  est  dangereux,  en  effet,  pour  les  jeunes  hommes 


ULES    TELLIER.  181 

d'une  imagination  ardente,  de  souper  trop  souvent  avec 
les  philosophes  et  les  courtisanes  dans  tous  les  temps  et 
dans  tous  les  pays,  de  vivre  trop  de  vies,  d'être  tour  à 
tour  Sénèque  et  Néron;  d'avoir  possédé  tous  les  trésors 
de  Crésus,  des  satrapes  et  du  juif  Issachar,  quand  on 
est  très  pauvre,  et,  courbé  sur  une  table  de  bois  blanc, 
dans  une  chambre  d'étudiant,  de  prolong^^r  jusqu'à  l'aube 
les  orgies  frénétiques  des  décadences.  Au  sortir  de  ces 
banquets  du  savoir  et  de  la  beauté,  quand  tombent  les 
couronnes  imaginaires,  on  s'aperçoit  que  la  réalité  est 
étroite  et  triste.  On  souffre  plus  que  de  raison  de  la 
médiocrité  des  hommes  et  de  la  monotonie  des  choses. 
On  regarde  la  nature  avec  des  yeux  mornes  et  vides, 
comme  au  lendemiin  de  l'ivresse.  On  ne  voit  plus  la 
beauté  du  monde,  parce  qu'on  a  épuisé  dans  le  rêve  le 
trésor  des  illusions,  qui  est  notre  meilleure  richesse. 
Et,  comme  ce  Tristan  Noël,  qui  ressemble  tant  à  Jules 
Tellier  lui-même,  on  veut  mourir. 

Mais,  par  bonheur,  on  ne  meurt  pas  toujours,  et  cela 
passe.  La  vie  elle-même,  à  la  longue,  se  charge  de  vous 
guérir  du  mal  des  illusions.  Et  ce  mal  serait  encore  sup- 
portable, presque  doux,  du  moins  très  cher,  s'il  ne  s'y 
mêlait  pas  d'ordinaire,  chez  ces  adolescents  Imaginatifs, 
les  troubles  des  sens  et  les  peines  du  cœur.  Le  rêve  dis- 
pose à  la  molle  tendresse  et  à  la  volupté,  et  vraiment 
c'est  une  chose  cruelle,  quand  on  a  vu  de  si  près  l'ombre 
de  Gléopâtre  et  l'ombre  de  Ninon,  d'être  rebuté  par  une 
jeune  modiste  qui  n'a  point  de  littérature. 

Tellier  nous  apprend  que  pareille  mésaventure  advint  à 
IV.  11 


182  LA     VIE    LITTÉRAIRE. 

l'écolier  Juan  de  Ponlevedra,  que  Carmen  n'aimait 
point  et  qu'elle  n'aimerail  jamais  a  jiarce  qu'il  était 
farouche  et  {^^auclie  et  qu'il  ne  savait  (jue  ses  livres  ». 
L'écolier  Juan  aurait  du  s'en  consoler.  Il  ne  s'en  con- 
sola point,  parce  que,  s'élant  promené  sous  les  myrtes 
de  Virgile,  il  lui  en  restait  une  langueur  mortelle. 
M.  Nicole  soutenait  que  les  poètes  sont  des  empoison- 
neurs puldics,  et  il  avait  raison  jusqu'à  un  certain  point. 
Mais  ils  n'empoisonnent  que  les  poètes.  Ils  n'empoison- 
nèrent jamais  M.  Nicole. 

Les  poètes  et  les  philosophes  memement  avaient  beau- 
coup troublé  la  jeunesse  de  Jules  Tellier.  Après  avoir 
désespéré  de  ce  monde,  il  désespéra  de  l'autre.  Il  connut 
l'illusion  des  paradis  après  avoir  connu  l'illusion  des 
paysages  (car  il  était  logicien),  et  il  lui  vint  le  désir  et  la 
peur  de  la  mort. 

Dans  les  pages  qu'il  a  laissées  on  trouve  les  traces  de 
sa  lassitude  et  de  son  ennui  et  l'on  s'aperçoit  que,  plus 
d'un  jour,  il  trouva  à  la  vie  un  goût  plus  amer  (jue  la 
cendre.  Mais  on  se  ferait  une  idée  bien  fausse  de  ce 
jeune  homme  en  voyant  en  lui  un  désespéré  qui  veut 
à  toutes  forces  mourir.  Connaissons  mieux  l'ennui 
doré  des  poêles.  Les  poètes  souffrent  du  mal  des 
chimères.  Tous  en  sont  atteints,  mais  ils  guérissent 
tous.  Tellier,  comme  les  autres,  guérissait  à  l'air  de 
Paris,  au  milieu  de  ses  amis,  dans  le  travail  rapide  et 
fécond. 

Il  n'était  pas  devenu  sans  doute  un  homme  hilare, 
une  convive  facétieux,  un  jovial  compagnon.  Mais  c'était 


JULES    TELLIER.  183 

un  galant  homme  de  lettres,  im  élégant  rhéteur,  prêt  à 
goûter  doucement  les  plaisirs  de  l'esprit  et  à  converser 
avec  grâce  parmi  les  honnêtes  gens.  M.  Maurice  Barrés 
avec  qui  il  était  lié  d'une  étroite  amitié  nous  le  montre 
poli  dans  ses  propos,  facile,  amène  et  sage. 

«  Il  ressentait  violemment,  dit  M.  Barrés,  les  insuffi- 
sances de  la  vie,  mais  il  les  acceptait,  et  nui  moins  que 
lui  ne  fut  un  révolté.  Nous  rendions  en  commun  un 
culte  à  Sénéque,  qui  fut  peut-être  le  thème  le  plus  fré- 
quent de  nos  entretiens.  La  constitution  délicate,  Tin- 
quiétude  et  l'indulgence  de  ce  grand  calomnié  nous 
enchantaient.  Bien  supérieur  à  ces  stoïciens  dont  il 
affectait  de  se  réclamer,  Sénéque  accepte  la  vie  de  son 
siècle  sans  rien  en  bouder;  simplement  toutes  ses  rela- 
tions avec  les  choses  et  avec  les  hommes  étaient  com- 
mandées par  le  sentiment  intense  qu'il  faudra  mourir 
et  que  nous  vivons  au  milieu  de  choses  qui  doivent 
périr.  Mieux  qu'aucun,  Sénéque  enseigne  la  résignation. 
Mais  chez  lui  jamais  elle  ne  prend  de  lasses  attitudes. 
Son  ascétisme  très  réel  n'est  pas  de  se  priver,  mais  de 
mésestimer  ce  dont  il  use.  Il  fut  le  maître  de  Jules 
Tellier.  y> 

Voilà  donc  Jules  Tellier  devenu,  dans  le  particulier, 
un  doux  stoïcien,  sachant  pardonner  à  l'homme  et  à  la 
nature,  ce  qui  est  la  science  la  plus  nécessaire,  et  mon- 
trant à  tous  un  visage  pacifique  et  bienveillant. 

C'est  exactement  ce  visage  qu'il  laissait  voir  au 
public  quand  il  travaillait  pour  les  journaux.  Tellier 
s'annonçait  comme  un  excellent  critique.  Il  avait  à  un 


184  LA     VIE     LITTÉRAI  un. 

très  linul  point  l'esprit  de  finesse  et  une  p'nétralion 
sinj^ulière.  M.  Jules  Leinnîlre,  (lu'il  avait  t-onnu  de 
bonne  henre,  avait  eu  sur  lui  l'aimable  nulorilé  d'un 
jeune  ancien.  El  jMMil-être  Tellier  devait-il,  pnur  une 
certaine  part,  au  niailre  qui  fut  son  cunarade,  cette 
manière  souple  et  facile  (|u'il  eut  dès  le  déliul,  et  qui 
n'est  point  ordinaire  à  la  jeunesse.  Il  s'essaya  dans  une 
petite  revue  obscure,  les  Chroniques,  que  ses  deux  amis, 
Maurice  Barrés  et  Cliarles  Le  Goffic,  avaient  fondée  un 
peu  à  son  intention.  Il  y  donna  les  Notes  de  Tristan 
Noël  et  les  Deux  paradis  d'Abd-er  Ilhaman,  mais 
c'est  dans  le  Parti  nationaU  où  il  écrivit  de  1887  à  1881), 
qu'il  se  répandit  aisément  en  fantaisies,  en  chroniques, 
en  variétés  littéraires,  en  notes  de  voyage.  Il  y  a  des 
écrivains  qui  croient  que  leur  supériorité  seule  les 
empêche  d'écrire  dans  les  journaux.  Peul-ètre  déouvri- 
raient-ils  quelques  autres  causes  à  cet  empêchement, 
s'ils  s'appliquaient  à  les  rechercber.  Il  faut,  pour  parler 
au  public  dans  l'intimité  fréquente  du  journal,  s'inté- 
resser d'un  esprit  agile  et  bienveillant  à  beaucoup 
de  choses.  Il  faut  avoir  l'esprit  largement  ouvert  sur 
la  vie  et  sur  les  idées.  Il  faut  enfin  avoir  ce  don  de 
sympathie  qui  est  rare  et  que  Tellier  posséilait  si 
pleinement. 

Dans  le  journal,  il  était  très  à  l'aise  et  tout  à  fait 
îiimable,  un  peu  bizarre  parfois,  et  têtu,  mais  sincère, 
mais  bon,  point  banal,  point  dédaigneux  et  corrigeant 
à  propos  la  tristesse  par  l'ironie. 

Il  est  im[)Ossible  de  mesurer  sur  ce  iju'il  laisse  la 


JULES    TELLIER.  185 

grandeur  de  son  esprit,  mais  on  peut  dire  que  lors- 
qu'il mourut  un  bel  instrument  de  pensée  et  de  rêve  fut 
brisé. 

II  laisse  des  vers,  dont  quelques-uns  seront  placés 
dans  les  anthologies,  à  côté  de  ceux  de  Frédéric  Plessis, 
qu'il  admirait.  Et  Jules  Tellier  sera  accueilli  parmi  les 
petits  poètes  qui  ont  des  qualités  que  les  grands  n'ont 
point.  Si  les  minorer  de  l'antiquité  étaient  perdus,  la 
couronne  de  la  muse  hellénique  serait  dépouillée  de  ses 
fleurs  les  plus  fines.  Les  grands  poètes  sont  pour  tout  le 
monde  ;  les  petits  poètes  jouissent  d'un  sort  bien  enviable 
encore  :  ils  sont  destinés  au  plaisir  des  délicats.  Il  ne 
ne  convient  pas  d'être  tranchant  en  matière  de  goût. 
Mais  il  me  semble  que  la  Prière  de  Jules  Tellier  ^  à  la 

1.  Voici  la  pièce  entière. 


Fantôme  qui  nous  dois  dans  la  tombe  enfermer, 
Mort  dont  le  nom  répugne  et  dont  l'image  elîraie, 
Mais  qu'à  force  de  crainte  on  finit  par  aimer, 
Puisque  la  vie  est  vaine  et  que  toi  seule  es  vraie; 

0  Mort,  qui  fais  qu'on  vit  sans  but  et  qu'on  est  las. 
Et  qu'on  rejette  au  loin  la  coupe  non  goûtée, 
Mort  qu'on  maudit  d'abord  et  dont  on  ne  veut  pas. 
Mais  qu'on  appelle  enfin  quand  on  t'a  méditée; 

0  la  peur  et  fespoir  des  âmes,  bonne  Mort 

Dont  le  souci  nous  trouble  un  temps,  et  puis  nous  aide. 

Mystérieux  écueil  où  se  blottit  un  port, 

Et  poison  merveilleux  où  se  cache  un  remède; 

0  très  bonne  aux  vaincus  et  très  bonne  aux  vainqueurs 
Qui  sur  leurs  fronts  à  tous  baises  leurs  cicatrices, 


186  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

mort  esl  un   poème  que  nos  anlliolo<T[isles  pourraient 
dès   aujourd'Ilui    recueillir.    Ils    seraient   bien  avisés, 


0  des  douleurs  des  corps  ou  de  celles  des  cœurs 
La  sûre  guérisseuse  et  la  consolalrire! 

Puiscjuc  tant  de  ferveur  pour  toi  s'élève  en  lui, 
Qu'il  veut  te  préférera  tout,  même  à  l'Aimée, 
Sois  clémente  à  l'enfant  qui  l'invoque  atijourd'iiui, 
Bien  qu'il  t'ait  méconnue  et  qu'il  t'ait  blasphémée. 

Ma  haine  s'est  changée  en  un  amour  profond  : 
Voici  croître  en  mon  cœur  guéri  de  ses  chimères 
L'ennui  des  voluptés  dont  on  touche  le  fond 
Et  le  morne  dédain  des  choses  éphémères. 

Vivre  dans  l'instant  n'est  que  trembler  et  souffrir. 
Songe  à  l'horrible  attente  et  fais-toi  moins  tardive! 
Il  sufllt  que  lu  sois  pour  qu'on  veuille  mourir  : 
Le  temps  laissé  par  toi  ne  vaut  pas  qu'on  le  vive. 

Donne-moi  le  Repos  et  l'Oubli,  les  seuls  biens! 
Endors-moi  dans  la  paix  de  la  couche  glacée! 
Mais  avant  le  moment  où  tu  cloras  les  miens, 
Ferme  les  yeux  par  qui  mon  âme  fut  blessée! 

Périsse  avant  moi  l'Etre  éphémère  et  charmant, 
Apparence  flottant  parmi  les  apparences, 
Dont  la  grâce  a  troublé  mon  cœur  profondément. 
Et  par  qui  j'ai  connu  de  si  dures  soutTrances! 

Car,  dût-elle  aussitôt  disparaître  à  son  tour 
De  ce  moncie  où  tout  n'est  (}ue  mirage  et  rjuc  leurre, 
Quand  même  pour  la  vie  elle  n'aurait  qu'un  jour, 
Et  (]uand  pour  le  plaisir  elle  n'aurait  qu'une  heure, 

Celte  heure-là,  rien  que  cette  heure,  en  vérité, 
Quand  j'y  songe  un  instant,  m'est  à  ce  point  cruelle, 
Que  je  n'en  conçois  plus  même  la  vanité, 
Et  qu'à  mon  rœ.ur  jaloux  elle  semble  éternelle, 

Janvier  18!^8. 


JULES    TELLIER.  187 

à  mon  gré,  de  ne  point  oublier  non  plus  le  sonnet 
que  voici  : 

LE    BANQUET 

Au  banquet  de  Platon,  après  que  tour  à  tour, 
Coupe  en  main,  loin  des  yeux  du  vulgaire  profane, 
Diotime,  Agathon,  Socrate,  Aristophane, 
Ont  disserté  sur  la  nature  de  l'amour, 

Apparaît  entouré  comme  un  roi  de  sa  cour, 
De  joueuses  de  flûtes  en  robe  diaphane. 
Ivre  à  demi,  sous  sa  couronne  qui  se  fane, 
Alcibiade,  jeune  et  beau  comme  le  jour. 

—  Ma  vie  est  un  banquet  fini,  qui  se  prolonge, 
Seul,  parmi  les  causeurs  assoupis,  comme  en  songe, 
J'ouvre  et  promène  encor  un  regard  étonné; 

Les  fronts  sur  les  coussins  ont  fait  de  lourdes  chutes  : 
Verrai-je  survenir,  de  roses  couronné, 
Alcibiade  avec  ses  joueuses  de  flûtes? 

Cela  est  d'un  tour  facile  et  gracieux,  avec  un  air  de 
mélancolie  riante  qui  me  plaît  beaucoup.  Mais  je  n'hésite 
pas  à  mettre,  d'accord  avec  M.  Paul  Guigou,la  prose  de 
Jules  Tellier  bien  au-dessus  de  ses  vers.  En  prose  sa 
phrase  est  forte  et  souple.  Elle  a  le  nombre,  et  Tellier 
lui-même  s'oublie  à  dire  une  fois  qu'il  la  cadencait 
a  suivant  un  rythme  plus  subtil  que  celui  des  vers  ». 
On  en  jugera  par  le  fragment  que  voici,  intitulé  Noc- 
turne : 

Nous  quittâmes  la  Gaule  sur  un  vaisseau  qui  partait 
de  Massalia  un  soir  d'automne,  à  la  tombée  de  la 
nuit. 

Et  cette  nuit-là  et  la  suivante,  je  restai  seul  éveillé 
sur  le  pont,  tantôt  écoutant  gémir  le  vent  sur  la  mer  et 


18:^  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

soii;jcant  à  des  regrets,  et  tantôt  aussi  contemplant  les 
flot!»  nocturnes  et  me  perdant  en  d'autres  rêves. 

Car  c'est  la  mer  sacrée,  la  mer  mystérieuse  où  il  y  a 
trente  siècles  le  subtil  et  n»alheureux  Ulysse  agita  ses 
Njngues  erreurs;  le  subtil  L'iysse  qui,  délivré  des  périls 
marins,  devait  encore,  d'après  Tirésias,  parcourir  des 
tfires  nombreuses,  portant  une  rame  sur  l'épaule, 
ju.s(iu'â  ce  qu'il  rencontrât  des  hommes  si  ignorants  de 
la  navigation  qu'ils  prissent  ce  fardeau  pour  une  aile 
de  moulin  à  vent  *. 

C'est  la  mer  que  sillonnaient  jadis  sur  les  galères  et 
les  trirèmes  les  vieux  poètes  et  les  vieux  sages  ;  et 
connue  ils  se  tenaient  debout  à  la  poupe,  au  milieu  des 
matelots  attentifs,  attentive  elle-même,  elle  a  écouté, 
en  des  nuits  pareilles,  les  chansons  d'Homère  et  les 
paroles  de  Solon. 

Et  c'est  aussi  la  mer  où,  dans  les  premiers  siècles  de 
l'erreur  chrétienne,  alors  que  le  règne  de  la  sainte 
nature  finissait  et  que  commençait  celui  de  l'ascétisme 
cruel,  le  patron  d'une  barque  africaine  entendit  des 
voix  dans  l'ombre,  et  l'une  d'entre  elles  l'appeler  par 
son  nom  et  lui  dire  :  «  Le  grand  Pan  est  mort!  Va-t'en 
parmi  les  hommes  et  annonce-leur  que  le  grand  Pan  est 
mort!  » 

Et  par  la  mystérieuse  nuit  sans  étoiles,  sur  le  chaos 
noir  de  la  mer  et  sous  le  noir  chaos  du  ciel,  il  y  avait 
quelque  chose  de  triste  et  d'étrange  à  songer  que  peut- 
être  l'endroit  innomé,  mouvant  et  obscur  que  traversait 
notre  vaisseau  avait  vu  passer  tous  ces  fantômes  et  qu'il 
n'en  avait  rien  gardé. 

Et  c'est  parce  que  cette  pensée  me  vint,  et  qu'elle  me 
parut  étrange  et  triste,  et  qu'elle  troubla  longtemps 
mon  cœur  de  rhéteur  ennuyé,  qu'il  m'est  possible 
encore,  entre  tant  d'heures  oubliées,  d'évoquer  ces  loin- 
taines heures  noires  où  je  révais  seul  sur  le  pont  du 


1.  Voir  sur  celte  phrase  l'article  suivant  intitulé  la  Rame 
d'Ulysse. 


JULES    TELLIER.  189 

navire  parti  de  Massalia,  un  soir  d'automne,  à  la  tombée 
de  la  nuit. 

Puisque  les  Reliques  de  Jules  Tellier  ne  se  trouvent 
pas  chez  l'éditeur,  nous  avons  dû  donner  celle  page  à  la 
suite  de  notre  arlicle,  en  preuve,  comme  on  dit  dans  les 
ouvrages  d'érudition. 


11. 


LA   RAME    D'ULYSSE 


Nous  avons  cité  (à  la  fin  du  précédent  article)  une! 
belle  page  intitulée  Nocturne,  dans  laquelle  le  regrellé 
Jules  Tellier  retraçait  les  rêveries  dont  il  s'était  enve- 
loppé naguère  sur  le  pont  d'un  navire  parti  de  Marseille 
et  qui  gagnait  le  large  à  la  tombée  de  la  nuit.  Tandis 
qu'il  glissait  dans  l'ombre  sur  cette  petite  mer  qui  sem- 
blait si  grande  aux  anciens,  le  poète  ressentait  dans  son 
imagination  d'humaniste  enthousiaste  les  élonnemenls 
de  la  jeune  âme  helléniiiue  devant  la  mer  «  aux  bruits 
sans  nombre  »,  et  il  se  prit  à  songer  à  Ulysse.  Pour 
nos  esprits  formés  aux  études  classiques,  la  Méditerranée, 
c'est  la  coupe  d'Homère.  Nous  entendrons  toujours,  sur 
ces  perfides  eaux  bleues,  chanter  les  Sirènes.  Donc,  Tel- 
lier invoquait  la  figure  d'Ulysse,  le  marin.  Il  était  trop 
intelligent  pour  ne  pas  sentir  combien  elle  est  singu- 
lière, mystérieuse,  elTrayante.  VIliade  et  VOdyssée  ne 
nous  ont  pas  tout  dit  de  cet  homme-là.  Soyez  certains 
que  les  pécheurs  de  Dulichium,  les  pirates  de  Zacinthe 


LA    RAME    D'ULYSSE.  191 

les  bonnes  vieilles  occupées  à  raccommoder  les  filets  sur 
les  rivages  d'Epire,  en  savaient  sur  le  compte  d'Ulysse  bien 
plus  long  qu'Homère.  Il  y  avait  bel  âge  que  tout  ce  petit 
monde  des  îles  et  de  la  cote  était  familier  avec  les  aven- 
tures du  roi  d'ithcique,  quand  les  rapsodes  en  firent  des 
chansons  épiques.  L'Ulysse  de  la  légende,  l'Ulysse  pri- 
mitif était  charmant  et  terrible  comme  la  mer  où  il  avait 
si  longtemps  erré.  Ses  aventures,  rapportées  dans  des 
contes,  des  chansons,  des  devinettes,  étaient  innombra- 
bles et  merveilleuses.  Elles  formaient  un  cycle  énorme 
dont  l'épopée  n'a  gardé  que  peu  de  chose.  Entrevu  dans 
l'ombre  des  traditions  préhomériques,  ce  voyageur, 
qu'un  bonnet  en  forme  de  cône  protège  contre  le  vent, 
la  pluie,  le  soleil  et  l'embrun,  apparaît  d'une  étonnante 
grandeur.  On  le  devine  tel  que  l'ont  rêvé  ces  marins 
et  ces  pêcheurs  habitués  à  entendre  pleurer  dans  l'ombre 
le  Vieillard  des  mers;  on  l'imagine  ingénieux,  impie, 
luttant  de  ruse  et  d'audace  avec  les  dieux,  partageant, 
dans  des  îles,  le  lit  des  femmes  étrangères,  ayant  vu  ce 
qu'on  ne  doit  pas  voir,  horrihle,  poursuivi  par  une  inexo- 
rable fatalité,  condamné  à  errer  sans  fin  sur  cette  mer 
dont  il  a  violé  la  divinité  mystérieuse,  destiné  à  des 
voluptés  indicibles  et  à  ces  rencontres  qui  font  dresser 
les  cheveux  sur  la  tête,  Thomme  enfin  le  plus  digne 
d'envie  et  de  pitié,  le  vieux  roi  des  pirates,  le  père  des 
navigateurs.  Tel  est,  ce  semble,  l'Ulysse  primitif  formé 
par  l'imagination  populaire. 

La  colère  divine  est  sur  ce  contempteur  des  dieux, 
que  les  hommes  aiment  pour  son  audace  et  pour  sa  ruse 


192  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

merveilleuse.  Comme  Tisane  La(jiietlem  des  chrétiens, 
c'est  uu  réprouvé,  c'est  un  maudit.  Je  ne  crois  pas  me 
tromper  en  disant  que,  dans  cette  rêverie  dont  je  parlais 
tout  à  l'heure,  Jules  Tellier  avait  du  roi  d'Itiiaque  une 
vision  qui  se  rapproche  heaucoup  de  celle  que  je  tente  de 
préciser.  Aussi  bien  l'aventure,  (ju'il  a  soin  de  rappeler 
prëférablement  à  toutes  les  autres,  porte- t-elle  les 
caractères  d'une  antiquité  enfantine  et  profonde.  On  me 
permettra  de  remettre  .^ous  les  yeux  du  lecteur,  pour 
plus  de  clarté,  l'endroit  dont  il  est  question. 

Nous  quittâmes  (c'est  Tellier  ([ui  parle)  la  Gaule  sur 
un  vaisseau  qui  partait  de  Massalia,  un  soir  d'automne, 
à  la  tombée  de  la  nuit. 

Et  cette  nuit-là  et  la  suivante  je  restai  seul  éveillé  sur 
le  pont,  tantôt  écoutant  gémir  le  vent  sur  la  mer  et  son- 
geant à  des  regrets,  et  tantôt  aussi  contemplant  les  flots 
norturnes  et  me  perdant  en  d'autres  rêves. 

Car  c'est  la  mer  sacrée,  la  mer  mystérieuse  où,  il  y  a 
trente  siècles,  le  subtil  et  malheureux  Ulysse  agita  ses 
longues  erreurs;  le  subtil  Ulysse  qui,  délivré  des  périls 
marins  devait  encore,  d'après  ïirésias,  parcourir  des 
terres  nombreuses,  portant  une  rame  sur  l'épaule, 
jusqu'à  ce  qu'il  rencontrât  des  hommes  si  ignorants  de 
la  navigation  qu'ils  prissent  ce  fardeau  pour  une  aile 
de  moulin  à  vent. 

Je  n'apprendrai  rien  à  personne  en  disant  que  Jules 
Tellier  rappelle  ici  la  prédiction  que  le  devin  Tiré- 
sias  lit  à  Ulysse,  chez  les  Cimmériens,  toujours  enve- 
loppés de  brumes  et  de  nuées.  On  la  trouve  dans  le 
XI«  chant  de  YOdyssée,  et  ce  morceau,  si  l'on  en  peut 
juger  par  la  pauvreté  du  sens  moral  et  par  la  gaucherie 


LA    RAME    D'ULYSSE.  193 

enfantine  du  récit,  semble  un  des  plus  anciens  et  partant 
un  des  plus  vénérables  de  ce  beau  recueil  de  contes 
populaires  qui  nous  est  parvenu  sous  le  nom  du  fleuve 
des  poètes. 

Ce  XP  chant  que  dans  l'antiquité  on  nommait  la 
Nékuia,  c'est-à-dire  le  sacrifice  aux  morts,  nous  fait 
assister  à  une  scène  de  magie  sauvage  empruntée  sans 
doute  aux  traditions  d'une  humanité  toute  primitive. 
Ulysse,  échappé  aux  charmes  de  Circé  et  parvenu  au 
bord  de  l'Océan  sur  un  rivage  couvert  de  ténèbres  éter- 
nelles, évoque  les  ombres  des  morts  selon  des  rites  d'une 
simplicité  barbare.  Il  creuse  dans  la  terre,  avec  son 
épée,  un  trou  sur  lequel  il  fait  des  libations  de  lait,  de 
vin  et  d'eau.  Il  y  jette  une  poignée  de  farine  blanche. 
Puis  il  égorge  au  bord  de  la  fosse  qu'il  a  creusée  un 
bélier  et  une  brebis  noire. 

Ainsi  évoquées,  les  âmes  des  morts  sortent  en  foule 
de  la  terre  et  se  jettent  avidemment  sur  le  sang  qui 
dégoutte  des  victimes  égorgées.  Toutes  s'efforcent  de 
boire  de  ce  sang,  car  c'est  seulement  après  y  avoir 
trempé  leurs  lèvres  qu'elles  auront  la  force  de  parier  et 
de  répondre  aux  questions  de  l'évocateur.  La  mère  du 
roi  d'Ithaque,  la  vénérable  Anticlée,  s'élève  dans  cette 
nuée  d'ombres.  Ulysse  la  reconnaît  et  pleure.  Mais  il 
l'écarté  avec  son  épée  pour  l'empêcher  de  boire.  Car  il 
veut  entendre,  avant  toutes  les  autres  âmes,  celle  de 
Tirésias,  qui  doit  lui  révéler  l'avenir  et  lui  enseigner 
des  clioses  utiles  à  connaître.  Cette  brutalité  ne  con- 
tribue pas  peu  au  sentiment  de  rudesse  répandu  sur 


lOi  LA    VIK    LITTÉRAIRE. 

toule  celte  scène  de  nécromancie.  Mais,  en  bonne  cri- 
tique, il  ne  faut  pas  en  faire  un  trait  sij;nilicalif  du 
caractère  d'Ulysse.  Nous  sommes  ici  en  présence  d'un 
conte  populaire  entré  probablement  sans  beaucoup  de 
relouches  dans  l'épopée.  Tous  les  héros  des  vieux  contes 
montrent,  dans  des  circonstances  analo^^ues,  une  sem- 
blable durelé.  Ils  sont  tous  exlrèmement  positifs  et  aussi 
éloi;4nés  que  possible  de  tout  ce  (jue  nous  appelons  les 
senlimenls  naturels  et  qui  sont  au  contraire  des  senli- 
menls  cultivés.  D'ailleurs,  le  récit  est  tout  à  fait  incohé- 
rent. Et  il  semble,  par  ce  qui  suit,  qu'Anliclée  était 
resiée  muette  et  qu'Ulysse  ne  savait  pas  comment  faire 
parler  cette  ombre  vénérable. 

Bientôt  Tirésias  paraît,  un  scepte  d'or  à  la  main.  Il 
boit  le  sang  noir  qui  le  ranime  et  lui  délie  la  lan;j[ue.  Il 
prédit  à  Ulysse  l'arrivée  prochaine  du  héros  dans  l'île 
de  Thrinacrie,  où  paissent  les  bœufs  du  Soleil,  le  relour 
à  Ithaque  et  le  meurtre  des  prétendants.  Puis,  dévoi- 
lant un  avenir  plus  lointain,  il  annonce  des  aventures 
étranges,  dont  VOdi/ssée  ne  parle  pas,  et  qui  se  rap- 
portent à  des  traditions  à  jamais  perdues.  C'est  cette 
partie  de  la  prophétie  que  Jules  Tellier  rappelle  dans  le 
passage  que  nous  avons  cité  plus  haut.  Voici  à  peu  près 
comment  s'exprime  Tirésias  : 

Lorsque  tu  auras  tué  les  prétendants  en  ta  maison, 
tu  devras  partir  de  nouveau,  portant  une  rame  sur 
l'épaule,  jusqu'à  ce  que  tu  rencontres  des  hommes  qui 
ne  connaissent  point  la  mer,  qui  ne  mangent  point  de 
mets  salés  et  qui  n'ont  jamais  vu  les  navires  aux  proues 


LA    RAME    D'ULYSSE.  195 

rouges  ni  les  rames  qui  sont  les  ailes  des  navires.  Et  je 
te  donnerai  un  signe  nianiCestc,  qui  ne  t'échappera  pas. 
Quand  tu  verras  venir  à  toi  un  autre  voyageur  qui 
croira  que  tu  portes  un  fléau  (à6r,pr,ÂO'.Y6v)  sur  l'épaule, 
alors,  plante  ta  rame  en  terre,  offre  à  Poséidon  un  bélier, 
un  taureau  et  un  verrat.  Et  il  te  sera  donné  de  retourner 
dans  ta  maison. 

Tirésias  termine  en  révélant  qu'Ulysse  vivra  un  long 
âge  d'homme  et  «  que  la  douce  mort  lui  viendra  de  la 
mer  ».  Paroles  ambiguës  par  lesquelles  le  devin  annonce 
que  le  fils  qu'Ulysse  eut  de  la  terrible  Circé  viendra  de 
la  mer  et  tuera  son  père  sans  le  connaître.  Ce  qui 
signifie  peut-être  que  l'avenir  est  fait  du  passé,  que 
nous  tissons  chaque  jour  notre  destinée  comme  le  filet 
qui  nous  envelop[)era,  que  les  conséquences  de  nos 
actes  sont  inéluctables  et  que  les  baisers  des  magiciennes 
réapparaissent  comme  des  fantômes  au  lit  de  mort  des 
vieux  rois  à  la  barbe  de  neige. 

Dante,  dont  le  noir  génie  assombrit  encore  l'Ulysse 
antique,  ne  connut  point  ce  fils  de  la  magicienne.  Il 
suivit  une  tradition  barbare  d'après  laquelle  le  fils  de 
Laerte,  très  vieux,  naviguait  dans  l'Océan,  sous  les 
étoiles  du  ciel  austral,  quand  tout  à  coup  la  mer,  s'étant 
entr'ouverte,  engloutit  le  vaisseau  de  l'audacieux.  L'âme 
d'Ulysse  fut  plongée  dans  l'enfer  où  elle  souffre  les 
tourments  réservés  aux  chevaliers  félons  et  aux  hommes 
impies.  Mais  je  m'éloigne  beaucoup  de  mon  sujet,  qui 
est  de  considérer  seulement  l'étrange  rencontre  du  voya- 
geur qui  n'a  jamais  vu  la  mer  et  qui  ne  sait  ce  que  c'est 
qu'un  navire.  Ge  terrien,  destiné  merveilleusement  à 


i06  LA     VIE     LITTÉRAIUE. 

ni;ir(jiior  à  l'aNmlureux  voya^'ciir  la  fin  de  ses  erreurs, 
de  ses  travaux  et  de  ses  peines,  prend  infçénùnient  la 
rame  qu'Ulysse  porte  sur  ses  épaules  pour  un  instru- 
ment à  battre  le  blé.  A  la  seule  vue  de  cet  bomme,  le 
terrihle  goéland  des  rocbers  d'Ithaque,  le  vieux  pirate, 
est  purifié,  lavé  de  ses  crimes,  pardonné,  sauvé.  Ren- 
contre qui,  dans  sa  fantaisie  naïve,  semble  enseigner  aux 
hommes  qu'ils  trouveront  dans  la  vie  pastorale  la  paix 
et  l'innocence,  tandis  qu'on  olTense  les  dieux  à  courir 
la  mer.  C'est  dans  ce  sens  idyllique  que  Chateaubriand, 
qui  a  emmagasiné  toute  l'antiquité  classiijue  dans  ses 
Martyrs,  prend  celte  fable  quand  il  fait  dire  à  un  de  ses 
personnages  :  «  Arcadiens,  qu'est  devenu  le  temps  où 
les  Atrides  étaient  obligés  de  vous  prêter  des  vaisseaux 
pour  aller  à  Troie  et  où  vous  preniez  la  rame  d'Ulysse 
pour  le  van  de  la  blonde  Cérès?  » 

Donc  le  terrien  croit  voir  un  van  ou  un  fléau.  C'est 
par  ce  mot  de  fléau  que  nous  avons  traduit  provisoire- 
ment le  mol  aOyipYiXotyôç,  lequel  signifie,  en  efl'et,  van 
ou  flrau,  ou  plutôt  quelque  chose  d'approchant.  C'est 
un  terme  poétique  et  composé  qui  renferme  proprement 
l'idée  de  détruire  les  barbes  de  l'épi. 

Si  Jules  Tellier  a  substitué  à  ràO-/]p-riXo'.Yo;  dont  parle 
Tirésias  une  aile  de  moulin  à  vent,  c'est  peut-être  par 
mégarde  et  parce  qu  il  n'avait  pas  le  texte  de  VOdi/ssce 
sous  les  yeux.  C'est  peut-être  aussi  par  envie  d'imaginer 
un  ol.'jet  qui  ressemblât  à  une  rame.  Un  lléau  se  com- 
pose de  deux  bâtons  de  longueur  inégale,  lit's  l'un  au 
bout  l'un  de  l'autre  avec  des  courroies.  Cela  n'a  pas 


LA    RAME     D'ULYSSE.  197 

beaucoup  la  figure  d'une  r.-ime  ou  d'un  aviron.  Si, 
comme  (Chateaubriand,  nous  mettons  un  van  au  lieu  d'un 
aviron,  c'est  pis  encore.  Un  van  est  une  corbeille  d'osier. 
Qui  pourrait  prendre  une  rame  pour  une  corbeille? 

Il  y  a  une  difficulté.  J'avoue  qu'elle  est  petite  et  que, 
pour  ma  part,  je  n'y  songeais  guère  quand  j'ai  reçu  une 
lettre  de  M.  Paul  Arène  où  cette  difficulté  semble  résolue. 
Cette  lettre  est  charmante  et  d'un  rustique  parfum.  Je 
la  veux  placer  dans  mon  vieil  Homère  in-folio,  en  regard 
des  vers  qu'elle  commente  avec  une  ingénuité  gracieuse 
et  un  sens  de  la  nature  qu'on  rencontre  rarement  et  que, 
d'ailleurs,  on  ne  cherche  guère  (il  faut  en  convenir) 
chez  les  grammairiens  de  profession. 

Puisque  cette  lettre  est  aimable  et  qu'on  y  parle 
d'Homère  et  de  Misltal,  je  me  permets  de  l'imprimer 
bien  qu'elle  soit  familière  et  privée.  Paul  Arène,  quand 
il  l'écrivit,  ne  se  doutait  pas  de  l'usage  que  j'en  ferais. 
Je  sens  que  je  suis  indiscret.  Surtout,  ne  lui  dites  pas 
que  je  l'ai  citée.  La  voici  tout  entière  et  mot  pour  mot  : 

Paris,  11  février  1891. 
Mon  cher  ami, 

Je  comptais  vous  rencontrer  l'autre  jour  pour  conférer 
sur  une  affaire  d'importance. 

Il  n'y  a  pas  de  Tellier  qui  tienne,  et  Homère  n'est  pas 
un  imbécile.  Homère  n'eût  jamais  imaginé  qu'on  pût 
prendre  une  rame  pour  une  aile  de  moulin  à  vent  — 
lesquels  moulins  à  vent  n'existaient  pas  d'ailleurs  au 
temps  d'Homère. 

En  Provence  —  et  ceci  prouve  que  vous  devriez  y  venir 


198  LA  vu:  littéuaire. 

pour  être  tout  à  lïiil  (irec  —  en  Provence,  après  la  mois- 
son, nous  jetons  le  blé  au  van  avec  des  pelles  qui,  en 
effet,  ressemblent  pas  mal  à  des  rames. 

Il  est  donc  naturel  que  des  populations  monta^Miardes, 
ne  connaissant  ni  la  mer,  ni  les  choses  de  la  mer,  aient 
pris  pour  nos  jjclles  à  vanner  la  rame  (ju'lllysso  portait 
sur  le  dds. 

Il  est  doux  d'illuminer  Homère  à  travers  les  brouil- 
lards des  commentateurs  ingénus.  —  D'ailleurs,  c'est  à 
Mistral  que  revient  l'honneur  de  la  coiitrihutwn.  Mous 
trouvâmes  la  chose  en  riant  comme  des  paysans,  un 
jour  que  nous  récitions  VOdyssée  sous  les  cvprès  noirs 
de  Mailanne. 

Les  dieux  vous  tiennent  en  joie  ! 
Votre, 

PAUL    ARÈNE. 

La  glose,  on  en  conviendra,  est  du  moins  élégante  et 
fraîche.  Je  n'en  savais  qu'une  seule  qui  eût  celle  rus- 
licilé  vivante.  C'est  un  paysage  de  George  Sand  que  le 
regrellc  M.  E.  Benoist  a  mis  en  noie,  dans  son  Virgile, 
pour  expliquer  un  endroit  des  Églogues. 

Je  dédie  la  lettre  de  Paul  Arène  aux  commentateurs 
à' Homère.  Il  a  raison,  mon  poète.  Il  n'y  a  pas  de  Tel- 
lier  (jui  tienne,  Homère  est  divin.  Si,  comme  je  le  crois, 
VIliade  et  suriouiV Odyssée  sont  un  assemblage  de  contes 
populaii^es,  de  mythes  enfantins,  et,  pour  parler  le  lan- 
gages des  Iraditionnistes,  de  Mœrcheti,  si,  pour  le  fond, 
ces  deux  poèmes  relèvent  du  folk-lore,  ils  n'en  sont  pas 
moins  les  monuments  les  plus  sacrés  de  la  poésie  de 
nos  races.  Les  Iraditions  orales  du  peuple  y  sont  traitées 
avec  une  noblesse  gracieuse,  une  sagesse  souveraine  et 
dans  un  grand  style  qui  procèdent  d'un  puissant  ins- 


LA    RAME    D'ULYSSE.  199 

tinct  du  beau.  Ces  poèmes,  où  le  merveilleux  grossier 
des  mythologies  primitives  s'humanise,  s'harmonise  et 
s'épure,  atleslent,  comme  l'a  si  bien  dit  M.  Andrew  Lang, 
«  rinconsciente  délicatesse  et  le  lad  infaillible  »  du  génie 
hellénique  à  sa  naissance.  Rien  n'est  plus  beau  au  monde. 

Vous  en  savez  quelque  chose,  mon  cher  Paul  Arène, 
puisque  vous  êtes  poète  et  Provençal,  et  que  la  Provence, 
c'est  la  Grèce  encore.  Vous  ne  m'avez  pas  laissé  le  temps 
de  vous  le  dire.  Dans  votre  belle  joie  d'avoir  retrouvé 
ràÔ-r)p-riXoiYoç  d'Homère  au  pied  des  Alpilles,  vous  me 
laites  songer  à  Mistral  qui,  lorsqu'on  lui  vantait  un  jour 
l'ayoli  provençal,  répondit  simplement  : 

—  Les  Grecs  en  fciisaient  manger  aux  soldats  pour 
leur  donner  du  courage. 

Je  vous  promets  bien,  cher  ami,  d'aller  visiter  un  jour 
avec  vous  vos  campagnes  élyséennes,  vos  champs 
d'asphodèles,  vos  bois  de  pins,  de  chercher  le  Gylhéron 
dans  les  rochers  de  la  Grau  et  de  contempler 

Arles,  la  belle  Grecque  aux  yeux  de  Sarrasine. 

En  attendant,  je  pense  comme  vous  que  les  âges 
homériques  n'ont  pas  connu  les  moulins  à  vents. 

M.  Encausse,  chef  de  clinique  à  la  Charité,  et  qui  se 
nomme  Papus  chez  les  mages,  a  écrit  un  livre  pour 
établir  que  toutes  les  inventions  modernes,  même  le 
télégraphe,  le  téléphone  et  le  phonographe,  étaient 
connues  des  anciens.  Je  crois  toutefois  avec  vous,  mon 
cher  Arène,  que  Tellier  a  eu  tort  de  mettre  des  ailes  de 
moulin  à  vent  dans  l'imagination  d'un  voyageur  exposé 


200  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

à  rencontrer  sur  son  chemin  Ulysse  coiffé  de  son  bonnet 
(le  malflol  cl  portant  une  rame  sur  ré|iaijle.  Et  quelle 
rcnconlre!  son^^ez}!  Se  trouver  face  à  face  avec  riiomme 
(]ui  avait  vu  les  Cicoues,  les  Lolophages,  les  Gyclopes,  et 
les  Leslrygons,  que  les  mapficiennes  avaient  reçu  dans 
leur  lit  et  qui  avait  évoqué  les  nioits!  Vous  avez  raison, 
mon  poète  :  Il  n'y  a  pas  de  Tellier  qui  tienne.  Ce  sont 
les  Arabes  qui  ont  inventé  les  moulins  à  vent.  Du  moins 
les  dictionnaires  le  dissent.  Ils  disent  aussi  que  les  mou- 
lins ne  furent  connus  en  Europe  qu'a|)rès  les  Croisades. 
J'ajouterai  même,  par  pédantisme  pur,  qu'un  de  ^os 
coiiip;itrioles,  M.  Fraissinel,  auteur  d'un  petit  livre 
publié  en  18:25  sous  le  titre  de  Panorama^  affirme  que 
le  premier  moulin  à  venl  fut  construit  en  France  dans 
l'année  1251.  Il  se  peut  que  cette  affirmation  ne  soit  pas 
aussi  exacte  qu'elle  est  précise.  Mais  cela  ne  touche  en 
rien  à  notre  grand  affaire.  Le  point  important,  c'est  que 
l'àOTjpTiXoiyoç  homérique  est  maintenant  expliqué,  à  sup- 
poser qu'il  ne  l'était  point  déjà  par  (luebjue  commenta- 
teur, car  j'avoue  que  je  n'y  suis  pas  allé  voir.  Ce  n'est 
précisément  ni  un  lléau,  ni  un  van,  c'est  une  pelle  à 
vanner  qui  ressemble  à  une  rame.  Les  moissonneurs  des 
camp.ignes  de  la  Grèce  et  des  lies  s'en  servaient  il  y 
a  quarante  siècles  et  la  voilà  retrouvée  aux  mains  des 
paysans  de  cette  Grèce  française  qui  est  la  Provence. 
Frédéric  Mistral  et  Paul  Arène  l'ont  reconnue,  et  ils  ont 
récité  des  vers  deVOdyssée  sous  les  cyprès  de  Maillanne. 
Quelle  aimable  scolie  à  mettre  en  marge  du  W  chant 
do  rOdys.-ée! 


LA    RAME    D 'ULYSSE.  201 

Imprimée  driiis  le  journal  le  Temps,  cette  causerie  sur 
la  rame  d'Ulysse,  qui  n'avait  de  mérite  assurément  (juc 
celui  d'encadrer  le  billet  exquis  de  M.  Paul  Arène,  a 
amusé  beaucoup  plus  de  lecteurs  que  je  n'aurais  cru.  Il 
y  a  encore  en  France  des  esprit  amoureux  de>  lettres 
antiques.  L'àôrjpTjAocyôç  m'a  valu  quelques  lettres  inté- 
ressantes. Je  crois  devoir  le  donner  ici. 

Monsieur, 

Permettez  à  un  de  vos  lecteurs  très  assidus,  qui  fait 
du  grec  par  métier,  de  réclamer  pour  ses  anciens  maitres 
au  sujet  de  la  signification  à  donner  au  mot  àôripr.Xo-.YÔç 
dans  le  chant  XI  de  VOdyssée,  vers  128.  Ce  ne  peut  être 
qu'une  mauvaise  tradition  française  qui  a  fourni  Je  sens 
de  fléau  ou  de  van  à  vos  amis  et  à  vous-même;  et  depuis 
fort  longtemps,  dans  les  éditions  savantes  des  poèmes 
homériques,  on  a  déterminé  la  véritable  signification 
de  ce  terme,  telle  que  la  propose  M.  Paul  Arène  dans  la 
jolie  lettre  qu'il  vous  écrit.  Voici  ce  que  vous  trouverez, 
par  exemple,  dans  l'édition  classique  de  la  maison 
Hachette,  par  Alexis  Pierron.  Odyssée,  tome  I,  p.  467. 
note  128.  «  'Aer,p-f,XoiYov,  une  pelle  à  vanner  le  grain.  Le 
voyageur,  qui  n'a  jamais  vu  de  rame,  prend  pour  un 
TiT-jov  la  rame  qu'Ulysse  porte  sur  son  épaule.  La  ques- 
tion prouve  à  Ulysse  une  complète  ignorance  des  choses 
de  la  mer.  —  Le  mot  àbr^pr^loiyôç  signifie  destruction  des 
barbes  de  l'épi,  et  non  destruction  de  la  paille.  Ce  n'est 
donc  pas  du  fléau  qu'il  s'agit.  Homère  ne  connaît  pas  le 
fléau.  D'ailleurs  un  fléau  ne  ressemble  pas  à  une  rame. 
Il  s'agit  donc  de  la  pelle  avec  laquelle  on  jetait  en  l'air 
le  grain  dépiqué,  mais  encore  mêlé  de  balle...  etc.  ». 

Cette  édition  de  M.  Pierron  date  de  1875.  Du  reste, 
Pierron  ne  pouvait  même  pas  s'attribuer  l'honneur  de 
cette  explication,  car  elle  date  de  l'antiquité  elle-même. 
Dans  les   scohes  homériques   on  trouve  sous  le  nom 


^02  LA     VIE    LITTERAIRE. 

d'Ilérodien  (voir  Pierron,  môme  note)  'AOTjprjXo-.yôv  ô$y- 
TÔv(o; .  Ar,)«ot  6à  to  tit-jov.  Maiiitoiiant  ouvrez  un  diction- 
naire grec-français,  comme  celui  d'Alexandre  que  j'ai 
entre  les  mains,  et  vous  trouverez  :  IItûov,  pelle  à  vanner. 
Vous  voyez  que  la  scolie  que  vous  demandiez  à  mettre 
en  marge  existe  déjà. 

Ces  observations  d'ailleurs  n'enlèvent  rien  au  mérite  de 
votre  exégète  provençal.  On  ne  s'étonnera  pas  qu'à  défaut 
de  savoir  livres  que  un  poète  du  midi  ait  eu  l'inluilion 
de  ce  qu'avait  voulu  dire  le  vieil  aède  ionien.  Mais  il 
faut  bien  aussi  laisser  quelque  chose  aux  pauvres  éru- 
dits  qui  depuis  si  longtemps  pâlissent  et  vieillissent  sur 
ces  pages  éternellement  jeunes. 

Recevez,  je  vous  prie,  l'assurance  de  mes  sentiments 
très  distingués. 

E.    POTTIER. 

14  février  1891. 

Poitiers,  15  février  1891. 


•  Monsieur, 
L'interprétation    du    mot    àÔYipyjXotYo;    dans    le    vers 

9r,rj  o<;8r,pr;).oiYbv  e/ô'.v  àvà  çatôs^xw  ùj[jl(o 

[Od.  XI,  128),  proposée  par  M.  Arène  et  adoptée  par 
vous  est  ingénieuse  et  gracieuse,  mais  fort  suspecte,  à 
mon  sens.  Il  est  certain  qu'il  y  a  cinquante  ou  soixante 
ans  on  vannait  encore  les  blés  battus  avec  de  larges 
pelles  en  bois;  j'ai  vu  cet  usage  pratiqué  dans  ma  jeu- 
nesse, même  dans  la  lieauce;  il  n'est  pas  moins  certain 
que  dans  quelques-unes  de  nos  provinces,  on  se  sert, 
pour  nager  dans  les  rivières  de  longues  rames  dont 
l'extrémité  inférieure,  qui  plonge  dans  l'eau,  est  très 
large  et  ressemble  à  une  pelle.  Un  habitant  de  l'inté- 
rieur des  terres  pourrait  donc  confondre  une  rame  de 
cette  forme,  avec  une  pelle  à  vanner.  Mais  il  faut  remar- 
quer que  cette  forme  de  rame  n'est  ni  pratiquée,  ni  pra- 


LA    RAME    D'ULYSSE.  203 

ticable  en  mer,  où  Ton  se  sert  de  l'aviron  allongé  qui  ne 
s'aplatit  que  doucement  et  légèrement  vers  son  extré- 
mité. Or  Ulysse  est  un  marin  qui  a  battu  toute  la  Médi- 
terranée, et  les  rames  de  ses  navires  n'ont  jamais  pu 
avoir  la  forme  d'une  pelle,  même  aux  yeux  du  plus 
ignorant  des  garçons  de  ferme.  De  plus  traduire 
àbr^p  (rj)  Xo'.yoç  par  pelle  à  vanner,  c'est  faire  une  trop 
grande  violence  au  sens  naturel  du  mot.  à6r,p  signifie 
épi  de  blé ;ioiyô;,  destruction;  G.  Curtius  le  rattache  à 
la  R.  sanskr.  Rug.  Rug-à-mi,  frango.  —  C'est  clairement 
un  instrument  qui  sert  à  détruire,  à  briser,  à  broyer 
Vépi,  un  instrument  à  battre  le  blé.  Le  van,  quelle  qu'en 
soit  la  forme  ne  sert  qu'à  le  monder  une  fois  qu'il  a  été 
battu,  à  débarrasser  le  grain  de  la  paille  broyée  de  l'épi 
et  de  son  enveloppe  brisée  :  c'est  un  fléau.  Or  il  y  avait, 
j'en  ai  vu  dans  le  Maine  et  l'Anjou,  il  y  a  peut-être 
encore,  dans  les  petites  closeries,  des  fléaux  qui  peuvent 
prendre  la  forme  de  la  rame  allongée.  Le  battoir  n'est 
pas  rond,  mais  très  aplati  à  peu  près  comme  l'aviron 
ordinaire;  et  lorsque  les  batteurs  s'en  vont  à  la  grange, 
le  battoir  replié  et  attaché  sur  le  manche,  l'ensemble,  à 
distance,  paraît  à  tous  les  yeux  très  semblable  à  une 
rame. 

Pardonnez,  monsieur,  à  un  vieil  helléniste  —  l'espèce 
en  devient  rare  —  cette  intervention  peut-être  inoppor- 
tune, dont  vous  ferez  l'usage  qui  vous  conviendra,  et 
avec  mes  remerciements  pour  le  plaisir  que  me  font 
toujours  vos  articles,  même  quand  je  ne  partage  pas 
vo>  opinions,  agréez  l'assurance  de  ma  considération  la 
pl'is  distinguée. 

A. -ED.    CUAIGNET, 

Recteur  honoraire  de  l'Académie  de  Poitiers, 
correspondant  de  l'Institut. 

Monsieur, 

La  démonstration,  que  l'aile  de  moulin  ou  le  fléau 
dont  Tirésias  parle  à  Ulysse  au  chant  XI  de  YOdgssée 


lîOi  LA     VI  K     LITTERAIRE. 

n'est  qu'iino  polie  à  vanner,  est  décisive.  .Mais  quand 
on  vous  a  annoncé  qu'Homère  avait  dCi  attendre  les 
commentaires  du  scoliaste  Mistral  et  du  scoliasle  Paul 
Arène,  pour  devenir  intellif,'iDle,  n'avez-vous  j)as  éprouvé 
quelques  doutes? 

11  n'y  a  pas  de  Mistral  ([ui  tienne.  Il  n'y  a  pas  de 
Paul  Arène  qui  tienne.  Ces  Messieurs  arrivent  trop 
tard. 

Il  me  paraissait  bien  étonnant  que  l'érudilion  alle- 
mande, que  l'érudition  Irançaise  (sans  parler  de  l'éru- 
dition anglaise)  se  fussent  laissé  devancer  par  l'école  du 
plein  air.  J'ai  eu  immédiatement  la  preuve  du  contraire 
en  ouvrant  une  traduction  de  YOdyssée  qui  cependant 
n'est  pas  d'un  helléniste  de  marque,  mais  d'un  homme 
consciencieux. 

Vous  trouverez  page  201  de  la  traduction  de  ÏOiIynscc 
par  Eugène  Bareste,  illustrée  par  Theod.  de  Lemud  et 
Titeux  (Paris,  Lavigne,  1842,  in-8^)  la  note  qui  se  ter- 
mine ainsi  : 

«....  Celui  dont  il  est  question  est  tout  simplement  une 
pelle  enhois  pour  jeter  le  blé  en  l'aire  et  en  détacher  la 
menue  paille.  On  conçoit  très  bien  qu'une  rame  puisse 
être  prise  pour  cet  instrument  par  des  hommes  qui 
n'avaient  aucune  idée  de  navigation;  car,  disaient  les 
anciens,  le  van  de  la  mer  c'est  la  rame,  et  la  rame  de  la 
terre,  c'est  le  van.  » 

Vous  voyez  que  malgré  la  meilleure  volonté  du  monde, 
cette  scolie  qui  a  été  pour  vous  l'occasion  et  le  prétexte 
de  développements...,  n'est  pas  à  mettre  en  marge  du 
W^  chant  de  ÏOdyssce,  du  moins  dans  la  traduction  de 
Bareste,  et  sous  peine  de  faire  double  emploi  avec  la 
note  que  j'ai  transcrite  à  votre  intention. 

Veuillez  agréer,  monsieur,  l'expression  de  ma  considé- 
ration la  plus  distinguée. 

p.    LALANNE. 

Erchcn  (Somme)  lo  février  1891. 


LA    RAxME    D'ULYSSE.  205 


Dijon,  16  février  1871. 

Et  moi  aussi,  monsieur,  je  lis  Homère!  Voilà  trente 
ans  que  cela  dure  sans  que  j'en  sois  encore  rassasié. 
Que  voulez-vous,  nous  avons  les  manies  tenaces  en  pro- 
vince! —  Vous  devez  comprendre  par  cet  aveu  le  plaisir 
que  j'ai  ressenti  à  voir  que  des  maîtres  comme  vous  et 
Tainiable  Arène  trouvaient  encore  le  temps,  à  Paris,  de 
s'amuser  aux  vers  du  vieux  chanteur. 

Excusez-moi  donc  si  je  me  mêle  à  la  conversation,  et 
permettez-moi  un  peu  de  pédantisme. 

J'ai  été  élevé  à  la  campagne;  aussi  quand  j'ai  lu  pour 
la  première  fois  ce  passage  de  V Odyssée  ou  Tirésias 
prédit  à  Ulysse  «  qu'un  voyageur  lui  demandera,  en  mon- 
trant sa  rame,  pourquoi  il  porte  un  van  sur  son 
épaule  »,  j'ai  été  furieusement  choqué,  indigné  aussi 
contre  le  traducteur,  car  mon  dieu  ne  pouvant  faillir,  il 
avait  dû  être  bien  trahi  par  son  prêtre!  —  Lorsque 
plus  tard,  je  pus  lire  le  texte,  je  revins  à  cette  prédic- 
tion de  Tirésias  et  je  fus  assez  heureux  pour  cclaircir 
tout  seul  la  pensée  mal  traduite. 

Je  m'aperçus  d'abord  qu' àb-qp-riloiyoç,  ne  veut  pas  dire 
van;  ce  n'est  pas  là  son  sens  exact;  c'est  tct-jov,  qui 
signifie  va7î,  l'ustensile  d'osier  à  deux  anses,  secoué  par 
un  homme,  comme  Homère,  d'ailleurs,  nous  le  montre 
dans  ce  passage  du  XiïP  chant  de  Vlllade  (vers  588  est 
suivants). 

'Qô'  OT  àub  TrXaTEOç  tît-jo  cp-.v  [jLeyàXrjV  xar'  àXwYiv 
6pajç  xcoctv  xûa[;.ot  \i.z\ci.v6xo ozç,  r;  spsêtvôot, 
Ttvotr)  U7C0  Xiyup-^  xal  Xtx[jLrjT7jpoç  èptOTÎ. 

Comme  dans  une  aire  étendue  les  noires  fèves  ou  les  pois 
s'élancent  du  large  van  sous  le  souffle  bruyant  et  Vefjort 
du  vanneur. 

Il  n'y  a  pas  de  synonymes  absolus,  en  grec,  ni  ailleurs, 
il  est  donc  clair  que  les  deux  mots  à6ripri).oiy6;  et  utjov 
désignent  des  instruments  différents,  tous  deux  connus 
IV.  12 


206  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

du  poète,  qui  sait  ce  (lu'il  dit.  \x  van  est  le  premier, 
titûov.  —  Je  découvris  proriiplemenl  le  second,  àOr.pYi- 
Aoiyd;  :  c'est  la  pelle  de  grenier,  la  pelle  en  bois,  large 
et  longue,  semblable  à  la  rame  assez  pour  qu'un  homme 
ignorant  la  navigation  s'y  trompe,  la  pelle  avec  laiiuelle 
on  remue  souvent  le  blé  entassé,  afin  de  l'aérer  pour 
qu'il  ne  s'échaulTe  pas,  et  aussi  pour  le  débarrasser  de 
la  poussière. 

C'est  là  un  vannage  comme  l'autre;  d'ailleurs,  peu 
après  cette  première  découverte,  j'eus  la  joie  d'en  con- 
trôler l'exactitude  en  en  faisant  une  seconde,  qui  fut  de 
constater  que  nos  paysans  de  Bourgogne  appelaient 
fort  bien  van  cette  pelle  de  grenier,  tout  comme  le  véri- 
table van  d'osier,  faute  d'avoir  deux  mots,  comme 
Homère,  un  pour  chacun  des  ustensiles. 

Sauf  pour  quelques  vers  manifestement  tronqués  par 
des  copistes  ignorants,  il  n'y  a,  voyez-vous,  jamais  d'obs- 
curité dans  le  pur  texte  d'Homère.  Il  est  vrai  que  pour 
bien  le  comprendre,  il  faut  connaître  à  fond  la  vie  agri- 
cole, la  vie  du  paysan,  qui  n'a  pas  changé  depuis 
ÏOdyssée  jusqu'au  milieu  de  notre  siècle,  et  qui  a  tou- 
jours été  la  même  par  tous  les  pays. 

Veuillez,  je  vous  prie,  monsieur,  me  pardonner  cette 
longue  indiscrétion  et  croyez  bien  aux  sentiments,  etc. 

CUiMSSET-CARNOT. 


Monsieur, 

Permettez  à  un  grammairien  de  profession  de  vous 
communiquer  une  observation  à  propos  du  mot  àO^or,- 
>oiYo;.  Le  mot  par  lui-même  est  très  vague  (ce  qui  fait 
disparaître  les  barbes  du  blé),  et  n'indique  pas  la  forme 
de  l'instrument.  Aussi  le  trouve-t-on  traduit  par  van 
dans  le  dictionnaire  d'Alexandre,  et  par  fléau  dans  la 
traduction  de  VOdyssée  de  Leconte  de  Lisle,  sens  qui 
n'est  pas  satisfaisant.  Je  crois  que  la  traduction  de 
MM.  Paul  Arène  et  Mistral  est  la  bonne.  Seulement, 
elle  n'est  pas  nouvelle.  Le  dictionnaire  grec-allemand 


LA    RAME    D'ULYSSE.  207 

de  Pape,  répandu  même  en  France,  traduit  très  bien 
à9r,pr,).o'.Y(5;  par  pelle  à  vanner  (Worsschaufel) . 

Quant  à  l'usage  de  vanner  complètement  le  blé  à  la 
pelle,  et  non  pas  seulement  de  se  servir  de  la  pelle  pour 
le  jeter  dans  le  van,  vous  le  trouverez  décrit  et  figuré 
dans  un  livre  classique,  traduit  en  français  depuis  long- 
temps, le  dictionnaire  des  antiquités  romaines  et  grec- 
ques d'Antony  Rich,  article  pala  n°  2.  Par  un  hasard 
curieux,  à  la  même  page  [pala  W^  1),  vous  pouvez  voir 
figuré  un  travailleur  cheminant  sa  bêche  sur  l'épaule. 
Il  ne  faut  pas  un  grand  effort  d'imagination  pour  voir 
dans  cette  bêche  une  rame,  et  cette  figure  pourrait 
presque  représenter  Ulysse,  sa  rame  sur  l'épaule. 

Où  M.  Paul  Arène  a  encore  bien  raison,  c'est  quand 
il  conseille  de  faire  le  voyage  de  Provence  pour  com- 
prendre les  auteurs  anciens.  Pour  moi,  je  vous  assure 
que  toutes  les  épithêtes  homériques  de  la  mer,  qui 
m'avaient  paru  vagues  et  quelquefois  étranges,  lorsque 
j'expliquais  Homère  étant  élève,  m'ont  paru  très  claires 
et  très  vraies  lorsque  j'ai  vécu  sur  les  côtes  de  Provence. 
Tel  rocher  isolé,  près  de  la  presqu'île  de  Giens,  m'a  fait 
comprendre  le  Philoctète  de  Sophocle  mieux  que  les 
commentaires  des  éditions  les  plus  savantes. 

Veuillez  agréer,  monsieur,  l'assurance  de  mes  senti- 
ments distingués. 

p.  CLAIR  tN, 
Professeur  au  lycée  Louis-le-Grand, 

Paris,  n  février  1891. 


Paris,  21  février  1891. 
Monsieur, 

Ayant  lu  avec  un  très  vif  intérêt  votre  dernier  article 
de  la  vie  httéraire  (le  Temps,  15  février  1891),  je  prends 
la  liberté  de  vous  écrire  au  sujet  de  la  phrase  des  Mar- 
tyrs, que  vous  avez  citée. 

A  Pleudihen  et  au  Minihic-sur-Rance,  les  paysans  se 


208  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

servent  de  polies  <(  qui  resscinbleut  pas  mal  à  des 
rames  »,  en  j:uise  de  vans.  Je  dis  bien  :  ils  vannent,  ils 
ncltoient  leur  blé  avec  des  pelles.  Les  paysans  munis  de 
pcllrs  se  placent  la  ligure  contre  le  vent  et  lancent  le 
t,'rain  en  demi-cercle  devant  eux.  C'est  ce  qui  a  sans 
aucun  doute,  permis  à  Chateaubriand  d'écrire  la  phrase 
dont  il  s'aj^it  et  dans  laquelle  le  mot  van  est  la  traduc- 
tion littérale  d'à0r,pr,)>o'.Y6;. 
Votre  très  assidu, 

GUSTAVE    FRITEAC. 


BLAISE    PASCAL 
ET    M.   JOSEPH   BERTRAND  ' 


Une  étude  sur  Biaise  Pascal  par  M.  Joseph  Bertrand 
ne  pouvait  manquer  d'intéresser.  On  était  curieux  de 
savoir  la  pensée  du  savant  à  qui  les  mathématiques  doi- 
vent leurs  derniers  progrès  sur  le  génie  qui  coniribua  à 
créer  le  calcul  des  probabilités  et  qui  résolut  de  difficiles 
problèmes  sur  le  cycloïde. 

Ceux  qui  sont  assez  heureux  pour  pouvoir  juger  des 
travaux  de  M.  Joseph  Bertrand  en  physique  mathéma- 
tique et  dans  ce  même  calcul  des  probabilités,  dont 
Huyghens  et  Pascal  marquèrent  les  beaux  commence- 
ments, s'accordent  à  louer  la  fécondité  géniale  du  secré- 


1.  Biaise  Pascal,  par  Joseph  Bertrand,  de  l'Académie  fran- 
çaise, secrétaire  perpétuel  de  l'Académie  des  sciences,  1  vol. 
in-8°.  —  Le  dogmatisme  et  la  foi  dans  Pascal,  par  Sully  Prud- 
homme  (dans  la  Revue  des  Deux  Mondes  du  15  octobre  1S91). 

12. 


ÎIO  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

taire  perpétuel  de  noire  Académie  des  sciences.  Cela  ne 
m'e^t  pas  permis;  je  dois  m'arrêtor,  plein  de  regicl,  au 
seuil  du  s.incluaire  où  les  initiés  rei-lierciient  les  seules 
vérilés  (juMl  soit  donni'  à  riinmiue  (ralleindrc  jilisulu- 
ment,  et  je  ne  [luis  que  gémir  d'élrc  exclu  des  leuiples 
de  la  certitude.  Mais  il  suflit  d'une  vue  générale  sur 
l'histoire  des  mathématiques  pour  reconnaître  la  grande 
plare  qu'y  tient  l'œuvre  de  M.  Joseph  Bertrand  et  savoir 
que  ce  maître  a  porté  dans  l'analyse  celle  clarté  rapide, 
celle  élégante  concision  qui  donnent  la  grâce  à  l'évidence 
et  montrent  la  vérité  avec  tous  les  rayons  de  sa  couronne. 
L'algèbre  et  la  géométrie  ont  leur  style,  comme  la 
musique  et  la  poésie,  et  c'est  au  grand  style  qu'on 
reconnaît  le  génie  dans  les  sciences  comme  dans  les  arts. 
La  supériorité  certaine  de  M.  Joseph  Bertrand  dans  la 
science  des  nombres  et  des  figures  nous  rend  infiniment 
précieux  tout  ce  qu'il  nous  dit  des  découvertes  et  des 
expériences  que  Pascal  nous  a  laissées.  Soit  qu'il  défi- 
nisse la  part  de  Biaise  dans  l'établissement  du  calcul  des 
probabilités,  soit  qu'il  montre  par  quelles  incerliludes 
ce  génie  a  passé  avant  de  constituer  la  théorie  de  la 
pesanteur  de  l'air,  soit  (ju'il  nous  conte  celle  histoire  du 
cycloïde  où  l'ennemi  des  jésuites  montra  plus  de  zèle 
pour  la  vérité  que  d'indulgence  pour  ceux  qui  la  cher- 
chaienl  avec  lui,  soit  qu'il  nous  donne  pour  un  incomj)a- 
rable  clief-d'œuvre  la  théorie  de  la  presse  hydraulique, 
je  m'instruis  et  j'admire  de  confiance;  mais  il  y  a  un 
point  qui  touchera  loul  le  monde.  C'est  cette  simple 
plirase  :  «  Pascal  fit  à  seize  ans  sa  première  découverte 


BLAISE    PASCAL    ET    JOSEPH     BERTRAND.     211 

sur  les  sections  coniques.  »  Car  on  ne  pourra  oublier 
que  celui  qui  rapporte  cet  exemple  de  précocité  merveil- 
leuse fut  aussi,  voilà  presque  soixante  ans,  un  enfant 
prodigieux.  Joseph  Bertrand  concourut  à  onze  ans  avec 
les  jeunes  gens  qui  se  présentaient  à  l'École  polytech- 
nique et  satisfit  à  toutes  les  épreuves.  Ce  souvenir  suffira, 
je  pense,  à  rendre  assez  touchante  la  page  qui  commence 
par  ces  mots  :  «  Les  courbes  étudiées  par  Pascal  étaient 
les  sections  du  cône  à  base  circulaire,  c'est-à-dire  la 
perspective  d'un  cercle.  » 

En  résumé,  et  pour  ne  pas  tourner  plus  longtemps 
autour  d'un  sujet  dans  lequel  je  ne  saurais  entrer,  voici 
de  quelle  manière  M.  Joseph  Bertrand  juge  Pascal 
comme  géomètre  et  comme  physicien,  en  le  comparante 
l'esprit  le  plus  étendu  et  le  plus  embrassant  des  temps 
modernes  : 

Pour  Pascal,  comme  pour  Leibniz,  dans  rhistoire  des 
sciences,  la  renommée  est  supérieure  à  l'œuvre,  et  c'est 
justice  ;  car  le  génie  est  supérieur  à  la  renommée  ;  l'abon- 
dance chez  eux  n'égale  pas  la  richesse.  Les  mathémati- 
ques furent  pour  eux  un  divertissement  et  un  exercice, 
jamais  l'occupation  principale  de  leur  esprit  et  moins 
encore  le  but  de  leur  vie. 

Avec  même  profondeur  et  égale  aptitude,  leurs  esprits 
étaient  dissemblables.  Leibniz,  curieux  de  tout,  excepté 
des  détails,  proposait  des  méthodes  nouvelles,  laissant  à 
d'autres  le  soin  et  l'honneur  de  les  appliquer.  Pascal,  au 
contraire,  veut  tout  préciser;  les  résultats  seuls  l'inté- 
ressent. Leibniz  découvre  l'arbre,  le  décrit  et  s'éloigne. 
Pascal  montre  les  fruits  sans  dire  leur  origine.  Si  les 
difficiles  problèmes  résolus  par  Pascal  s'étaient  offerts  à 
l'esprit  de  Leibniz,  après  en  avoir  résolu  quelques-uns, 


212  LA     VIE     LITTERAIRE. 

les  plus  simples  sans  doute,  il  n'aurait  pas  niaïuitiô  d'y 
signaler  un  {j;rand  pas  accompli  dans  le  calcul  inlécral. 
Pascal  promet  les  solutions,  les  donne  sans  rien  cacher, 
mais  sans  faire  valoir  sa  méthode,  souvent  sans  la  laisser 
paraître. 

Si  Pascal,  dont  le  pénie  n'a  pas  eu  de  supérieurs,  avait 
rencontré  comme  Leihniz  le  principe  des  dilîV'rcnticlles, 
sans  parler  de  révolution  dans  la  sciencf,  il  aurait  choisi, 
pour  les  produire,  les  conséquences  précises  les  moins 
voisines  de  l'évidence,  s'il  n'avait  prétéré,  comme  il  l'a 
fait  souvent,  laisser  disparaître  avec  lui  la  trace  de  ses 
méditations.  On  pourrait  comparer  Leibniz  à  une  mon- 
tap-ne  sur  laquelle  les  pluies  ne  s'arrêtent  pas,  Pascal  à 
une  vallée  qui  rassemble  leurs  eaux,  en  ajoutant,  peut- 
être,  que  la  montagne  est  immense,  la  vallée  profonde 
et  cachée. 

11  s'en  faut  de  beaucoup  que  M.  Joseph  Bertrand  ait 
considéré  surtout,  dans  son  élude,  Pascal  comme  .géo- 
mètre et  comme  physicien.  Ces  considérations  n'emplis- 
sent que  peu  de  pages;  au  contraire  de  longs  cliapilres 
sont  consacrés  à  l'homme,  au  polémiste,  au  penseur,  à 
l'écrivain,  et  personne  ne  sera  surpris  que  l'auteur  des 
belles  biographies  de  Poiusot,  de  Gariel,  de  Michel 
Chasles,  d'Élie  de  Beaumont,  de  Fouc;iult,  pour  ne  citer 
que  celles-là,  ait  voulu  épuiser  tout  son  sujet,  ce  sujet 
fùt-il  Pascal.  M.  Joseph  Bertrand  a  l'esprit  ouvert  sur 
toutes  choses  et  sa  curiosité  s'étend  sur  les  secrets  de  la 
nature.  Il  a  bien  soin  de  nous  dire  que  la  géométrie 
n'exclut  rien.  Et  c'est  ce  qu'on  lui  accordera  sans  peine. 
La  géométrie  est  à  la  base  de  tout,  ou  plutôt  elle  est 
dans  tout  comme  le  squelette  dans  l'animal.  Elle  est 
l'abslracliou  et  elle  est  la  réalité.  Le  monde  visihle  la 


recouvre.  Mais  dans  le  jeu  infiniment  varié  des  formes 
sous  lesquelles  l'univers  apparaît  à  notre  àme  étonnée,  ses 
lois,  toujours  certaines,  gouvernent  la  malière  qui  som- 
meille et  la  matière  qui  s'anime,  le  cristal  et  l'homme,  la 
terre  et  les  astres.  Elle  règne  dans  la  beauté  des  femmes, 
dans  l'harmonie  des  musiques,  dans  le  rythme  des  poésies 
et  dans  Tordre  des  pensées.  Elle  est  la  mesure  de  tout. 
En  elle  est  le  mouvement;  en  elle  la  stabilité.  Heureux 
qui  suit  longtemps  le  bel  ordre  de  ses  figures,  qui  en 
découvre  les  propriétés  immuables,  cl  qui  sait  fart 

De  poursuivre  une  splière  en  ses  cercles  nombreux! 

Mais  que  dis-je?  ne  sommes-nous  pas  tous  géomètres 
en  (juelque  manière?  Sans  la  géométrie,  l'enfant  pour- 
rait-il marcher,  Tabeille  faire  son  miel? 

Non  certes,  la  géométrie  n'exclut  rien,  pas  même  les 
poètes  que  M.  Joseph  Bertrand  cite  volontiers.  Il  a  des 
idées  sur  toutes  choses.  On  croit,  je  ne  sais  sur  quels 
fondements,  qu'il  n'est  point  opposé,  tout  savant  qu'il 
est,  à  quelqu'une  des  religions  révélées  qui  se  partagent 
aujourd'hui  la  foi  de  l'humanité.  Je  me  hâte  de  dire  que, 
pour  surprendre  cet  état  d'âme  dans  son  livre  sur  Pascal, 
il  faut  une  subtilité  d'esprit  que  je  n'ai  pas.  S'il  est  libre 
penseur  ou  catholique,  il  promet,  en  commençant,  qu'on 
n'en  saura  rien;  il  est  aussi  discret  que  Fortunio.  Je  con- 
fesse qu'après  l'avoir  lu  je  n'en  sais  pas  plus  qu'il  n'a 
voulu  et  que  je  n'ai  pas  deviné  sa  pensée  de  derrière  la 
tète.  Il  avait  pourtant  de  belles  ûci'asions  de  se  trahir  en 
traitant  de  la  vie,  des  idées,  de  l'œuvre  de  Pascal. 


21i  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

Vie,  œuvre,  idées,  tel  esl  en  elTel  le  sujet  qu'il  s'est 
proposé.  El  il  l'a  traité  sans  doute,  mais  à  sa  fantaisie, 
sans  souci  des  proportions,  sans  nulle  envie  de  former  un 
ensemble.  La  négligence  est  voulue,  et  ce  n'est  point  une 
f^ublo^se.  Il  n'ai*liè\c  pas  la  l)iof,Tapliie  qu'il  avait  com- 
moncce;  il  court  et  bondit  dès  qu'il  lui  en  prend  envie; 
il  s'arrête  quand  il  lui  plaît.  Il  est  merveilleusement  agile 
et  cai)ricieux.  Son  esprit,  accoutumé  aux  mélliodes  Irans- 
ceudanles,  se  rit  de  nos  trop  simples  procédés  d'exposi- 
tion et  de  critique.  A  l'occasion  il  est  admirable  dans 
la  casuistique;  il  y  prend  goût,  il  s'y  attarde  pour  son 
plaisir  et  pour  le  nôtre.  Il  n'en  sort  plus.  Il  est  là  dedans 
comme  le  lièvre  dans  le  serpolet.  Mais  en  deux  bonds  il 
remplit  le  reste  de  sa  carrière  et  touche  le  but.  Car  La  Fon- 
taine a  beau  dire  :  le  lièvre  arrive  toujours  avant  la  tortue, 
comme  le  génie  l'emporte  toujours  sur  la  bonne  volonté. 

Ce  que  c'est  que  d'avoir  calculé  le  nombre  des  valeurs 
qu'acquiert  une  fonction  quand  on  permute  les  lettres! 
Après  cela,  dès  qu'on  s'en  donne  la  peine,  on  se  montre 
plus  grand  casuiste  qu'Escobar  et  Sanchez.  Je  vous 
assure  que  M.  Joseph  Bertrand  est  incomparable  pour 
décider  des  cas  difficiles.  Il  a  pour  confrères  à  l'Académie 
deux  grands  directeurs  de  consciences.  M.  Alexandre 
Dumas,  qui  est  sévère,  et  M.  Ernest  Renan,  (jui  est 
indulgent.  Si  M.  Bertrand  se  mêle  comme  eux  de  guider 
les  fîmes,  je  lui  prédis  qu'il  y  réussira  parfaitement, 
aujourd'hui  surtout  qu'il  y  a  beaucoup  d'inquiétude  et 
toutes  sortes  de  scrupules  cbez  les  pécheurs.  11  est  subtil. 
C'e!;l  ce  qu'on  veut. 


BLAISE     PASCAL    ET    JOSEPH     BERTRAND.     215 

Je  le  dis  maintenant  sans  sourire,  il  a  déployé  dans 
l'examen  des  Provinciales  les  plus  rares  facultés  d'ana- 
lyse. Et  il  est  visible  après  cela  que  les  Petites  lettres  ne 
sont  qu'une  œuvre  de  parti.  Ce  n'est  point  que  Pascal 
ait  altéré  les  textes,  dont  il  ne  connaissait  d'ailleurs  que 
les  extraits  que  ces  messieurs  lui  donnaient  :  il  n'avait 
rien  lu.  Ses  citations,  au  contraire,  ont  été  trouvées 
généralement  exactes.  Mais  M.  Bertrand  nous  montre 
qu'il  eût  rencontré  dans  saint  Thomas  beaucoup  de  déci- 
sions qu'il  reproche  aux  jésuites.  Ordinairement,  il  fait 
un  grief  à  la  Compagnie  tout  entière  de  ce  qui  appar- 
tient à  un  seul  membre  et  a  été  parfois  combattu  par  un 
autre.  Enfin,  il  est  homme  de  parti. 

A  la  vérité,  nous  n'en  doutions  guère.  Et  il  ne  faudrait 
pas  dire  que  M.  Josepli  Bertrand  a  montré  la  partialité 
de  Louis  de  Montalte  pour  faire  plaisir  aux  jésuites;  on 
risquerait  fort  de  dire  une  sottise. 

Ces  querelles  de  la  grâce  sont  aussi  mortes  que  celles 
des  réalistes  et  des  nominaux.  Les  distinctions  anciennes 
d'esprit  et  de  doctrine  ne  subsistent  plus  dans  le  clergé, 
qui  est  devenu  tout  entier  romain.  Les  jésuites  d'aujour- 
d'hui ne  ressemblent  point  aux  jésuites  d'autrefois.  Ils 
ont  peut-être  une  morale  plus  sévère;  ils  sont,  je  Je  sais, 
moins  polis.  Je  doute  qu'ils  s'inquiètent  beaucoup  de  ce 
que  Pascal  a  dit  de  leurs  prédécesseurs  oubliés. 

D'ailleurs,  M.  Joseph  Bertrand  n'est  pas  le  premier  à 
montrer  la  partialité  de  Pascal.  Dans  un  livre  célèbre, 
qui  date  de  1768,  vous  trouverez  sur  les  Provinciales  le 
jugement  que  voici  : 


210  LA     Vin     LITTERAIRE. 

«  11  «^sl  vrai  (jne  tout  le  li\re  purtail sur  un  fondemenl 
faux.  On  altrihuail  adroilemenl  à  toute  la  société  des 
opinions  extravagantes  de  plusirurs  jésuites  esfiagnols  et 
flamands.  On  les  aurait  délerrécs  aussi  Lien  chez  les 
casuisl(>s  dominicains  et  fr;incis('ains;  mais  c'est  aux  seuls 
jésuites  qu'on  en  voulait.  Ou  tâchait,  dans  ces  lettres, 
de  prouver  qu'ils  avaient  un  dessein  formé  de  corrompre 
les  mœurs  des  hommes,  dessein  qu'aucune  secte,  auciinii 
sociélé  n'a  jamais  eu  el  ne  peut  avoir;  mais  il  ne  s'abais- 
sait pas  d'avoir  raison,  il  s'aj^issaiL  de  diveilir  le  [)ulilic.  » 

Et  cela  n'est  ni  de  Nonnotte,  ni  de  Patouillul.  C'est  de 
Voltaire,  dans  le  Siècle  de  Louis  XIV. 

Il  y  a  dans  un  roman  de  Tourguéncf  un  personnage  à 
qui  l'on  dit  :  «  Il  faut  être  juste,  »  et  qui  répond  :  «  Je 
n'eu  vois  pas  la  nécessité.  »  Cet  homme  montrait  une 
espèce  de  franchise.  Mais,  sans  nous  l'avouer  à  nous- 
mêmes,  nous  avons  grand'peine  à  rendre  justice  à  nos 
ennemis.  Les  fanatiques  y  ont  plus  de  difficulté  (|ue  les 
autres.  Et  Pascal  était  un  fanatique.  11  accabla  de 
moqueries  et  de  soupçons  injurieux  le  jésuite  Lalouère, 
qui  méritait  un  meilleur  traitement,  pour  s'être  appliqué 
à  résoudre  des  problèmes  ardus  sur  le  cycloïde.  Mais  il 
en  eût  trop  coûté  à  Pascal  de  convenir  qu'un  jésuite 
peut  être  bon  géomètre.  C'est  une  extrémité  qu'il  évita 
par  l'injure  et  la  calomnie. 

Il  ne  fut  jamais  au  monde  un  plus  puissant  génie  que 
celui  de  Pascal.  Il  n'en  fut  jamais  de  plus  misérable. 
Céomélre  il  est  l'égal  des  plus  grands,  bien  qu'il  ait 
détourné  son  es[irit  le  plus  possible  de  la  géométrie.  Il 


BLAISE     PASCAL    ET    JOSEPH     BERTRAND.     217 

fait  d'importantes  découvertes  en  physique,  sans  la 
moindre  curiosité  de  pénétrer  les  secrets  de  la  nature.  Il 
ne  s'intéresse  qu'à  ceux  qu'il  découvre  et  ne  se  soucie 
nullement  de  ceux  que  les  autres  ont  découverts.  Il  écrit, 
d'après  les  extraits  que  ses  amis  lui  font,  in  livre  de 
circonstance  qui  ne  devait  pas  survivre  à  la  querelle  de 
moines  dont  il  traite  et  que  la  perfection  de  Fart  rend 
immortel.  Et  il  méprise  tous  les  arts,  même  celui  d'écrire, 
et  il  n'est  pas  un  seul  genre  de  beauté  qui  ne  lui  fasse 
horreur,  comme  un  principe  de  concupiscence.  Malade, 
sans  sommeil,  il  jette,  la  nuit,  sur  des  chiffons  de  papiers 
des  notes  pour  une  apologie  de  la  religion  chrétienne;  et 
ces  notes  qu'on  publie  après  sa  mort,  suspectes  aux  catho- 
liques, font  depuis  deux  cents  ans  les  délices  des  pen- 
seurs libres  et  des  sceptiques.  Si  bien  que  cet  apologiste 
est  surtout  publié  et  commenté  par  ses  adversaires  : 
Gondorcet  (1776),  Voltaire  (4778),  Bossuet  (1779), 
Cousin  et  Faugère  (1842-1844),  Havet  (1852).  Et  c'est 
là,  il  faut  en  convenir,  un  étrange  génie  et  une  bizarre 
destinée. 

11  faut  prendre  garde  d'abord  que  cet  homme  prodi- 
gieux était  un  malade  et  un  halluciné.  De  l'âge  de  dix- 
huit  ans  à  celui  de  trente-neuf  auquel  il  mourut,  il  ne 
passa  pas  un  jour  sans  souffrir.  Les  quatre  dernières 
années  de  sa  vie,  nous  dit  madame  Périer,  «  n'ont  été 
qu'une  continuelle  langueur  ».  Son  mal  dont  il  sentait 
les  effets  dans  la  tête,  intéressait  les  nerfs  et  produi- 
sait des  troubles  graves  dans  les  fonctions  des  sens.  Il 
croyait  toujours  voir  un  obîine  à  son  côté  gauche  et  il 
IV.  13 


1*13  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

seml)Ie  par  rélraiige  aniulellc  (ju'on  trouva  cousue  dans 
son  lialtit  (ju'il  vit  parfois  des  flammes  danser  devant  ses 
yeux. 

Et  si  l'on  songe  que  ce  malade  était  le  fils  d'un  homme 
qui  croyait  aux  sorciers  et  en  qui  le  sentiment  reli^âeux 
était  très  exalté,  on  ne  sera  pas  surpris  du  caractère  pro- 
fond et  sombre  de  sa  foi.  Elle  était  lugubre;  elle  lui  ins- 
pirait riinrreur  de  la  nature  et  en  fit  l'ennemi  de  lui- 
même  et  du  genre  humain. 

Il  vivait  dans  l'ordure  et  s'opposait  à  ce  qu'on  balayât 
sa  chambre.  Il  se  reprochait  niaisement  le  plaisir  qu'il 
pouvait  trouver  à  manger  d'un  plat,  et,  n'étant  point 
indulgent,  il  ne  pardonnait  pas  aux  autres  ce  qu'il  ne  se 
pardonnait  point  à  lui-même.  «  Lorsqu'il  arrivait  que 
quelqu'un  admirait  la  bonté  de  quelque  viande  en  sa  pré- 
sence, dit  madame  Périer,  il  ne  le  pouvait  soulTrir;  il 
appelait  cela  être  sensuel.  » 

L'excès  de  sa  pureté  le  conduisait  à  des  idées  horri- 
bles. Si  madame  Périer,  sa  sœur,  lui  disait  :  «  J'ai  vu 
une  belle  femme,  »  il  se  fâchait  et  l'avertissait  de  retenir 
un  tel  propos  devant  des  laquais  et  des  jeunes  gens,  de 
peur  de  leur  faire  venir  des  pensées  coupables.  Il  ne  pou- 
v.iil  souffrir  que  les  enfants  fissent  des  caresses  à  leur 
mère.  Redoutant  les  amitiés  les  plus  innocentes,  il  ne 
témoignait  que  de  l'éloignement  à  ses  deux  sœurs  Jac- 
(jueline  et  Gilberte,  afin  de  ne  point  occuper  un  cœur  qui 
devait  être  à  Dieu  seul.  Pour  la  même  raison,  loin  de 
s'affliger  de  la  mort  de  ses  proches,  il  s'en  réjouissais 
quand  cette  mort  était  chrétienne.  Il  gronda  madame 


BLA.ISE     PASCAL    ET    JOSEPH     BERTRAND.     219 

Périer  de  pleurer  sa  sœur,  Jacqueline,  et  de  garder 
quelque  sentiment  humain. 

Certes,  Pascal  était  sincère.  Il  pensait  comme  il  par- 
lait. Il  observait  les  leçons  qu'il  donnait,  mais  ces  leçons 
ne  sont-elles  pas  littéralement  celles  que  recevait  Orgon 
du  dévot  retiré  dans  sa  maison? 

Je  pense  que,  pour  beaucoup  de  raisons,  Molière  n'a 
pas  songé  à  peindre  les  jésuites  dans  son  Tartufe.  La 
meilleure  est  qu'il  eût  fâché  le  roi,  à  qui  il  était  très 
empressé  de  plaire.  iMais  qu'il  ait  songé  aux  jansénistes, 
en  faisant  sa  comédie,  c'est  ce  que  je  suis  bien  tenté  de 
croire,  et  chaque  jour  davantage. 

On  dira  que  du  moins  Pascal  considérait  les  pauvres 
comme  les  membres  de  Jésus-Christ  et  qu'il  faisait  de 
grandes  aumônes.  Oui,  sans  doute,  il  aimait  les  pauvres, 
et  il  en  logeait  chez  lui.  Mais  faites  attention  qu'il  les 
aimait  comme  les  libertins  aiment  les  femmes,  pour 
l'avantage  qu'il  espérait  en  tirer;  car  c'est  en  aimant  les 
pauvres  qu'on  gagne  le  ciel  et  qu'on  fait  son  salut.  Il 
trouvait  la  pauvreté  trop  bonne  pour  vouloir  la  sup- 
primer. Il  l'aimait  du  même  amour  dont  il  aimait  la  ver- 
mine et  les  ulcères. 

On  a  dit  que  ce  chrétien  avait  été  tourmenté  par  le 
doute.  C'est  là  une  imagination  de  quelques  esprits 
troublés  du  xix^  siècle  qui  ont  voulu  mirer  leur  âme 
dans  celle  du  grand  Pascal. 

M.  Joseph  Bertrand  a  l'esprit  trop  exact  et  trop  sûr 
pour  croire  aux  doutes  de  Pascal.  Sur  ce  point  il  est 
très  assuré.  Et  dans  le  même  temps  que  paraissait  le 


220  LA     VIE     LITTÉRAIllE. 

livre  du  secrétaire  ptTpéluel  de  l'Académie  des  sciences, 
M.  Sully-Prudlioinme  ,  son  confrère  de  l'Académie 
française,  puMiait,  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes, 
une  ('tilde  [)arl"aileiiR'nl  déduite  dans  lacjuelie  il  mou- 
trait  aisément  (jue  Pascal  avait  placé  sa  foi  dans  des 
répions  (jue  le  raisonnement  ne  peut  atteindre.  Si  quel- 
qu'un ne  mil  jamais  sa  foi  en  délibération,  c'est  bien 
Pascjd.  Il  l'a  répété  vingt  fois  :  la  raison  ne  conduit  pas 
à  Dieu;  le  sentiment  seul  y  mène. 

<(  S'il  y  a  un  Dieu,  il  est  infiniment  incompréliensible. 
Nous  sommes  incapables  de  connaître  ce  qu'il  est  ni 
s'il  est.  » 

Et  ailleurs  : 

«  Voilà  ce  que  c'est  que  la  foi  :  Dieu  sensible  au 
cœur,  non  à  la  raison.  » 

Et  M.  Sully-Prudiiomme  conclut  excellemment  : 

«  Pour  lui,  la  preuve  de  l'existenee  de  Dieu  n'est 
pas  confiée  à  la  faculté  de  comprendre,  mais  à  celle  de 
sentir,  à  l'intuition  du  cœur,  en  un  mot  à  un  acte  de 
foi.  » 

A  propos,  je  crois,  d'un  philosopbe  contemporain  qui 
unit  à  une  rare  puissance  spéculative  la  foi  du  charbon- 
nier, on  a  (lit  qu'il  y  avait  des  cerveaux  à  cloisons  étan- 
cbes.  Le  fluide  le  plus  subtil  qui  remplit  un  des  com- 
partiments ne  pénétre  point  dans  les  autres. 

Et  conmic  un  rationaliste  ardent  s'étonnait  devant 
M.  Théodule  Ribot  qu'il  y  eût  des  têtes  ainsi  faites,  le 
maître  de  la  philosophie  expérimentale  lui  répondit  avec 
un  doux  sourire  : 


BLAISE     PASCAL     ET    JOSEPH     BERTRAND.     221 

—  Rien  n'est  moins  fait  pour  surprendre.  N'est-ce 
pas,  au  contraire,  une  conception  bien  spirilualiste  que 
celle  qui  veut  établir  l'unité  dans  une  intelligence 
humaine?  Pourquoi  ne  voulez-vous  pas  qu'un  homme 
soit  double,  triple,  quadruple? 

Il  n'y  a  pas  même  besoin  pour  expliquer  la  foi  de 
Pascal  de  recourir  au  cerveau  à  cloisons  étanches  et  à 
l'homme  double.  Pascal  raisonnait  tout  ce  qui  lui  sem- 
blait du  domaine  du  raisonnement,  et  jamais  homme  ne 
fit  de  la  r.nison  un  plus  violent  usage.  Il  ne  raisonnait 
pas  de  Dieu,  ayant  tout  de  suite  connu  que  Dieu  n'est 
pas  sujet  au  raisonnement.  Il  ne  donna  pas  sa  créance  à 
Dieu.  Cela  lui  eût  été  bien  impossible.  Il  lui  donna  sa 
foi,  ce  qui  est  tout  autre  chose  que  de  donner  sa  raison  : 
les  mystiques  et  les  amoureux  le  savent;  il  lui  donna 
son  cœur.  Il  le  lui  donna  comme  le  cœur  se  donne,  sans 
raisonner,  sans  savoir,  sans  vouloir  ni  pouvoir  aucune- 
ment savoir.  Les  œuvres  des  mystiques,  et  tout  particu- 
lièrement les  méditations  de  sainte  Thérèse,  éclairciraient 
assez  ces  difficultés  psychologiques.  Mais,  par  une  sin- 
gularité dont  je  parlais  tout  à  l'heure,  ks  commentateurs 
de  Pascal  sont  le  plus  souvent  des  pliilosophes  qui  n'étu- 
dient guère  les  mystiques.  Aussi  le  croient-ils  unique  et 
singulier,  faute  de  pouvoir  le  réunir  à  sa  grande  famille 
spirituelle. 

En  définitive,  ce  ne  sont  pas  les  moins  bien  avisés, 
ces  fidèles  qui,  comme  Pascal,  n'appellent  jamais  leur 
raison  aii  secours  de  leur  foi.  Une  telle  aide  est  toujours 
périlleuse.  Chez  Pascal,  la  raison,  qui  était  formidable, 


222  LA     VIE     LITTERAIRE. 

eût,  «l'un  seul  coup,  tout  ilélruil  dans  le  sanctuaire; 
mais  elle  n'y  entra  jamais. 

Cette  bonne  et  douce  madame  Périer,  (jui  a  écrit  avec 
«le  si  belles  et  discrètes  façons  la  vie  de  son  frère  Biaise, 
y  rapjjorte  une  pratique  du  grand  homme  qui  m'a  tou- 
jours donné  beaucoup  à  penser.  Piiscal,  retiré  du  monde, 
recevait  dans  sa  chambre  sans  tapisseries  et  sans  feu 
toutes  les  personnes  qui  venaient  renlrelcnir  sur  la  reli- 
gion. Les  unes  lui  confiaient  leurs  projets  de  retraite. 
Les  autres  lui  soumettaient  leurs  doutes  sur  les  matières 
de  la  foi.  A  celles-là,  par  cbarité  chrétienne,  il  ne  refu- 
sait pas  ses  avis.  Et  parfois,  comme  on  ne  se  rendait  pas 
à  ses  premières  raisons,  il  fallait  en  venir  à  une  dispute 
en  règle.  Pascal  n'aimait  guère  ces  colloques  dans 
lesquels  on  lui  opposait  la  raison  à  la  foi.  Pour  soutenir 
de  telles  discussions,  il  prenait  soin  de  mettre  sous  ses 
vêtements  une  ceinture  de  fer  garnie  de  clous  dont  les 
pointes  étaient  tournées  en  dedans.  A  cbaque  raison  de 
son  contradicteur,  il  enfonçait  les  pointes  dans  sa  chair. 
Par  ce  moyen,  il  évitait  tout  péril  et  servait  le  prochain 
sans  crainte  de  nuire  à  soi-même. 

Il  ne  douta  jamais.  Mais  il  avait  de  la  prudence,  et 
sa  grande  apprébension  était  que  la  raison  n'entrât  par 
surprise  dans  les  choses  de  la  foi. 


MAURICE    BARRES 

LE     «    JARDIN     DE    BÉRÉNICE    »  * 


Vous  connaissez  sans  doute  la  Vita  nuova  de  Dante 
Alighieri.  C'est  un  petit  roman  allégorique,  où  se  sen- 
tent Ja  nudité  grêle  et  la  fine  maigreur  du  premier  art 
florentin.  Sous  les  formes  sèclies  et  comme  acides  des 
figures  se  cachent  des  symboles  nombreux  et  compliqués. 
Cette  Vita  nuooa,  du  moins  par  sa  subtilité,  peut,  à  la 
rigueur,  donner  quelque  idée  de  la  manière  de  M.  Mau- 
rice Barrés  qui  est,  en  littérature,  un  préraphaélite.  Et 
c'est  grâce,  sans  doute,  à  ce  tour  de  style  et  dame  qull 
a  séduit  M.  Paul  Bourget  ainsi  que  plusieurs  de  nos 
raffinés . 

L'inertie  expressive  des  figures,  la  raideur  un  peu 
gauche  des  scènes  qui  ne  sont  point  liées,  les  petits 
paysages  exquis  tendus  comme  des  tapisseries,  c'est  ce 

1.  1  vol.  in-18.  Perrin  édit. 


-J  i  LA     VIE    LITTKRAIRE. 

(jne  j'aj)pelle  le  préraitliaélisme  et  le  norentinisme  de 
M.  .Maurice  IJarrès.  iMais  il  ne  faut  pas  Irop  insister.  Le 
Jardin  dr  Brrén'ice  est  aussi  éloi^^né  de  la  synit'lrie 
naïve  de  la  Vita  nuova  (jue  la  mélaphysiiiue  de  M.  Bar- 
res est  distante  de  la  scolastique  du  xin*"  siècle.  Loin 
d'être  arrangé  avec  exactitude  et  déduit  selon  les  règles 
du  syllogisme,  le  livre  nouveau  est  flottant  et  indéter- 
miné. C'est  un  livre  amorphe.  Et  l'indécision  de  Ten- 
somble  fait  un  curieux  contraste  avec  la  sobriété  précise 
des  détails. 

Les  ouvrages  de  notre  ji^une  contemporain  trahissent, 
comme  la  toile  de  l'antique  Pénélope,  l'effroi  mystérieux 
de  la  chose  linie.  M.  Barrés  ne  défait  pas  la  nuit  la  lâche 
du  jour.  Mais  il  met  partout  de  l'inachevé  et  de  Tinache- 
vahle.  Car  il  sait  que  c'est  un  charme,  et  il  est  fertile 
en  artifices.  Ses  deux  premiers  livres,  Sous  Vœil  des 
barbares  et  un  Homme  libre,  étaient  conçus  dans  cette 
manière.  Par  malheur,  ils  étaient  d'un  symbolisme  com- 
pliqué et  difficile.  Aussi  ne  furent-ils  goûtés  que  par  les 
jeunes  gens.  La  jeunesse  a  cela  de  beau  qu'elle  peut 
admirer  sans  comprendre.  En  avançant  dans  la  vie,  oq 
veut  saisir  quelques  rapports  des  choses,  et  c'est  une 
grande  inconimodité.  Le  Jardin  de  Bérénice,  qui  est 
une  suite  à  ces  deux  ouvrages,  et  comme  le  troisième 
panneau  du  triptyque,  semblera  bien  supérieur  aux 
autres  par  la  finesse  du  ton  et  la  grâce  du  sentiment. 
Toutefois,  j'avertis  les  personnes  austères  qui  vou- 
draient lire  ce  petit  livre  qu'elles  risquent  d'en  être  cho- 
quées de  diverses  façons.  Car  beaucoup  de  sentiments 


MAURICE     BARRÉS.  225 

qui  passent  pour  respeclables  parmi  les  hommes  y  sont 
moqués  avec  douceur,  et  M.  Maurice  Barrés  est  incompa- 
rable pour  la  politesse  aveclaquelle  il  offense  nos  pudeurs; 
je  le  tiens  un  rare  esprit  et  un  habile  écrivain,  mais  je  ne 
me  fais  pas  du  tout  son  garant  auprès  du  chaste  lecteur. 
J'eus  pour  professeur,  en  mon  temps,  un  prêtre  1res 
honnête,  mais  un  peu  farouche,  qui  punissait  les  fautes 
des  écoliers  non  pour  elles-mêmes,  mais  pour  le  de^Té 
de  malice  qu'il  jugeait  qu'on  y  mettait.  11  élait  indul- 
gent à  l'endroit  des  instincts  et  des  mouvements  obscurs 
de  l'àme  et  du  corps,  et  il  y  avait  parmi  nous  des  brutes 
à  qui  il  passait  à  peu  prés  tout.  Au  contraire,  s'il  décou- 
vrait un  pëclié  commis  avec  industrie  et  curiosité,  il  se 
montrait  impitoyable.  L'élégance  dans  le  mal,  voilà  ce 
qu'il  appelait  malice  et  ce  qu'il  poursui\ait  rigoureuse- 
ment. Si  jamais  M.  Maurice  Barrés  éprouve  le  besoin  de 
se  confesser,  comme  déjà  M.  Paul  Bourget  le  lui  con- 
seille, et  qu'il  tombe  sur  mon  théologien,  je  lui  prédis 
une  pénitence  à  faire  dresser  les  cheveux  sur  la  tète. 
Jamais   écrivain   ne   pécha    plus   tranquillement,   avec 
plus  d'élégance,  plus   d'industrie  et  de  curiosité,   par 
plus  pure  malice  que  l'auteur  du  Jardin  de  Bérénice. 
Il  n'a  point  d'instincts,  point  de  passions.  Il  est  tout 
intellectuel,  et  c'est  un  idéaliste  pervers. 

Retournant  un  mot  fameux  de  Théophile  Gautier,  il 
a  dit  de  lui-même  :  «  Je  suis  un  homme  pour  qui  le 
monde  extérieur  n'existe  pas.  »  Ce  qui  doit  s'entendre 
au  sens  métaphysique,  et  si  on  lui  fait  remarquer  qu'il 
a  tracé  çà  et  là  de  bien  jolis  paysages,  il  répondra  (ju'il 

13. 


226  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

les  a  vus  en  lui  et  qu'ils  mnrquaient  les  étals  de  son 
âme.  Il  il  «lit  encore  :  «  La  l»caul(''  du  dehors  jniiiais  ne 
iiri'imit  vraiment.  »  El  c'e>t  un  aveu  de  j)ervt'rsilé  intel- 
ie.-luelle.  Car  il  y  a  de  la  maliee  à  ne  point  aimer  les 
choses  visihles  et  à  vivre  exempt  de  toute  tendresse 
envers  la  nature,  de  toute  helle  idi)hltrie  (1(.'\  aiil  la  splen- 
deur du  monde.  M.  Maurice  Barrés  nous  répond  encore  : 
«  11  n'y  a  de  réalité  pour  moi  que  la  pensée  pure.  Les 
âmes  sont  seules  intéressantes.  »  Ce  jeune  dédaigneux 
qui  a  mé()risé  l'instinct  et  le  sentiment,  est-il  donc  un 
sjiirilnalisle,  un  mystique  exalté?  Quelle  philosophie  ou 
quelle  religion  lui  ouvre  les  demeures  des  âmes?  Ni 
religion  ni  philosopliie  aucune.  Il  ne  croit  ni  n'espère. 
Il  entre  dans  l'empire  spii  iluel  sans  ai)j)ui  moral.  Voilà 
encore  de  la  perversité.  Son  jeune  maître,  M.  Paul 
Bourget,  qui  tente  de  le  catéchiser  un  peu,  lui  disait 
naguère  :  «  Anxieux  uniquement  des  choses  de  l'àme, 
vous  n'acceptez  pas  la  foi,  qui  seule  donne  une  interpré- 
tation ample  et  profonde  aux  choses  de  l'àme.  »  Et 
M.  Paul  Bourget  prêche  d'exemple  :  il  se  spiritualise 
beaucoup  en  ce  moment,  me  dit-on,  au  soleil  de  cette 
blonde  Sicile  qui  n'est  plus  païenne. 

Cependant,  il  ne  faut  pas  s'imaginer  que  M.  Maurice 
Barrés  erre  absolument  sans  règle  et  sans  guide  dans 
les  corridors  de  la  psychologie.  Cet  homme  curieux  n'est 
pas  tout  à  fait  impie,  encore  qu'il  le  soit  beaucoup.  Je 
disais  qu'il  n'a  point  de  religion.  J'avais  tort.  Il  en  a  une, 
la  religion  du  MOI,  le  culte  de  la  personne  intime,  la 
contemplation  de  soi-même,  le  divin  égotisnie.  11  s'ad- 


MAURICE     BARRÉS.  227 

mire  vivre,  et  c'est  un  bouddha  littéraire  et  politique 
d'une  incomparable  distinction.  Il  nous  enseigne  la 
sagesse  mondaine  et  le  détachement  élégant  des  choses. 
Il  nous  instruit  à  chercher  en  nous  seuls  «  l'internelle 
consolation  »  et  à  garder  notre  moi  comme  un  trésor.  Et 
il  veut  que  cela  passe  pour  de  l'ascétisme,  et  qu'il  y  ait  de 
la  vertu  à  défendre  le  moi  avec  un  soin  jaloux  contre  les 
entreprises  de  la  nature.  Un  Français  qui  fui  élevé  en 
Allemagne  et  qui  y  resta  homme  d'esprit,  Chamisso,  a 
écrit  un  conte  d'un  sens  profond.  On  y  voit  qu'il  est  cri- 
minel de  vendre  non  pas  seulement  sa  pensée,  mais  même 
son  ombre.  M.  Maurice  Barrés  est  pénétré  de  la  vérité  de 
ce  symbole  :  il  nous  avertit  qu'il  faut  se  garder,  s'appar- 
tenir, demeurer  stable  dans  l'écoulement  des  choses,  se 
réaliser  soi-même  obstinémentdansla  diversité  desphéno- 
mènes, et,  fût-on  seulement  une  vaine  ombre,  ne  vendre 
cette  ombre  ni  à  Dieu,  ni  au  diable,  ni  aux  femmes. 

C'est  là  une  morale,  et  une  morale  considérable,  une 
vieille  morale.  Guillaume  de  Humboldt  la  professait  et 
la  pratiquait.  Selon  lui,  le  principe  des  mœurs  est  que 
l'homme  doit  vivre  pour  lui-même,  c'est-à-dire  pour  le 
développement  complet  de  ses  facultés. 

Je  crois  avoir  assez  bien  compris  l'évangile  du  jeune 
apôtre.  M.  Barrés  semble  nous  dire  :  Homme,  je  suis 
le  rêveur  du  rêve  universel.  Le  monde  est  le  grain 
d'opium  que  je  fume  dans  ma  petite  pipe  d'argent. 
Tout  ce  que  je  vous  montre  n'est  que  la  fumée  de  mes 
songes.  Je  suis  le  meilleur  et  le  plus  heureux  de  tous. 
La  sagesse  de  mes  .^rères  d'Occident  est  vraiment  incer- 


228  LA    VIE     LITTÏ-  n  Air.  E. 

laine  cl  courte.  Ils  se  croient  scei)iii|iu's,  lois<|irils  sont  au 
contraire  d'une  créiiulilé  naïve.  On  ni'a|i|iellc  mademoi- 
selle Uenan.  Je  suis  effrayé  du  jxiids  des  lourdes 
croyances  (|ui  pèsent  sur  l'âme  de  mon  père  spirituel. 
M.  Renan,  tiue  d'ailleurs  j'ai  beaucoup  inventé  pour  ma 
part,  est  opprimé  sous  toutes  sortes  de  fidélités,  et  de 
confessions,  et  de  professions,  et  de  symboles.  Moi,  je  ne 
crois  qu'à  Moi.  Gela  seul  m'embarrasse,  que  le  7noi  sup- 
pose le  non  moi,  car  enfin,  si  le  monde  se  rénèleen  moi, 
il  f;iul  liit'ii  que  le  monde  ait  tout  de  même  une  espèce 
de  vague  réalité.  Mais  qu'il  existe,  c'est  son  alTaire  et  non 
la  mienne.  Je  suis  bien  assez  occupé  d'entretenir  la  réalité 
de  mon  moi,  qui  tente  sans  cesse  à  se  dissoudre. 

Il  a  raison,  M.  Maurice  Barrés.  Son  Moi  a  une  ten- 
dance singulière  à  se  répandre  dans  l'infini.  Il  est  exquis, 
ce  moi,  mais  d'une  délicatesse,  d'une  subtilité,  d'un  vague 
extrêmes.  Il  est  fait  d'affaissements,  de  troubles,  d'bèsi- 
lalions  et  si  compliqué,  que  c'est  un  bëroïque  travail  de  le 
contenir.  Une  perpétuelle  ironie  le  subtilise  et  le  dévore. 
C'est  unm(ii  nuideetcharmant,d'uneinquiélante  ténuité. 
Ce  moi  pensant  a  l'éclat  des  nébuleuses  et  fait  songer  à  ces 
astres  frêles,  à  ces  comètes  pour  lesquelles  la  sollicitude 
des  astronomes  redoute  sans  cesse  quelque  lerrible  ;iveu- 
ture  céleste.  Et  ces  craintes  ne  sont  point  vaines.  Plu- 
sieurs de  ces  astres  subtils  se  sont  perdus  dans  leur  course 
hyperbolique,  d'autres  ont  été  coupés  en  deux.  Ils  ont 
maintenant  deux  Moi  qui  ne  peuvent  se  rejoindre. 

Pour  conjurer  une  semblable  disgrâce,  M.  Maurice 
Barrés  a  recours  à  divers  procédés.  Il  ne  se  contente  pas 


MAURICE     BARRÉS.  229 

de  concentrer  son  moi  dans  d'élégants  romans  psychi- 
ques tels  que  V Homme  libre  et  le  Jardin  de  Bérénice. 
Il  agit,  il  institue  des  expériences.  Je  ne  crois  pas  le 
fâcher  en  disant  que  sa  candidature  heureuse  à  la  dépu- 
talion  fut  une  de  ces  expériences  de  scepticisme  pratique, 
et  que  le  député  de  Nancy  est  un  essayiste  en  action. 

Boulons  de  tout,  je  le  veux  bien.  Mais  le  doute  ne 
change  pas  les  conditions  de  la  vie. 

Sceptiques  et  croyants,  nous  sommes  soumis  impé- 
rieusement aux  mêmes  nécessités,  qui  sont  les  nécessités 
de  l'existence.  Cette  nuit  même,  une  des  premières  nuits 
douces  de  l'année,  en  finissant  de  lire  votre  livre,  mon 
cher  Barrés,  j'ouvris  ma  fenêtre,  je  regardai  les  étoiles 
qui  tremblaient  dans  le  ciel  allégé  de  ses  brumes  d'hiver. 
Et  le  mystère  de  ces  brillantes  inconnues  me  troubla  une 
fois  de  plus  et  aussi  amèrement  que  jamais,  car  je  venais 
de  faire  une  lecture  qui  n'était  pas  consolante.  Et  je 
songeai  :  peut-être  que  la  vie  telle  que  nous  la  voyons  et 
telle  que  nous  la  concevons  ici-bas,  la  vie  organique, 
celle  des  bêtes  et  des  hommes,  n'est  qu'un  accident  tout 
à  fait  particulier  à  ce  petit  monde  insignifiant  que  nous 
appelons  la  terre.  Peut-être  que  cette  infime  planète 
s'est  gâtée,  pourrie,  et  que  tout  ce  que  nous  y  voyons  et 
nous-mêmes  n'est  que  l'effet  de  la  maladie  qui  a  cor- 
rompu ce  mauvais  fruit.  Le  sens  de  l'univers  nous 
échappe  totalement  ;  nous  sommes  peut-être  des  bacilles 
et  des  vibrions  en  horreur  à  l'ordre  universel.  Peut-être... 
Mais,  comme  dit  Martin,  qui  était  un  sage,  cultivons  notre 
jardin.  Il  ne  s'agit  point  d'expérimenter  la  vie.  Il  faut  la 


Î30  LA    VIE   littéhaire. 

vivre.  Ayons  le  cœur  >iniple  el  soyons  des  hommes  de 

bonne  volonté.  El  la  paix  divine  sera  sur  nous. 

M.  Maurice  Barrés  a  plus  d'une  fois  fait  froncer  le 
sourcil  aux  personnes  graves.  Mais  il  a  exercé  sur  beau- 
coup de  jeunes  gens  une  sorte  de  fascination.  Il  ne  faut 
pas  s'en  étonner.  Cet  esprit  si  troublé,  si  malade,  si 
perverti  et  gâté,  comme  nous  l'avons  dit,  pnr  ce  que  les 
théologiens  appellent  la  malice,  n'est  certes  ni  sans  grâce 
ni  sans  richesse.  Il  a  présenté  artistement  une  réelle 
détresse  morale.  El  cela  lui  a  gagné  des  sympalhies  dans 
la  jeunesse,  cela  lui  a  valu  une  sorte  d'admiralion  tendre 
el  mouillée.  Un  poêle  de  son  âge  qui  a  écrit  un  bien 
joli  livre  de  critique,  M.  Le  Goffic,  constate  celte 
influence  profonde  de  M.  Maurice  Barrés  et  il  l'explique 
en  bons  termes.  «  C'est  qu'en  effet,  dil-il,  ces  livres 
maladifs  d'art  el  de  passion  niellent  dans  le  jour  le  plus 
vif  les  habitudes  morales  d'une  jeunesse  d'extrême  civi- 
lisation, clairsemée  dans  la  foule  assurément,  mais  (jui, 
si  l'on  en  réunissait  les  membres  épars,  apparaîtrait  plus 
compacte  qu'on  ne  croit.  » 

Et  puis  enfin  (aucun  leltré  ne  s'y  trompera)  M.  Mau- 
rice Barrés  possède  l'arme  dangereuse  et  pénélrante  :  le 
style.  Sa  langue  souple,  à  la  fois  précise  et  fuyante,  a 
des  ressources  merveilleuses.  Tel  paysage  du  Jardin  de 
Bérénice,  d'un  trait  rapide  et  d'une  perspective  infinie, 
est  inoubliable. 


THEODORE    DE   BANVILLE 


Il  était  charmant!  Nous  ne  le  rencontrerons  plus,  les 
jours  d'été,  sous  les  platanes  du  Luxembourg,  qui  lui 
parlaient  de  sa  jeunesse  chevelue;  nous  ne  le  verrons 
plus  pâle,  glabre,  l'œil  agile  et  noir,  marchant  à  pas 
menus  au  soleil,  roulant  sa  cigarette  et  vous  disant  bon- 
jour avec  des  petits  mouvements  courts  et  si  gentils  qu'on 
ne  croyait  pas  tout  à  fait  que  ce  fussent  des  mouvements 
humains  et  que  ceux  qui  aiment  les  marionnettes  y 
trouvaient  quelque  chose  de  la  grâce  qu'on  rêverait  à 
d'idéales  figurines  de  la  comédie  italienne  ;  nous  ne  le  ver- 
rons plus  se  coulant  sans  bruit,  discret  et  tranquille,  et 
pourtant  laissant  deviner  dans  toute  sa  personne  je  ne 
sais  quoi  de  rare  et  d'exquis,  de  chimérique  aussi,  qui 
faisait  de  ce  vieux  monsieur  un  personnage  de  fantaisie, 
échappé  d'une  fête  à  Venise,  au  temps  de  Tiepolo. 

Nous  ne  l'entendrons  plus  conter  des  histoires  avec 
l'esprit  le  plus  fin  et  le  plus  vif,  parlant,  les  dents  un  peu 
serrées,  d'une  voix  qui  montait  à  la  fin  des  phrases  et 


230  LA    VIE     LITTKIIAIUE. 

amusnilélranf]^emenl  Toreille.  Nous  ne  l'entendrons  plus 
nous  dire  avec  une  gaieté  élincelanle  et  délicalo  des 
aventures  anciennes  de  lettres,  d'amour  et  de  tiiéàtrc  et 
rappeler  en  lonfçs  propos,  pleins  fie  lyri(|ii(^-  hvpcrholes, 
les  funainl)ules  et  Pierrot  (|ii'il  .limail  plus  (|uo  tout  au 
monde.  Les  jeunes  poêles  n'iront  [)lus,  dans  ce  beau  jar- 
din de  la  rue  de  l'Eperon  où  lleurissaienl  en  tout  temps 
les  c;imélias  bleus,  saluer  le  vieux  mailre  si  poli,  dont 
l'âme  était  fleurie  comme  son  jardin.  Il  était  cbarmanlet 
c'est  le  plus  chantant  des  poètes  de  son  âge. 

On  a  remarqué  que  le  mot  qu'il  employait  le  plus  sou- 
vent et  qui  trabit  par  conséquent  son  état  d'esprit  babi- 
tuel  est  le  mot  bjre.  C'est  qu'il  fut  beaucoup  lyrique  en 
elTel.  Il  s'est  rendu  témoignage  à  lui-même  quand  il  a 
dit,  dans  Venvoi  d'une  ballade  : 

Prince,  voilà  tous  mes  secrets, 
Je  ne  m'entends  qu'à  la  métri(|ue. 
Fils  du  Dieu  qui  lance  les  traits, 
Je  suis  un  poète  lyrique. 

Baudelaire  qui  fut  son  contemporain  et  son  ami  a  très 
bien  dit  que  les  poésies  de  l'auteur  des  Cariatides  et 
des  Stalactites  témoignent  de  «  celle  inlcnsité  <le  vie  où 
l'àme  cbante,  où  elle  est  contrainte  de  cbanter,  comme 
l'arbre,  l'oiseau  et  la  mer  ».  Etat  d'âme  merveilleux  et 
rare  dans  lequel,  par  un  singulier  privilège,  M.  de 
Banville  demeura  sans  effort  durant  un  demi-siècle. 
Dieu,  dans  sa  bonté,  l'avait  fait  naître  avec  une  âme  de 
rossignol.  On  nous  dit  qu'à  la  Font- Georges,  près  de 
Moulins,  où  s'écoula  son  enfance,  quand  il  était  fatigué  de 


THÉODORE     DE     BANVILLE.  233 

jouer,  il  accompagnait  sur  un  violon  rouge  le  ramage 
des  oiseaux.  Il  grandit,  heureux,  sous  l'œil  d'une  sœur 
aînée,  dans  cet  Eden  dont  il  a  rappelé  depuis  le  souvenir 
en  strophes  renouvelées  des  poètes  de  la  Renaissance. 

0  champs  pleins  de  silence, 
Où  mon  heureuse  enfance 
Avait  des  jours  encor 
Tout  filés  d'or! 

0  ma  vieille  Font-Georges, 
Vers  qui  les  rouges-gorges 
Et  le  doux  rossignol 
Prenaient  leur  vol! 

Maison  blanche  où  la  vigne 
Tordait  en  longue  ligne 
Son  feuillage  qui  boit 
Les  pleurs  du  toit! 

Mais  ce  qui  est  merveilleux  c'est  que  le  violon  rouge 
de  la  Font-Georges,  Tliéodore  de  Banville  en  ait  joué 
jusqu'à  son  dernier  soupir.  Pendant  près  de  cinquante 
ans,  le  poète  nous  a  fait  entendre  le  violon  écarlate,  à 
l'âme  sonore,  qui  ne  sait  de  la  vie  que  la  joie.  Le  plus 
habile  critique  du  symbolisme  a  dit  excellemment  du 
chanteur  qui  vient  de  mourir  :  «  Poète  il  a  la  joie,  la 
joie  des  idées,  la  joie  de  la  couleur  et  des  sons,  la  joie 
suprême  des  rimes  et  de  l'ode.  »  Et  l'on  peut  ajouter  à 
une  telle  louange,  décernée  par  M.  Charles  Morice,  que 
jamais  la  réflexion  n'a  troublé  celte  joie  d'enfant  et 
d'oiseau  chanteur. 

Théodore  de  Banville  est  peut-être  de  tous  les  poètes 
celui  qui  a  le  moins  songé  à  la  nature  des  choses  et  à  la 


^34  LA     VIE     LITTKIIAIRE. 

coinlilion  des  Olrcs.  Fiiil  d'uiie  ij^Miorance  absolue  des  lois 
universelles,  son  opliniisnie  était  inaltérable  et  parfait. 
Pas  un  moment  le  goût  amer  de  la  vie  et  de  la  mort  ne 
monta  aux  lèvres  de  ce  gentil  assembleur  de  paroles. 

Sans  doute  il  aima,  il  ciiercba,  il  trouva  le  l)eau.  Mais 
le  beau  ne  résultait  pas  pour  lui  de  la  structure  intime 
(les  êtres  et  de  l'harmonie  des  idées,  c'était  à  son  sens  un 
voile  ingénieux  à  jeter  sur  la  réalité,  une  liouss:',  une 
nappe  brillante  pour  couvrir  le  lit  et  la  table  de  Gybèle. 
Sa  jolie  infirmité  fut  de  toujours  nuer,  nacrer,  iriser 
l'univers  et  de  porter  sur  la  nature  un  regard  féerique 
qui  linondait  d'azur  et  de  rose  tendre.  Il  faut  croire 
qu'un  jour  du  temps  jadis,  dans  un  parc  cher  aux 
amants,  un  petit  Gupidon,  blotti  sous  un  myrte  où  se 
becquetaient  des  colombes,  avait  frotté  du  bout  de  son 
aile  les  lunettes  dont  la  Providence  devait  chausser 
ensuite  le  nez  de  M.  de  Banville;  car  sans  cela  M.  de 
Banville  n'aurait  pas  vu  en  ce  monde  seulement  des 
choses  agréables  ;  certains  spectacles  lui  auraient  donné 
l'idée  du  mal  et  de  la  souffrance  qu'il  ignora  toujours; 
sans  ces  lunettes  galantes,  M.  de  Banville  n'aurait  pas  vu 
l'œuvre  formidable  des  sept  jours  sous  l'aspect  gracieux 
qu'il  lui  découvre  sans  cesse;  il  ne  l'aurait  pas  vue  bril- 
lante et  légère  comme  le  ballet  d'Armide.  Si,  dans  son 
ciel  biblique,  l'antique  laveh  prend  jamais  la  fantaisie 
de  lire  les  vers  descriptifs  de  M.  de  Banville,  il  ne  recon- 
naîtra pas,  sous  tant  d'ornements,  sa  rude  création, 
nourrie  de  sang  et  de  larmes.  Il  fermera  le  livre  à  la 
dixième  page  et  s'écriera  :   <  Par  Lucifer!  je  n'ai  pas 


THÉODORE     DE     BANVILLE.  235 

créé  la  terre  si  aimable.  Ce  poète,  qui  cliante  mieux  que 
mes  sérapliins,  exagère  visiblement  l'élégance  de  mes 
ouvrage?.  »  Je  vous  ai  parlé  souvent  de  mon  professeur 
de  rhétorique,  et  c'est  un  ridicule  où  je  tombe  générale- 
ment après  quelque  songerie  un  peu  prolongée.  Il  faut 
que  j'aie  rêvé  en  écrivant  ces  notes  nécrologiques.  Car 
voici  que  je  me  rappelle  avec  exactitude  que  mon- pro- 
fesseur de  rhétorique,  homme  instruit  et  fort  sensé,  nous 
lut  un  jour  en  classe  un  endroit  du  Génie  du  Christia- 
nisme dans  lequel  Chateaubriand  dit  qu'il  vit  trois  œufs 
bleus  dans  un  nid  de  merle.  Mon  professeur  s'arrêta  au 
milieu  de  sa  lecture  pour  nous  demander,  avec  cette 
bonne  foi  qui  faisait  le  fond  de  son  caractère,  si  les  œufs 
de  merle  nous  paraissaient  bleus. 

—  A  mes  yeux,  ajouta-t-il,  ils  sont  gris. 

11  resta  pensif  un  moment,  répéta  plusieurs  fois  : 

—  Ils  sont  gris,  ils  sont  gris!... 
Puis  il  reprit  avec  un  soupir  : 

—  Chateaubriand  était  bien  heureux  de  les  voir 
bleus! 

Mon  professeur  avait  raison  :  les  poètes  sont  heureux; 
ils  vivent  dans  un  univers  enchanté;  ils  voient  tout  en 
bleu  et  en  rose.  Autant  et  plus  qu'un  autre,  M.  de  Ban- 
ville eut  ce  bonheur-là. 

En  ce  monde,  où  s'agitent  tant  de  formes  lamentables 
ou  vulgaires,  M.  Théodore  de  Banville  distingua  surtout 
des  dieux  et  des  déesses.  Les  Vénus  qu'il  sut  voir  ont 
des  chevelures  a  aux  fines  lueurs  d'or,  et  leurs  beaux 
seins  aigus  montrent  des  veines  d'un  pâle  azur  ». 


236  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

Ce  ne  sont  poiuldes  Grecques.  La  Vénus  des  Hellènes 
est  trop  pâle.  El  puis  elle  a  le  tort  d'èlre  {,'éonièlre  et 
iiirlaphysiciennc.  La  jiciisce  roule  dans  sa  belle  lêle  avec 
rexaelilude  d'un  aslre  lumineux  parcourant  son  zodia- 
que. Elle  fuédile  sur  la  force  qui  crée  les  mondes  et  en 
maintient  rharmonie.  Les  Vénus  de  M.  de  Banville  sont 
véniliennes.  Elles  ne  savent  pas  un  mot  de  mythologie. 
Ce  sont  de  ces  ligures  dont  les  peintres  disent  qu'elles 
plafonnent. 

L'olympe  du  poète  est  un  Olympe  de  salle  de  ft^tes. 
En  hnltil  de  carnaval  héroïque,  les  dames  et  les  cavaliers 
vont  par  couples  et  dansent  avec  grâce  sous  la  coupole 
peinte,  au  son  d'une  molle  musique.  Et  c'est  là  le 
monde  poétique  de  M.  Théodore  de  Banville. 

Bien  n'y  parle  au  cœur;  rien  n'y  trouble  l'âme. 
Aucune  amertume  n'y  corrompt  la  douceur  qu'on  y  boit 
par  les  yeux  et  par  les  oreilles.  Parfois  la  fétc  se  donne 
dans  la  Cylhère  de  Walteau,  parfois  à  la  Closerie  des 
lilas,  et  il  y  vient  des  funambules  et  des  danseuses  de 
corde;  parfois  iiiême  elle  se  donne  dans  la  baraque  de  la 
foire.  C'est  là  qu'après  mille  tours  merveilleux 

Enfin,  de  son  vil  échafaud 
Le  clown  sauta  si  haut,  si  haut, 
Qu'il  creva  le  plafond  de  toile, 
Au  son  du  cor  et  du  tambour, 
Et  le  cœur  dévoré  d'amour, 
Alla  rouler  dans  les  étoiles. 

Tin-ndorede  Banville,  qui  plaçait  ainsi  un  clown  dans 
le  ciel  comme  une  constellation  nouvelle,  à  côté  d'Audro- 


THÉODORE     DE     BANVILLE.  237 

mède  et  de  Persée,  estimait  en  ces  virtuoses  de  la  dislo- 
cation des  qualités  de  souplesse  et  de  fantaisie  qu'il 
possédait  lui-môme  au  plus  haut  degré,  comme  poète 
funambule.  Car  ce  lyrique  fut  en  poésie,  quand  il  lui 
plut,  un  clown  sans  égal.  Notre  vieux  Scarron  n'est,  à 
côté  de  lui,  qu'un  grossier  matassin.  Que  Théodore  de 
Banville  ait  inventé  le  comique  particulier  du  rythme  et 
de  la  rime,  on  l'a  nié,  et  sans  doute  avec  raison.  D'ail- 
leurs, personne  n'invente  jamais  rien.  Mais  que  ce  rare 
poète  ait  si  heureusement  et  si  abondamment  pratiqué 
cet  art  de  bouffonnerie  lyrique,  c'est  ce  qu'on  ne  saurait 
contester.  Et  la  vérité  est  que  cette  manière  oubliée  qui, 
dans  notre  vieille  littérature  s'appelait  le  burlesque,  il 
l'a  renouvelée,  transformée,  embellie,  faite  sienne  de 
toutes  les  manières,  si  bien  qu'on  peut  dire  qu'il  a  créé 
un  genre.  Les  Odes  funambulesques  et  les  Occidentales 
sont  peut-être  ce  qu'il  y  a  de  plus  original  dans  l'œuvre 
de  Théodore  de  Banville.  Qui  ne  connaît  parmi  les 
lettrés,  qui  n'essaye  encore  de  goûter  cette  satire  inno- 
cente, aimable,  riante  qui  prête  de  la  grâce  à  la  carica- 
ture et  du  style  à  la  frivolité,  cette  folie  qui  garde  après 
vingt  et  trente  ans  un  air  de  jeunesse,  cette  muse  qui  est 
bien  encore  un  peu  celle  des  chœurs  d'Aristophane  et 
qui,  tout  en  s'amusant  à  des  espiègleries  d'écoliôre 
déploie  des  ailes  de  Victoire? 

Quand  Théodore  de  Banville  n'est  pas  le  poète  funam- 
bule, il  est  le  poète  virtuose  par  excellence.  On  a  dit 
justement  qu'il  fut  le  dernier  des  romantiques  et  le  pre- 
mier des  parnassiens.  Il  prit  le  vers  de  Hugo,  l'assouplit. 


538  LA    VIE     LITTi:i\AinE. 

le  rompit  encore,  l'élira  à  rexL'ès  el  y  nlluma  des  rimes 
écl.il.iiiles. 

Dans  la  seconde  partie  de  sa  vie  et  de  son  œuvre, 
M.  de  Banville  s'est  altaclié  à  restaurer  les  vieux  poèmes 
à  forme  fixe,  rondeau,  ballade,  chant  royal,  lai  et  virelai. 
Il  a  déployé  dans  ces  restitutions  une  adresse  peu  com- 
mune et  toute  riiabilelé  de  main  d'un  VioUet-le-Duc 
poéliijue.  Rien  n'empêcherait  de  philosopher  lon^^lemps 
sur  les  tentatives  de  ce  genre.  Ce  n'est  peut-être  qu'un 
amusement.  Mais  on  ne  peut  nier  qu'il  soit  délicat. 

Il  a  exposé  ses  théories  poétiques  dans  un  petit 
manuel  de  poésie  qu'on  lit  avec  agrément,  mais  qui  ne 
témoigne  pas  de  beaucoup  de  savoir  ni  de  réflexion.  C'est 
de  la  métaphysique  de  rossignol.  Au  demeurant,  la 
théorie  du  vers  français  est  obscure  et  difficile  et  ce 
n'est  peut-être  pas  affaire  aux  poètes  à  la  constituer. 

Il  ne  serait  pas  permis,  même  dans  ces  notes  nécrolo- 
giques, d'oublier  que  M.  de  Banville  a  donné  au  théâtre 
des  pièces  qui  ont  été  ap[)laudies.  Gi^lngoire  est  reslé 
au  répertoire  de  la  Comédie-Française. 

Il  importe  de  dire  aussi  que  M.  de  Banville  a  écrit  des 
contes  en  prose  et  même  tout  récemment  un  pclil  roman 
Marcelle  Rabe.  Je  trouve  à  propos  dans  un  élégant  recueil 
de  critique,  qui  vient  de  paraître,  Profils  et  Portraits, 
quelques  remarques  fort  justes  sur  ces  Contes  héroïques 
el  féeriques,  de  Théodore  de  Banville.  «  Dans  ces 
contes,  dil  M.  Marcel  Fouquier,  il  arrive  que  la  pensée 
soit  trop  bien  mise,  avec  une  élégance  un  peu  tapageuse. 
Le  clinquant  des  broderies  ou  la  richesse  de  l'étoffe,  fait 


THÉODORE     DE     BANVILLE.  239 

qu'on  ne  distingue  plus  la  trame  fine  et  forte  du  récit. 
Mais  cette  trame  existe  quand  même,  et  la  psychologie 
de  ces  contes,  quand  ils  ne  sont  pas  seulement  de 
modernes  contes  de  fées,  est  parfois  d'un  dramatique 
curieux  ou  d'un  intérêt  nuancé.  »  J'ajouterai  que  cette 
psychologie  en  est  parfois  étrangement  déraisonnable. 
Mais  ce  n'est  point  un  reproche  à  la  mémoire  de  Théodore 
de  Banville  qui  fut  une  si  belle  créature  de  Dieu,  qu'il 
n'avait  pas  besoin  d'avoir  raison  pour  être  aimable.  Il 
est  mort  jeune  à  soixante-huit  ans  :  c'était  un  poète.  Que 
sa  tombe  soit  blanche  et  riante,  qu'on  y  sculpte  une  lyre 
et  qu'on  y  plante  un  jeune  laurier! 


M.    GASTOX   ]]()ISS1EU 


ISE    ET  LES   LETTRES   AU  IV^  SIÈCLE 


Après  avoir  étudié,  dans  luie  siiile  d'oiivro,L:es  jusle- 
menl  t.'slimés,  le  monde  romain  depuis  César  et  Cicéron 
jusqu'à  Mare-Aurèle  et  Fronton  -,  M.  Gaston  Boissier  a 
été  amené  naturellement  à  considérer  le  mouvement  des 
esprits  dans  la  période  agitée  qui  va  de  Constantin  à  la 
chute  de  l'empire.  C'est  le  sujet  de  son  nouveau  livre, 
la  Fin  du  paganisme^  qui  ne  le  cède  aux  précédents  ni 
pour  Tintérét  des  questions  qui  y  sont  traitées,  ni  pour 
le  bon  sens  ingénieux  des  idées,  ni  pour  l'agréable  faci- 


\.La  fin  du  paganisme,  étude  sur  les  dernières  lettres  reli- 
gieuses en  Occident  au  quatrième  siècle,  par  Gaston  Boissier, 
2  volumes  in-8o.  —  HachcUe,  cdit. 

2.  Cicéron  et  ses  amis,  i  vol.;  Promenades  archéologiques, 
Rome  et  Po7npéT,  1  vol.;  Nouvelles  Promenades  archéologi- 
ques, Horace  et  Virgile,  1  vol.  ;  VOpposition  sous  les  Césars, 
1  vol.;  la  Religion  romaine,  d'Auguste  aux  Anlonins,  2  vol. 


M.     GASTON    BOISSIER.  241 

lité  du  style,  et  qui  offre  au  grand  public  des  lettrés 
et  des  curieux  beaucoup  de  parlies  nouvelles.  Prenant 
l'Éj^Hise  chrétienne  à  son  triomphe,  c'est-à-dire  au  point 
à  peu  près  où  M.  Renan  l'avait  laissée  dans  le  septième 
et  dernier  tome  des  Origines,  M.  Gaston  Boissier  la 
suit  dans  ses  rapports  avec  le  vieil  empire  auquel  elle 
s'est  enfin  imposée,  dans  sa  lutte  avec  le  p;igani?me 
qui  périt  non  sans  majesté,  et  surtout  dans  l'accommoda- 
tion, qui  s'opéra  alors,  des  idées  anciennes  au  culte  nou- 
veau. Il  a  laissé  volontairement  dans  l'ombre  les  é\  éne- 
meuts  politiques,  renvoyant,  pour  la  suite  des  faits,  aux 
histoires  de  M.  le  duc  de  Broglie  et  de  M.  Victor 
Duruy  ;  par  contre,  il  s'est  attaché  à  montrer  les  relations 
de  l'Église  et  de  l'École,  à  marquer,  si  je  puis  dire,  la 
latinisation  des  galiléens.  Pour  mener  à  bien  cette 
enquête  importante  et,  dans  son  ensemble,  nouvelle,  il  a 
interrogé  surtout  les  écrivains  qui  pouvaient  le  mieux  le 
renseigner,  poètes  chrétiens  ou  païens,  philosophes, 
polémistes,  apologistes,  et  demandé  selon  son  expres- 
sion, à  la  littérature  des  leçons  d'histoire.  Il  l'a  fait  avec 
une  adroite  curiosité.  Chez  lui  l'humaniste  précède  l'his- 
torien et  apporte  avec  bonheur  à  l'histoire  la  contrilju- 
tion  des  lettres.  C'est  par  l'examen  des  livres  qu'il 
pénétre  dans  le  vif  des  mœurs,  des  idées  et  des  senti- 
ments. Il  excelle  à  tirer  des  écrits  qu'il  analyse  le  secret 
des  âmes.  Faire  ainsi  sortir  la  vie  de  ces  pages  qui  sem- 
blaient mortes,  c'est  charmant  cela!  Et  si  ensuite  on 
s'aperçoit  que  ces  fines  analyses  ne  sont  pas  reliées  entre 
elles  par  des  liens  très  solides,  si  Ion  sent  parfois  le 
IV.  14 


ÎÎ4'2  LA    VIE     LITTÉllAinE. 

liiaiitiue  lie  suite  et  de  conlimiil»»,  si  l'on  recounnil  à  la 
ionj^ue  (|u'oii  ne  voynge  pas  sur  un  large  conlinenl,  mais 
que  l'iulnl  on  saule  d'ile  en  île,  il  faudra  reconnaître 
encore  ijuc  M.  Gaston  Boissier  a  si  bien  jelé  sescyclades, 
les  a  semées  avec  tant  de  raison  et  de  goût,  que  le 
voyage  n'en  est  ni  moins  instructif  ni  moins  agréable. 
Voilà  une  louange  que  tout  le  monde  lui  donnera.  Il  en 
mérite  une  autre  encore  plus  grande  et  [dus  haute.  Il  est 
tolérant  et  modéré;  mais  c'est  ce  dont  les  modérés  et  les 
tolérants  sauront  seuls  le  féliciter.  Pour  ma  part,  je 
goule  infiniment  la  bienveillante  fermeté  de  son  esprit.  Il 
n'est  en  histoire,  ni  païen  ni  chrétien,  et  n'a  d'autre  parti 
que  celui  de  la  sagesse  et  de  la  modération.  Sans  lui 
donner  toujours  raison,  je  le  trouve  toujours  raisonnable, 
et  la  grande  marque  qu'il  est  un  historien  honnête 
homme,  c'est  qu'on  s'en  veut  presque  à  soi-même  de 
n'être  pas  toujours  de  son  avis.  Je  ne  puis  m'empôcher 
pourtant  de  trouver  qu'il  est  trop  indulgent  pour  Cons- 
tantin, bien  qu'il  le  soit  moins  que  jM.  le  duc  deBroglie. 
Au  contraire,  il  m'a  semblé  dur  pour  Julien.  C'est  un 
sujet  sur  lequel  je  ne  puis  trop  m'étendre. 

J'y  reviendrai,  car  il  me  lient  au  cœur.  Il  y  a  aussi  les 
manichéens  pour  lesquels  M.  Boissier  montre,  en  pas- 
sant, un  mépris  excessif,  sans  doute  parce  qu'ils  sou- 
tenaient çà  et  là  quelques  absurdités  trop  sensibles. 
Il  ne  considère  pas  assez  qu'ils  étaient  théologiens.  Il 
s'étonne  que  saint  Augustin  ait  pu  être  manichéen, 
comme  s'il  n'y  avait  pas  dans  le  manichéisme  de  quoi 
séduire  un  rhéteur  africain  d'un  esprit  barbare  et  subtil, 


M.     GASTON    BOISSIER.  243 

jamais  plus  heureux  que  quand  il  lui  fallait  raisonner  en 
dépit  de  toute  raison,  au  reste  le  plus  fier  génie  de  son 
temps  et  l'une  des  plus  grandes  âmes  de  toute  l'huma- 
nité. Mais  laissons  les  manichéens  qui  n'ont  guère  affaire 
ici.  Si  M.  Gaston  Boissier  use  de  ménagements  à  l'en- 
droit de  Constantin,  on  voit  bien  pourtant  que  Cons- 
tanlin  n'est  pas  un  prince  selon  son  cœur;  on  voit  bien 
qu"il  n'approuve  pas  les  mesures  violentes  qui  ont  suivi 
l'édit  de  Milan.  L'empereur  dont  la  politique  a  toutes 
ses  préférences  c'est  Valentinien  I*""  qui  assura  la  paix 
religieuse  à  l'empire.  Valentinien  était  un  chrétien  zélé, 
un  homme  ignorant  et  dur,  qui  vivait,  dit-on,  dans  la 
compagnie  de  deux  ourses  domestiques.  Mais  il  ne  per- 
sécuta point  ses  sujets  pour  leur  foi,  hors  peut-être  les 
ariens.  La  paix  qu'imposa  la  sagesse  de  ce  prince  dura 
dix-huit  années,  pendant  lesquelles  chrétiens  et  païens 
avaient  également  accès  aux  grands  emplois.  Collègues 
dans  les  mêmes  magistratures,  associés  aux  mêmes 
affaires,  assis  dans  les  mêmes  conseils,  ils  appren-iient  à 
se  souffrir  les  uns  les  autres  et  ils  oubliaient  leurs  que- 
relles religieuses.  La  tolérance  avait  très  vile  ramené  la 
concorde.  Cette  trêve  de  Valentinien  a  inspiré  à  M.  Gas- 
ton Boissier  des  réflexions  excellentes  qu'il  faut  citer 
tout  entières. 


Le  conseil  de  Valentinien  devait  ressembler  à  celui  de 
beaucoup  de  princes  de  nos  jours.  On  y  voyait  siéger 
ensemble  des  personnes  de  religion  différente,  occupant 
des  mag-istratures  semblables,  associées  aux  mêmes  af- 
faires. Nous  regardons  comme  une  grande  victoire   du 


244  LA     VIE     LITTÉUAinE. 

du  bon  sens,  qui  a  coùlù  des  siècles  de  combats,  qu'on 
ait  liiii  par  ne  plus  demander  compte  à  ceux  qu'on  admet 
aux  «•m[)lois  publirs  du  culte  qu'ils  professent  et  par 
croire  qu'ils  peuvent  être  séparés  sur  tout  le  reste,  pourvu 
qu'ils  soient  unis  par  le  désir  d'être  utiles  à  leur  pays. 
Les  Homains  du  iv"  siècle  y  étaient  arrivés  du  premier 
cou[>.  La  nécessité  leur  avait  fait  trouver  une  sorte  de 
terrain  commun  sur  lequel  les  gens  de  tous  les  partis 
pouvaient  se  réunir  :  c'était  le  service  de  l'Etat,  auquel 
les  païens  résolus,  comme  Symmaque  ou  Ricomer,  et 
des  clirétiens  pieux,  comme  Probus  ou  Mallius  ïheo- 
dorus,  consacraient  leur  vie  avec  un  dévouement,  une 
fidélilé  qui  ne  se  sont  jamais  démentis. 

Au  fond,  ces  grands  personnages  ne  s'aimaient  guère; 
mais  l'habitude  de  se  fréquenter,  d'être  assis  dans  les 
mêmes  conseils,  de  travailler  à  la  même  œuvre,  avait 
amené  entre  eux  une  sorte  d'accord  et  de  tolérance  réci- 
proque dont  l'empire  aurait  tiré  un  grand  [U'ofit,  s'il  avait 
su  s'en  servir.  On  a  cru  longtemps  qu'un  pays  ne  peut 
subsister  dans  sa  force  et  dans  son  unité  que  si  tous  les 
citoyens  partagent  les  mêmes  croyances.  On  pense 
auj(jnrd'hui  que,  même  divisés  entre  des  religions  diffé- 
rentes, ils  peuvent  s'entendre  et  s'unir  quand  il  s'agit  du 
bien  commun  et  que  la  diversité  des  cultes  n'est  pas  une 
cause  nécessaire  d'alfaiblissement  pour  le  sentiment 
national.  C'est  la  condition  de  la  plupart  des  États  mo- 
dernes; elle  ne  nuit  pas  à  leur  prospérité  et  il  n'y  avait 
pas  de  raison  pour  que  l'empire  romain  s'en  trouvât  plus 
mal  qu'eux. 


L'esprit  de  lo!éniiice  dont  témoigne  celte  page  anime 
tout  le  livre.  iMais  M.  Gaston  Boissier  est  \  isiblcmenl  salis- 
fait  quand  cet  esprit  l'incline  du  côlé  des  cliréliens.  C;ir, 
tout  cicéronien  qu'il  est,  il  les  aime  et  c'est  peut-être  eux 
qu'en  secret  il  préfère,  à  condilion  loulelois  (|u'ils  ne 
manquent  pas  trop  de  grammaire  et  de  prosodie. 


M.     GASTON     BOISSIER.  245 

Les  grands  évoques  patriciens  et  lettres  du  iv'^  siècle, 
à  qui  ne  faisait  défaut  ni  la  politesse  ni  la  politique,  lui 
plaisent  entre  tous,  et  il  en  fait  d'excellents  portraits. 
S'étant  avisé  que  l'un  deux,  saint  Ambroise,  soutint  un 
jour,  d'aventure,  la  liberté  de  conscience,  il  ne  manque 
pas  de  mettre  cette  altitude  en  relief,  d'une  manière 
d'ailleurs  assez  piquante.  C'était  dans  la  fameuse  polé- 
mique avec  Symmaque  au  sujet  de  cette  statue  de  la 
Victoire  que  l'empereur  avait  fait  enlever  du  Sénat.  Les 
sénateurs  païens  qui  avaient  coutume  de  brûler  de  l'en- 
cens sur  un  autel  placé  devant  la  déesse,  demandaient 
le  rétablissement  de  la  statue.  Ils  étaient  nombreux  et 
même  ils  formaient  parfois  la  majorité. 

Saint  Ambroise,  très  honnête  homme  mais  un  peu  ico- 
noclaste à  mon  sens,  déclarait  au  contraire  que,  si  l'idole 
avait  été  enlevée,  c'était  au  nom  de  la  liberté  des 
croyances  que  le  pouvoir  avait  pris  cette  mesure  équi- 
table, ce  Élait-il  juste  en  effet,  disait-il,  que  les  sénateurs 
chrétiens  fussent  forcés  d'assister  à  des  cérémonies  dont 
ils  avaient  horreur?  Pourquoi  voulait-on  à  toute  force  les 
en  rendre  témoins,  si  ce  n'était  pour  les  en  faire  com- 
plices? » 

Et,  après  avoir  cité  ces  paroles,  notre  historien  prend 
plaisir  à  montrer  que  l'évêque  de  Milan  invoque  là  une 
raison  qui  a  été  beaucoup  reprise  de  nos  jours  par  nos 
libres  penseurs  qui  ne  souffrent  point  d'emblèmes  reli- 
gieux en  dehors  des  églises,  sous  prétexte  qu'ils  sont 
une  injure  pour  ceux  qui  professent  d'autres  croyances 
ou  même  qui  n'en  professent  aucune.  Et  il  met  ainsi 

14 


246  LA    VIE     LITTKllAIRE. 

saint  Ambroise  un  peu  malicieuseincnl  du  cAté  des 
défenseurs  les  plus  modernes  et  les  plus  iiiipélueux  de 
la  liberté  de  conscience. 

On  voit,  par  ces  exemples,  que  M.  Gaston  Boissier 
ne  craint  pas  ces  rapprocbements  du  présent  et  du  passé 
qui  abondent  dans  les  livres  bisloriijues  de  M.  Ernest 
Renan  et  qui  sont  permis  même  aux  archéologues  les 
plus  sévères,  car  on  en  retrouve  plusieurs  jusfjue  dans 
le  M'Uhridatc  de  M.  Théodore  Reinach. 

Nous  avons  indiqué  l'esprit  du  livre.  11  est  temps  d'en 
préciser  le  sujet  principal,  qui  est,  autant  qu'on  peut 
l'énoncer  en  si  peu  de  mots,  l'appropriation  de  la  cul- 
ture antique  et  païenne  aux  besoins  de  la  chrélienté 
triomphante.  Les  premières  générations  chrétiennes 
n'avaient  de  culture  d'aucune  sorte.  La  foi  au  Crucifié 
s'était  répandue  d'abord  parmi  les  humbles  et  les  simples, 
parmi  de  très  petites  gens  que  dédaignait  une  société 
vieille  et  fiére.  Ces  ignorants  possédaient,  il  est  vrai, 
de  petits  livres  exquis.  Les  évangiles  canoniques  ont 
une  saveur  délicieuse  dont  nous  sommes  très  friands 
aujourd'hui,  mais  qui  eût  soulevé  le  cœur  d'un  Pline 
ou  d'un  Sénèque.  L'aristocratie  du  monde  romain 
formée  à  l'Ecole,  experte  en  rhétorique,  nourrie  des 
chefs-d'œuvre  de  l'anliquité,  n'aurait  pas  entendu  sans 
dégoût  le  langage  barbare  et  bas  d'un  Luc  ou  d'un  Mat- 
thieu. Cela  nous  paraît  bien  étrange.  Pourtant,  si  nous 
recherchions  depuis  combien  de  temps  on  a  reconnu  le 
mérite  littéraire  des  Evangiles,  il  nous  arriverait  peut- 
èlre  de  découvrir  que  c'est  depuis  quatre-vingt-dix  ans 


M.     GASTON    BOISSIER.  247 

environ.  Au  moyen  âge,  on  ne  prenait  pas  garde  à  celte 
sorte  de  mérite.  Et  l'on  aurait  bien  surpris  un  homme 
pieux  du  XYU^  siècle  ou  du  xviu®,  si  on  lui  avait  dit  que 
ces  livres  sacrés  étaient  aussi  des  monuments  littéraires 
de  quelque  valeur.  Le  beau  monde  méprisait  ces  pau- 
vres gens  qui  goûtaient  en  secret  le  rafraîchissement  du 
Christ  et  attendaient  le  règne  de  Dieu  sur  la  terre.  «  Il 
y  a,  disait  Celse,  une  nouvelle  race  d'hommes,  nés 
d'hier,  sans  patrie  ni  traditions  antiques,  ligués  contre 
toutes  les  institutions  civiles  et  religieuses,  poursuivis 
par  la  justice,  généralement  notés  d'infamie  et  se  faisant 
gloire  de  l'exécration  commune  :  ce  sont  les  chrétiens.  » 
Des  malheureux  ainsi  traités  ne  pouvaient  pas  beaucoup 
souffrir  de  l'humilité  de  leur  littérature.  Mais  quami  le 
christianisme  eut  pénétré  dans  les  hautes  classes  de  la 
société  et  fait  des  prosélytes  parmi  les  avocats  et  les 
rhéteurs,  ceux  qui  le  dirigeaient  se  trouvèrent  dans  un 
grand  embarras.  Le  nouveau  culte  n'avait  point  d'écoles 
et  il  n'en  pouvait  avoir.  Comment  instruire  la  jeunesse 
chrétienne?  L'envoyer  aux  écoles  des  païens?  On  y  com- 
mentait des  livres  tout  pleins  de  l'histoire  abominable 
des  dieux.  Mais  laisser  les  fils  des  riches  familles  chré- 
tiennes dans  l'ignorance  des  lettres  profanes,  c'était  les 
abaisser  au  niveau  de  la  plèbe,  leur  ôter  l'espoir  de  par- 
venir aux  dignités,  les  abattre  du  rang  où  les  plaçait 
leur  naissance  et  remettre  ainsi  aux  païens  l'avantage 
des  emplois  et  du  pouvoir.  Une  telle  conduite  eût  été 
insensée.  Aucun  docteur,  pas  même  TertuUien,  ne  con- 
seilla de  la  tenir.  Les  petits  chrétiens  riches  allèrent  à 


î-iS  LA    vu:     LITTKR  AIRE. 

IVcole,  et  ils  y  aftprirent,  sous  l;i  férule  du  maître,  à 
côlé  (les  petits  païens,  les  mensonges  des  poètes.  On 
imagini^  difficilement  ce  qu'était  alors  l'école,  et  l'impor- 
tance tjue  la  belle  société  romaine  allachait  à  la  gram- 
maire, à  la  rhétoriijue  et  à  la  poésie.  Ces  Romains  de 
la  décadence,  qui  l'iaienl  en  réalité  lieaucoup  plus  polis, 
plus  liounctes,  plus  candides,  plus  vertueux  que  nous 
ne  croyons,  gardaient  avec  une  sorte  de  piété  le  trésor 
inlellecluel  qu'ils  ne  pouvaient  plus  accruîlre.  Ils  étaient 
très  littéraires  et  croyaient  de  bonne  foi  qu'il  n'y  a  pas 
d'occupation  plus  digne  d'un  honnête  homme  que  de 
faire  de  longues  phrases  ou  de  petits  vers.  Au  iv"  siècle, 
le  beau  style  et  la  rhétorique  menaient  à  tout,  même  à 
l'empire.  On  n'y  pouvait  résister  quand  on  était  hon- 
nête homme,  et  précisément  les  chrétiens  étaient  devenus 
honnêtes  gens.  «  L'Eglise,  toute-puissante  (je  cite  M.  Bois- 
sier),  ne  lit  aucune  tentative  pour  créer  une  éducation 
nouvelle  qui  fût  entièrement  conforme  à  ses  doctrines.  » 
Sortis  des  écoles  païennes,  les  chrétiens  n'eurent 
point  une  façon  particulière  d'écrire,  et,  hors  le  cas  où 
ils  affectaient  un  langage  populaire  pour  être  entendus 
des  ignorants,  ils  continuèrent  comme  les  païens  la 
vieille  littérature  de  Rome.  Ils  imitèrent  Cicéron  dans 
leurs  dialogues  et  Virgile  dans  leurs  poèmes.  Au 
111'^  siècle,  il  est  vrai,  un  chrétien,  peut-être  un  évêque, 
le  poète  Commodien,  avait  composé  des  ouvrages  popu- 
laires en  vers  où  le  rythme  remplaçait  la  mesure  et  qui 
ne  devaient  rien  à  l'école.  Mais  il  ne  fut  pas  suivi  et  la 
poésie  chrétienne  se  coula  dans  le  moule  anti(jue,  conmie 


M.     GASTON     BOISSIER.  249 

M.  Boissier  le  montre  par  l'exemple  de  saint  Paulin  de 
Noie  et  de  Prudence. 

On  peut  dire  que  l'Eglise  triomphante  fut  vaincue  par 
l'Ecole.  Cette  victoire  des  lettres  et  du  génie  anlique  eut 
des  conséquences  incalculables.  Elle  sauva  une  part 
précieuse  des  richesses  de  l'esprit  humain.  Elle  n'em- 
pêcha pas  la  barjjarie  et  la  longue  rudesse  des  sociétés 
nouvelles.  Mais,  en  conservant  la  tradilion,  elle  assura 
la  revanche  des  Muses  pour  le  jour  où  l'antiijue  Apollon 
devait  remporter,  une  fois  encore,  sur  le  Galiléen  dans 
l'Italie,  à  Rome  et  jusque  dans  le  palais  du  pape,  con- 
verti lui-même  au  paganisme  des  arts.  Elle  rendit  pos- 
sibles la  Pienaissance  italienne  et  la  Pienaissance  fran- 
çaise, L'I  les  chefs-d'œuvre  de  ce  siècle  classique  où  un 
évéi{ue  conta  les  aventures  du  fils  d'Ulysse. 

Qu'est-ce  donc  que  cette  beauté  antique  que  rien  n'a 
pu  vaincre  et  qui  n'est  qu'endormie  quand  on  la  croit 
morte?  On  raconte  qu'à  Rome,  le  18  avril  1485,  des 
ouvriers  lombards,  qui  creusaient  la  terre  sur  la  voie 
Appienne,  découvrirent  un  tombeau  de  marbre  blanc. 
Le  couvercle  étant  soulevé,  on  trouva  une  jeune  vierge 
qui,  par  l'effet  des  aromates  ou  par  un  prodige  de  la 
magie  antique  reposait  toute  fraîche  dans  cette  couche 
fidèle.  Ses  joues  étaient  roses  et  souriaient,  sa  chevelure 
coulait  à  longs  flots  sur  sa  blanche  poitrine.  Le  peuple, 
ému  d'enthousiasme  et  d'amour,  porta  la  vierge  dans 
son  lit  de  marbre  au  Gapitole  où  la  ville  entière  vint  la 
contempler  longuement  en  silence,  car.  dit  le  chroni- 
queur, sa  beauté  était  plus  grande  mille  fois  que  celle 


250  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

des  femmes  de  nos  lcmj)s.  Enfin,  Rome  fui  si  fori  agitée 
à  la  vue  de  celle  vierge,  dont  la  forme  divine  triomphait 
de  la  mort,  que  le  pape  en  prit  de  l'inquiétude;  et, 
craignant  (ju'un  culte  païen  et  impie  ne  vînt  à  naître 
aux  pieJs  de  la  belle  exhumée,  il  la  fit  déroher  nuitam- 
ment et  ensevelir  en  secret.  Mais  ce  n'élait  pas  en  vain 
que  les  hommes  avaient  un  momenl  contemplé  son  visage. 
Elle  était  la  beauté  antique  :  pour  l'avoir  seulement 
entrevue,  le  monde  se  mit  à  refleurir.  Et  aussitôt  com- 
mença la  renaissance  des  lettres  et  des  arts.  M.  Gaston 
Boissier,  qui  est  avant  tout  un  humaniste,  me  pardon- 
nera si  ce  beau  symbole  a  passé  dans  mon  esprit  encore 
tout  occupé  de  la  Fin  du  paganisme. 


L'EMPEREUR    JULIEN' 


Nous  avons,  la  dernière  fois,  considéré  dans  son 
ensemble  le  livre  de  M.  Gaston  Boissier.  Je  voudrais 
aujourd'hui  rouvrir  cet  excellent  ouvrage  et  m'arrèler 
un  peu  sur  les  pages  consacrées  par  l'historien  huma- 
niste à  l'œuvre  politique  et  religieuse  de  l'empereur 
Julien.  Julien  est  un  homme  vraiment  extraordinaire. 
Il  était  tout  enfant  quand  mourut  Constantin,  son  oncle; 
échappé  seul  avec  Gallus,  son  frère,  au  massacre  de 
toute  sa  famille,  il  grandit  dans  la  triste  et  molle  prison 
de  Gésarée,  où  le  retenait  Constance  qui  ne  pouvait  se 
résoudre  ni  à  le  laisser  vivre  ni  à  le  faire  périr.  Cette 
existence  de  prince  oriental  aurait  dû  le  rendre  imbécile 
et  cruel.  Gallus  n'y  résista  pas  :  il  en  fut  abêti.  Julien  en 
sortit  intelligent  et  bon,  actif  et  chaste  comme  s'il  avait  été 
nourri  parmi  des  stoïciens.  Rien  de  plus  capricieux  que 

1.  A  propos  du  livre  étudié  dans  le  précédent  article  : 
La  Fin  du  paganisme.  Étude  sur  les  dernières  luttes  religieuses 
en  Occident,  au  iv^  siècle,  par  Gaston  Boissier,  2  vol.  in-S". 


21)2  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

le  dcspolisnie.  ('-unslaurc  permit  à  Julien,  parvenu  h 
l'âge  d'Iiomrne,  (l'éliiiiier  à  Aliièiies  el  à  Conslanlinople. 
Mais  la  vie  du  jeune  prince  était  sans  cesse  menacée  :  il 
devait  s'allendre  à  tout  moment  à  recevoir  la  mort  ou 
la  pourpre.  C'est  la  pourpre  qu'il  reçut.  Il  la  dut  à  l'im- 
pératrice, la  belle  et  sage  Eusébie,  qui  l'aimail.  Elle 
sut  obtenir  pour  lui  du  faible  Constance  le  titre  de  César 
el  le  gouvernement  des  Gaules.  La  nature  du  sentiment 
qui  unissait  Eu>ébie  et  Julien  n'est  guère  douleuse.  Mais 
de  tous  les  liommes  qui  durent  leur  fortune  à  l'amour, 
Julien  est  peut-être  celui  qui  prit  le  moins  de  soin  de 
plaire  aux  femmes.  Il  fallait  qu'Eusébio  eût  des  goiits 
assez  rares  dans  son  sexe  pour  s'attacher  à  un  jeune 
homme  si  austère.  Julien,  petit  et  trapu,  n'élait  pas 
beau,  et  il  affectait,  par  sa  négligence  volontaire,  de 
rendre  sa  personne  plus  disgracieuse  qu'elle  n'élait  natu- 
rellement. Il  portail  une  barbe  de  bouc  où  le  peigne  ne 
passait  jamais.  Sa  faiblesse  était  de  croire  qu'une  barbe 
est  pliilosopliique  quand  elle  est  sale.  Il  négligeait  de  se 
faire  tailler  les  cheveux.  Il  avait  les  ongles  noirs  et  les 
mains  lâchées  d'encre,  et  il  s'en  vantait.  Son  affectation, 
après  tout  innocente,  élail  de  paraîlre  rude,  gauche  et 
rustique.  Il  se  comparait  lui-même  complaisamment  au 
bourru  de  la  comédie.  Comme  sa  famille  était  originaire 
de  Mésie,  il  aimait  à  dire  qu'il  était  un  sauvage,  un  vrai 
paysan  de  l'Isler.  Tel  qu'il  était,  Eusébie  l'aima.  C'est 
à  elle  (ju'il  dut  la  vie  et  le  pouvoir.  Et  quand  il  partit 
pour  les  Gaules,  elle  lui  fil  un  présent  dont  il  fut  plus 
satisfait  (lue  de  la  pourpre.  Elle  lui  donna  des  livres, 


l'empereur    JULIEN.  253 

toute  une  vaste  bibliothèque  de  poètes  et  de  philosophes. 
Julipn  lui  en  fut  reconnaissant  et  lorsqu'il  composa  le 
panégyrique  de  l'impératrice,  il  n'eût  garde  d'oublier 
une  libéralilé  qui  lui  avait  été  si  douce.  «  Eusébie,  dit-il, 
me  donna  une  telle  quantité  de  livres  que  j'eus  de  quoi 
satisfaire  pleinement  mon  désir,  quelque  insatiable  que 
fût  mon  avidité  pour  ce  commerce  de  res[)ril,  et  qu'ainsi, 
la  Gaule  et  la  Germanie  devinrent  pour  moi  un  musée 
de  lettres  helléniques.  Sans  cesse  attaché  à  ce  trésor,  je 
ne  saurais  oublier  la  main  qui  me  l'a  donné.  Quand  je 
suis  en  expédition,  un  de  ces  livres  ne  manque  point  de 
me  suivre  comme  partie  de  mon  bagage  militaire.  » 

Ce  jeune  César,  bibliothéi'aire  er.  philosophe,  qui 
n'avait  quitté  qu'à  regret  le  manteau  court  des  Athé- 
niens, faisait  d'abord  un  plaisant  soldat.  Marchant  courbé, 
les  yeux  à  terre  comme  un  écolier,  il  avait  grand'peine 
à  marquer  le  pas  sur  l'air  de  la  pyrrhique,  et  tandis 
que,  ceint  de  la  cuirasse,  il  s'exerçait  au  métier  militaire, 
il  murmurait  entre  les  dents  :  «  Voilà  qi:i  me  va  comme 
une  selle  à  un  bœuf!  »  Et,  par  intervalles,  il  soupirait  : 
et  0  Platon  !  »  Enfin,  c'était,  comme  le  dit  le  bon  Ammien 
Marcellin,  un  jeune  élève  des  Muses,  nourri,  nouvel 
Erechtée,  dans  le  giron  de  Minerve,  sous  les  pacifiques 
ombrages  de  l'Académie.  Mais  il  avait  l'âme  ingénieuse 
et  forte;  après  quelques  semaines,  il  devint  un  dur 
soldat,  un  capitaine  habile.  Ses  campagnes  de  Germanie 
sont  dignes  d'un  Trajan.  En  quatre  années,  Julien  passa 
trois  fois  le  Rhin,  délivra  vingt  mille  prisonniers  romains, 
réduisit  quarante  villes  forles  et  se  rendit  maître  de  tout 
IV.  15 


Î54  LA     VIE     LITTKUAIRE. 

le  pays.  Cependant  il  reslail  Técolier  (rAlln"'nes,  le  dis- 
ciple des  philosophes.  11  allait  de  ville  en  ville  montrant 
aux  harbares  sa  douceur  et  sa  simplicité.  Dans  sa  chère 
Lulèce,  où  il  avait  établi  ses  quartiers,  il  menait  cette 
vie  de  nn'idilalions  et  d'auslcrilôs  qui,  selon  ses  mailres 
néo-i)latoiiiciens,  est  la  vie  excellente.  Il  jeûnait  et  priait 
pour  être  digne  d'avoir  commerce  avec  les  dieux,  et,  en 
elTel,  il  eut  des  visions  qu'Ammien  Mnrcellin  a  rappor- 
tées. C'est  là,  dans  le  palais  des  Thermes,  dont  les 
ruines  entendent  aujourd'hui,  chaque  soir,  les  chansons 
des  étudiants,  que  Julien  fut  proclamé  Auguste  par  ses 
soldats.  A  défaut  de  couronne  mieux  appropriée,  ils 
offrirent  à  Julien  un  diadème  de  femme,  qu'il  repoussa 
avec  le  doux  mépris  d'un  philosophe.  On  lui  It-ndit 
ensuite  un  frontail  de  cheval,  dont  il  ne  voulut  pas  non 
plus.  Les  soldais  étaient  fort  embarrassés,  quand  un  has- 
tiaire,  détachant  son  collier  de  porte-dragon,  le  mil  sur 
la  tête  du  nouvel  Auguste. 

La  mort  de  Constance  étant  survenue  à  propos  pour 
éviter  la  guerre  civile,  Julien,  reconnu  par  tout  l'em- 
pire, n'eut  pas  à  combattre  TAuguste,  mais  à  l'ensevelir. 

On  raconte  qu'un  jour,  dans  une  ville  dont  j'ai  oublié 
le  nom,  tandis  que  Julien,  nouvellement  revêtu  de  la 
pourpre,  traversait  les  rues  au  milieu  des  acclamations 
du  peuple,  une  vieille  femme  aveugle,  levant  le  bras 
vers  le  jeune  César,  s'était  écriée  d'une  voix  prophé- 
tique :  «  Voilà  celui  qui  rétablira  les  temples  des 
dieux!  »  Alors  Julien  était  chrétien  comme  son  père. 
Par  les  ordres  de  Constance,  il    avait  été  formé   dés 


l'empereur  julien.  25'j 

l'enfance  à  la  piété  galiléenne;  même  il  avait  reçu  les 
ordres  mineurs  et  lu  l'Évangile  au  peuple,  dans  l'église 
de  Césarée.  Pourtant,  cette  femme  avait  raison,  et  quel- 
que pieux  ennemi  des  chrétiens,  Libanius  ou  Maxime 
d'Ephèse,  pouvait  la  proclamer  inspirée  du  ciel,  ou  croire 
que  Minerve  elle-même,  comme  au  temps  d'Homère,  av;iit 
pris  le  visage  d'une  mortelle  pour  encourager  son  ami  à 
la  sagesse.  Julien,  élevé  à  l'empire,  devait  accomplir 
dans  son  illustre  règne  de  quelques  mois  ce  qu'avait 
annoncé  la  vieille  aveugle.  Il  n'avait  jamais  été  galiléen 
que  par  force  et,  tout  jeune,  il  détestait  le  chrislinni-me 
comme  la  religion  de  ses  oppresseurs  et  des  meurtriers 
de  toute  sa  famille.  Tandis  qu'il  fréquentait  à  Nicomédie 
les  tombeaux  des  martyrs,  il  méditait  sur  les  mystères 
de  la  bonne  déesse  et  sur  la  divinité  du  Soleil.  Chrétien 
en  apparence,  il  était  helléniste  dans  son  cœur.  «  C'était, 
dit  Libanius,  au  contraire  de  la  fable,  le  lion  qui  prenait 
la  peau  de  l'âne.  »  Et  Libanius  dit  encore  que  Julien, 
devenu  Auguste,  brisa  comme  un  lion  furieux  tous  les 
liens  qui  l'attachaient  au  christianisme. 

Il  n'est  pas  possible  de  faire  le  dénombrement  exact 
des  chrétiens  et  des  païens  de  l'empire  à  l'avènement 
de  Julien.  On  peut  croire  qu'en  Egypte  et  dans  toute 
la  province  d'Afrique  les  forces  numériques  des  gali- 
léens  et  celles  des  hellénisants  étaient  à  peu  près  égales. 
Il  est  certain  qu'en  Asie,  au  contraire,  la  population  des 
villes  était  chrétienne  en  grande  majorité.  En  Syrie, 
dans  le  Pont,  en  Cappadoce,  en  Galatie,  les  paysans 
eux-mêmes  étaient  chrétiens.  En  Europe,  le  christia- 


256  LA     VIE     LITTKRAIRE. 

ni^iie  n'avait  <^\h're  pénétré  dans  les  campagnos;  là,  le 
pafjiis,  le  village,  denieuré  idolâtre,  devait  donner  son 
dernier  nom  à  la  vieille  religion  alxdic.  Mais  les  cultes 
rusliques  de  l'Italie  et  de  la  Gaule  n'a\aient  rien  de 
ooiiimun  avec  le  mysticisme  savant  des  rliéleurs  et  des 
pliilosojihes  hellénisants.  Quant  aux  villes  d'Occident, 
celles  de  langue  grecque  étaient  plutôt  galiléennes  et 
celles  de  langue  latine  plutôt  païennes.  Mais  c'est  là 
une  distinction  qu'on  n'oserait  pas  maintenir  avec  henu- 
coup  de  rigueur.  En  résumé,  les  chrétiens  l'empor- 
taient sans  doute  par  le  nombre  sur  les  hellénistes  et 
les  païens  réunis. 

Ils  tenaient  les  charges  et  les  emplois,  ne  le  cédant 
aux  hellédisles  que  dans  l'École  qui  était,  il  est  vrai, 
une  grande  puissance  dans  la  société  du  iV'  siècle. 
En  l'état  des  choses,  un  politique  n'eût  pas  relevé 
les  autels  renversés  par  Constantin.  Mais  Julien  n'était 
pas  un  politique.  C'était  un  croyant  et  même  un  illu- 
miné. Il  rétablit  le  culte  et  les  sacrifices  pour  l'amour 
des  dieux  et  non  point  en  considération  des  hommes. 
Théologien  profond  et  moraliste  austère,  il  agiL  d'après 
les  suggestions  de  sa  conscience  el  les  mouvenicnls  d'une 
foi  exaltée  par  le  jeûne  et  l'insomnie.  Il  ne  dormait  pas. 
La  nuit,  à  peine  étendu  sur  sa  natte  grossière,  il  se 
relevait  pour  écrire  ou  pour  méditer.  On  frémit  à  la 
pensée  d'un  empereur  qui  ne  dort  jamais.  Ses  écrits 
témoignent  de  son  exaltation  mystique.  Voici  ce  qu'il 
nous  dit  dans  un  de  ses  petits  traités  de  théologie  : 

e  Dès  mon  enfance,  je  fus  pris  d'un  amour  violent 


l'empereur  julien.  257 

pour  les  rayons  de  l'aslre  divin.  Tout  jinine,  jN-levais 
mon  esprit  vers  la  lumière  etliéiée;  et  non  seulement  je 
désirais  fixer  sur  elle  mes  regards  pendant  le  jour,  mais 
la  nuit  même,  par  un  ciel  serein  et  pur,  je  quillais  tout 
pour  aller  admirer  les  beautés  célestes.  Absorbé  dans 
cette  contemplation,  je  n'entendais  plus  ceux  qui  me 
parlaient  et  je  perdais  conscience  de  moi-même.  » 

Personne  ne  contestera  la  sincérité  de  ces  effusions. 
Julien  était  un  homme  religieux.  Gela  ne  fait  point  de 
doute.  On  s'accorde  moins  bien  sur  le  caractère  de  la 
religion  qu'il  professait.  M.  Gaston  Boissier  y  veut  voir 
un  culte  nouveau,  artificiel,  dont  Julien  était  l'inventeur 
et  qu'il  tirait  tout  entier,  dogme  par  dogme,  de  son  cer- 
veau échauffé.  Mais  on  ne  conçoit  pas  comment  un  culte 
de  ce  genre  aurait  pu  être  instauré  en  quelques  mois. 
Je  crois,  au  contraire,  que  Julien  rétablit  la  vieille  reli- 
gion dans  les  formes  qu'elle  avait  prises  alors. 

Gette  religion  n'était  point  le  paganisme  si  l'on  entend 
parce  mot  l'iiioLàtrie  populaire;  ce  n'était  pas  non  plus 
le  polythéisme,  depuis  longtemps  remplacé,  dans  l'es- 
prit des  Romains  lettrés,  par  la  notion  du  dieu  unique 
et  de  la  providence  divine.  G'était  l'hellénisme,  pour  la 
désigner  par  le  nom  qu'on  lui  donnait  alors.  Julien 
était  un  théologien  subtil;  à  l'exemple  de  ses  maîtres, 
il  interprétait  ingénieusement  les  mythes  anciens.  Il 
n'était  pas  novateur  le  moins  du  monde.  Ses  idées  sur 
le  Soleil  et  sur  la  mère  des  dieux  sont  tirées  de  Porphyre 
et  de  Jamblique.  Il  manifeste  en  divers  endroits  de  ses 
écrits  son  dessein  de  ne  point  s'écarter  des  doctrines  de 


258  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

J;iiiii»li(]iie.  »  Suivons,  dit  il,  les  traces  récentes  d'un 
Imniine,  (ju'aprcs  les  dieux  je  révère  et  j'îidniire  à  ré;;;d 
d'Arislole  et  de  Platon.  »  Et  ailleurs  :  <  Prends  les  écrils 
du  divin  Jamblique  et  lu  y  trouveras  le  comMe  de  la 
sa^j^esse  immaine  ».  Or  Porphyre  et  Janibli(|ue  n'étaient 
pas  seulement  des  philosophes  néoplatoniciens,  c'étaient 
aussi  des  thaumaturgies  et  des  mages.  Quand  ils  priaient, 
leur  corps  s'élevait  du  sol  à  plus  de  dix  coudées,  et  leur 
\dsage  comme  leurs  vêtements  prenaient  une  éclatante 
couleur  d'or.  Ces  néoplatoniciens  donnèrent  aux  reli- 
gions de  la  Grèce  leur  dernière  forme  savante  et  bizarre. 
C'est  cette  forme  que  rétablit  Julien.  Il  la  restilu.i,  mais 
ne  l'inventa  pas.  On  est  amené  à  reconnaître  qu'à  ce 
moment  de  l'humanité  un  esprit  religieux  était  contraint 
de  choisir  entre  le  mysticisme  des  néoplatoniciens  et  le 
dogmatisme  chrétien.  Et  si  Ton  compare  ces  deux 
manières  d'envisager  le  divin,  on  s'aperçoit  bien  vite 
qu'elles  ne  diffèrent  pas  autant  que  les  théologiens  Pont 
cru.  Sans  prétendre,  avec  l'habile  et  singulier  Emile 
Lamé,  que  Julien  ait  été  plus  chrétien  que  leschréliens, 
il  faut  reconnaître  que  l'apostat  se  rapprochait  beaucoup 
par  la  doctrine  et  par  les  mœurs  de  PÉglise  qu'il  voulut 
détruire  et  qui,  triomphante,  jeta  pendant  quatorze  siè- 
cles l'anathème  à  sa  mémoire.  Il  n'est  pas  vrai  que  Julien 
ait  laissé  aux  chrétiens,  comme  dit  M.  Boissier,  «  l'avan- 
tage de  ce  dieu  unique  et  universel  qui  veille  sur  toutes 
les  nations  sans  distinction  et  sans  préférence  ».  Le  dieu 
un  et  triple  de  Julien  ressemble,  au  contraire,  beaucoup 
à  la  Irinité  de  saint  Athanase  et  des  chrétiens  belléni- 


l'ExMpereur  julien.  259 

sants.  Julien  et  Libanius  étaient  platoniciens  ;  les  Basile  et 
les  Athanase  l'étaient  aussi.  Que  fit,  en  somme,  cet  hon- 
nête entêté  de  Julien  sinon  remplacer  la  trinité  chré- 
tienne par  la  triade  alexandrine,  le  dieu  unique  des 
chrétiens  par  le  dieu  unique  des  philosophes,  le  Logos 
ou  Verbe  fils  par  le  roi  soleil,  FÉcriture  et  la  révélation 
par  Fexplicalion  des  mythes,  le  baptême  par  l'initiation 
aux  mystères,  la  béatitude  éternelle  des  saints  par  l'im- 
mortalité des  héros  et  des  sages?  Ces  idées  vues  à 
distance  sont  comme  des  sœurs  qui  se  ressemblent  et 
ne  se  reconnaissent  pas.  Et  si  l'on  regarde  à  la  morale 
de  Julien,  on  est  encore  plus  frappé  de  voir  qu'un 
même  idéal  de  pauvreté,  de  chasteté  et  d'ascétisme 
coule  des  sources  alexandrines  et  des  sources  gali- 
léennes.  L'apostat  vécut  comme  un  saint.  Ammien  Mar- 
cellin,  témoin  de  toute  sa  vie,  nous  apprend  qu'après 
la  mort  de  sa  femme  Hélène,  il  resta  étranger  à  tout 
commerce  charnel.  «  Cette  continence,  ajoute  le  doux 
Ammien,  était  grandement  favorisée  par  les  privations 
de  nourriture  et  de  sommeil  qu'il  s'imposait  et  qu'il 
observait  dans  son  palais  avec  la  même  rigueur  que 
dans  les  camps.  » 

Comme  un  père  de  l'Église,  Julien  fit  profession  de 
haïr  et  de  fuir  les  jeux  du  cirque.  Il  tenait  pour  honteux 
de  regarder  danser  des  femmes  et  des  jeunes  garçons 
beaux  comme  des  femmes.  Il  couchait  sur  une  natte, 
ainsi  qu'un  ascète,  et  jusqu'à  la  négligence  où  il  laissait 
sa  barbe  et  ses  ongles  sent  en  lui  la  vertu  chrétienne. 

Pourtant  riiellénisme,  souple  dans  ses  dogmes,  ingé- 


2G0  LA    VIE     LITTiniAIRE. 

nieux  dans  sa  pliilosophie,  poétique  daus  ses  traditions, 
eut  coloré  peul-étre  Tâme  humaine  de  teintes  variées 
et  douces,  et  c'est  une  grande  (jucstion  de  savoir  ce 
(ju'eCil  été  le  monde  moderne  s'il  av;>it  vécu  sous  le 
maiilenu  de  la  bonne  déesse  et  non  à  Toudirede  la  croix. 
Par  maliicur,  cette  question  est  insoluble.  Julien  n'a 
pas  réussi.  Son  œuvre  a  péri  avec  lui.  Avec  lui  sont 
tombées  les  espérances  que  Libanius  exprimait  avec  un 
noble  et  candide  entbousiasme,  alors  qu'il  s'écriait  : 

«  Nous  voilà  vraiment  rendus  à  la  vie;  un  souffle 
de  bonbeur  court  par  toute  la  terre,  maintenant  qu'un 
dieu  véritable,  sous  l'apparence  d'un  homme,  gouverne 
le  monde,  que  les  feux  se  rallument  sur  les  autels,  que 
l'air  est  idirifié  par  la  fumée  des  sacrifices.  » 

Il  serait  permis  du  moins  de  recbercber  si  la  Icnta- 
live  de  Julien  était  aussi  insensée  qu'on  a  dit.  Il  semble 
qu'elle  n'eut  pas  de  commencements  malheureux.  L'en- 
thousiasme était  grand  dans  les  villes  et  l'empereur 
fut  obligé  d'interdire  par  édit  les  applamlissements  qui 
accueillaient  son  entrée  dans  les  temples.  Comme  sous 
Constantin,  mais  en  sens  contraire,  il  y  eut  de  nom- 
breuses conversions  et  entre  autres  celle  de  Pégase, 
évéque  dllion.  Ces  résultats  furent  obtenus  dans  un 
règne  si  court  qu'il  en  faut  compter  le  temps  non  par 
années,  mais  par  mois.  Il  est  certain,  par  contre,  que  des 
difficultés  nouvelles  surgissaient  de  jour  en  jour  et  que 
la  situation  était  à  la  mort  de  Julien  moins  bonne  qu'à 
son  avènement.  Mais  il  ne  faut  pas  affirmer  que  la  ten- 
tative était  impossible.  Nous  n'en  savons  rien.  Élail-cllc 


L'   EMPEREUR    JULIEN.  261 

d'ailleurs  si  inopportune  dans  une  sociéfé  qui  senlait 
le  besoin  impérieux  d'une  religion  universelle  et  que 
les  disputes  incessantes  des  sectes  cliréliennes  commen- 
çaient à  lasser? 

Si  Julien  s'est  trompé  (et  il  s'est  trompé  en  définitive, 
puisqu'il  n'a  pas  réussi),  du  moins  s'esl-il  trompé  comme 
un  honnête  homme.  Nous  avons  vu  qu'il  était  sincère.  Il 
unissait  la  tolérance  à  la  foi  et  c'est  une  rare  et  belle 
alliance.  Il  est  vrai  que  celle  modération  lui  a  été  conlestée. 
M.  le  duc  de  Brogliea  voulu  faire  de  Julien  un  persécu- 
teur; mais  l'embarras  qu'il  y  éprouve  est  l'indice,  chez 
un  historien  si  habile,  d'une  situation  fausse.  Julien  s'est 
toujours  montré  contraire  aux  mesures  violentes  et  à  cet 
égard  il  est  unique  dans  le  monde  romain. 

«  J'ai  résolu,  dit-il,  d'user  de  douceur  et  d'humanité 
envers  les  galiléens;  je  défends  qu'on  ait  recours  à 
aucune  violence  et  que  personne  soit  trainé  dans  un 
temple  ou  forcé  à  commettre  aucune  autre  action  con- 
traire à  sa  volonté.  » 

Il  n'a  jamais  démenti  ces  belles  paroles  et  il  disait 
encore  peu  de  temps  avant  sa  fin  : 

«  C'est  par  la  raison  qu'il  faut  convaincre  et  instruire 
les  hommes,  non  par  les  coups,  les  outrages  et  les  sup- 
plices. J'engage  donc  et  toujours  ceux  qui  ont  le  zèle 
de  la  vraie  religion  à  ne  faire  aucun  tort  cà  la  secte  des 
galiléens,  à  ne  se  permettre  contre  eux  ni  voies  de  fait 
ni  violences.  Il  faut  avoir  plus  de  pitié  que  de  haine 
envers  des  gens  assez  malheureux  pour  se  tromper 
dans  des  choses  si  importantes.  » 

15. 


2G?  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

El  ce  (jiiil  \  a  il'iiilércssaiil  chez  Julien,  c'e4  (ju'il  est 
îi  la  fi)i>;  an  croyant  exalté  et  un  pliilosoplie  plein  d'hu- 
manité. 11  a  donné  au  monde  ce  spectacle  uni(jue  d'un 
fiinatifjue  tolérant. 

Parlial  et  débonnaire,  cet  empereur  recourt  pour 
défendre  l'orthodoxie  aux  subtilités  du  raisonnement  et 
à  l'ironie  jiliilosophifiue.  Il  raille  ceux  qu'il  pourrait 
mcllre  à  mort  et,  comme  il  se  moque  avec  esprit,  on  dit 
qu'il  est  intolérant.  Nourri  dans  la  violence  romaine  et 
dans  la  cruauté  byzantine,  il  semble  n'avoir  appris  que 
le  respect  de  la  vie  humaine  et  le  culte  de  la  pensée.  Il 
est  empereur,  et  pour  punir  ses  sujets  qui  l'ont  oITensé, 
lui  et  les  dieux,  il  écrit  contre  eux  une  satire  dans  le 
goût  des  traités  de  Lucien.  Et  c'est  un  adversaire  très 
dan^^ereux,  car  tout  mystique  qu'il  est  et,  malgré  son 
astrologie,  il  a  l'esprit  acéré. 

Au  début  de  son  principal,  sa  clémence  ingénieuse 
rappelle  les  évoques  exilés  par  Constance.  Ce  sont  des 
ariens  qu'il  déchaîne  sur  l'Église.  «  Car  il  savait,  dit 
Ammien,  que  les  chrétiens  sont  pires  que  des  bétes 
féroi'cs  (juand  ils  dispulenl  entre  eux.  »  Sans  persécuter 
les  chrétiens,  il  leur  fit  beaucoup  de  mal  en  leur  retirant 
le  droit  d'enseigner  la  rhétorique.  Qu'ils  laissent  aux 
hellénistes,  disail-il,  le  soin  d'expliijuer  Homère  et 
Platon  et  qu'ils  aillent  dans  les  églises  des  galiléens 
interpréter  Luc  et  Mathieu.  Il  eut  l'idée,  un  peu  trop 
piquante,  de  relever  le  temple  de  Jérusalem  [)Our  faire 
mentir  les  prophéties  de  Jésus-Christ.  Il  mourut  chez  les 
Perses  sans  avoir  réalisé  ce  projet.  Il  avait  soumis  l'Ar- 


l'empereur  julien.  263 

mënie,  la  Mésopotamie,  passé  le  Tigre  et  pris  Ctésiphon 
quand  il  fut  fmppé  mortellement  d'une  lleclie  au  foie. 
Ammien  Marcellin,  témoin  de  sa  mort,  a  conservé  ses 
dernières  paroles.  Il  n'est  pas  probable  que  Julien  les 
ait  prononcées  telles  que  l'historien  les  r.ipporle,  et  le 
discours  est  peut-être  entièrement  supposé.  Il  n'en 
exprime  pas  moins  les  pensées  véritables  de  Julien  que 
son  biographe  avait  surprises  dans  une  longue  et  cons- 
tante intimité.  C'est  le  testament  de  cet  homme  extraor- 
dinaire. Il  lui  fait  trop  d'honneur  pour  que  je  ne  le  cite 
pas  tout  entier. 

((  Mes  amis  et  mes  compagnons,  la  nature  me  rede- 
mande ce  qu'elle  m'avait  prêté  ;  je  le  lui  rends  avec  la 
joie  d'un  débiteur  qui  s'acquitte  et  non  point  avec  la 
douleur  ni  les  remords  que  la  plupart  des  hommes 
croient  inséparables  de  l'état  où  je  suis.  La  philosophie 
m'a  convaincu  que  l'âme  n'est  vraiment  heureuse  que 
lorsqu'elle  est  affranchie  des  liens  du  corps  et  qu'on  doit 
plutôt  se  réjouir  que  s'affliger  lorsque  la  plus  noble 
partie  de  nous-mêmes  se  dégage  de  celle  qui  la  dégrade 
et  qui  l'avilit.  Je  fais  aussi  réflexion  que  les  dieux  ont 
souvent  envoyé  la  mort  aux  gens  de  bien  comme  la  plus 
grande  récompense  dont  ils  pussent  couronner  leur  vertu. 
Je  la  reçois  à  titre  de  grâce  ;  ils  veulent  m'épargner  des 
difflcultés  qui  m'auraient  fait  succomber,  peut-être,  ou 
commettre  quelque  action  indigne  de  moi.  Je  meurs 
sans  remords,  parce  que  j'ai  vécu  sans  crime,  soit  dans 
les  temps  de  ma  disgrâce,  lorsqu'on  m'éloignait  de  la 
cour  et  qu'on  me  retenait  dans  des  retraites  obscures  et 


2(i-i  LA    VIE     LIT  TÉll  AIRE. 

écartées,  soit  (leiuiis  que  j'ai  été  élevé  à  l'empiio.  J'ai 
regarilé  !»>  pomoir  dont  j'étais  revêtu  comme  une  éma- 
nation de  la  puissance  divine;  je  crois  ra\oir  conservée 
pure  et  sans  tiiclie,  en  gourvernant  avec  douceur  les  peu- 
ples confiés  à  mes  soins,  et  ne  déclarant  ni  ne  soutenant 
la  guerre  que  par  de  bonnes  raisons.  Si  je  n'ai  pas 
réussi,  c'est  que  le  succès  dépend  de  la  volonté  des 
dieux.  Persuadé  que  le  bonheur  des  peuples  est  la  fin 
unique  de  tout  gouvernement  équitable,  j'ai  détesté  le 
pouvoir  arbitraire,  source  fatale  de  la  corruption  des 
mœurs  et  des  États.  J'ai  toujours  aimé  la  paix;  mais  dès 
que  la  patrie  m'a  appelé  et  m'a  commandé  de  prendre 
les  armes,  j'ai  obéi  avec  la  soumission  d'un  fils  aux 
ordres  absolus  d'une  mère.  J'ai  regardé  le  péril  en  face, 
je  l'ai  affronté  avec  allégresse.  Je  ne  vous  cacherai  point 
qu'on  m'avait  prédit,  il  y  a  longtemps,  que  je  mourrais 
d'une  mort  violente.  C'est  pourquoi  je  remercie  le  Dieu 
éternel  de  n'avoir  pas  permis  que  je  périsse  ni  sous  les 
coups  des  conspirateurs,  ni  dans  les  souffrances  d'une 
longue  maladie,  ni  par  la  cruauté  d'un  tyran.  J'adore  sa 
bonté  sur  moi  de  ce  qu'il  m'enlève  de  ce  monde  par  une 
mort  glorieuse  au  milieu  d'une  glorieuse  entrepiise. 
Aussi  bien,  à  juger  sainement  des  choses,  c'est  une 
lâcheté  égale  de  souhaiter  la  mort  lorsqu'il  serait  à 
propos  de  vivre  et  de  regretter  la  vie  lorsqu'il  est  temps 
de  mourir.  » 

Ne  croit-on  pas  entendre  Marc-Aurèle?  Si  j'ai  tenté 
cette  trop  rapide  apologie  de  Julien,  c'est  qu'il  me  semble 
que  l'Apostat,   après  avoir  été  fort  maltraité  par  les 


l'empereur  julien.  265 

ar leurs  ecclésiastiques,  n'a  [las  Irouvé  beouroup  de 
faveur  chez  les  écrivains  philosophes  de  notre  lenips. 
Auguste  Comte  est  très  dur  pour  lui.  J'entendais  un 
soir  M.  Renan  dire  sous  la  rose  :  «  Julien  !  c'était  un 
réactionnaire!  »  Peut-être,  mais  ce  fut  certainement  un 
empereur  honnête  liommeet  un  théologien  homme  d'es- 
prit. Il  eut  tort,  j'y  consens,  de  vouloir  retenir  ce  qui 
était  voué  à  une  destruction  irréparable,  mais  n'a-t-il 
pas  déployé  les  plus  rares  qualités  dans  la  défen-e  d'une 
cause  désespérée?  Enfin,  n'est-ce  donc  rien  que  d'avoir 
réuni  sous  la  pourpre  les  vertus  du  philosophe,  du  pon- 
tife et  du  soldat? 


Gl'P 


Passionnctte.  Le  mot  n'est  pas  dans  le  Lillré.  Il  n'est 
pas  non  plus  dans  le  dictionnaire  de  l'Académie.  Du 
moins,  je  l'ai  cherché  sans  le  trouver  dans  Tédilion  de 
Tan  YI,  qui  est  celle  que  je  préfère,  parce  qu'elle  a  une 
jolie  vignette,  de  style  Louis  XIV,  où  l'on  voit  un  car- 
touche de  palmes  entre  deux  vases  de  fleurs,  au  milieu 
d'un  paysage  historique,  et  le  cartouche  porte  celte  ins- 
cription en  lettres  capitales  :  «  A  l'Immortalité  ».  Je  n'ai 
pas  sous  la  main  les  éditions  plus  récentes,  mais  je  gage- 
rais hardiment  que  Passionnette  ne  s'y  trouve  pas. 
Pourtant  le  mot  est  français  et  bien  français.  Pourquoi  la 
Compagnie  ne  l'accueillerait-elle  pas  dans  la  prochaine 
édition  de  ce  dictionnaire  où  elle  obéit  à  l'usage,  grand 
professeur  de  langue,  notre  maître  et  le  sien?  Je  présen- 
terais volontiers  à  ce  sujet  une  humble  requête  à 
M.  Camille  Doucet,  secrétaire  perpétuel,  (|ui,  comme 

Une  Passionnette^  1  vol.  in-S",  Calmann  Lévy,  éditeur. 


GYP.  2G7 

poète  comique,  ne  peut  manquer  de  sentir  combien  ce 
mot  de  passiomiette  est  clair,  expressif,  charmant.  Je 
confesse  qu'il  est  jeune.  Ni  le  Trévoux  ni  Furelière  ne 
le  connaissaient.  Mon  vieux  Furelière,  qui  fait  mes  fré- 
quentes délices,  donne  seulement  passion.  Et  après 
avoir  cité  cet  exemple  de  M.  Nicole  :  «  Les  effets  extra- 
ordinaires des  passions  ne  peuvent  être  iinilés  par  la 
raison  »,  il  ajoute,  avec  cette  ingénuité  si  touchante 
chez  un  savant  :  «i  Les  pliilosophes  ne  s'accordent  pas 
sur  le  nombre  des  passions  ».  Il  leur  serait  également 
difficile  de  s'accorder  sur  le  nombre  des  passionnelles. 
Et  ce  ne  serait  pas  un  labeur  indigne  des  Quarante  que 
de  définir  exactement  passionnette.  Je  propose,  en 
attendant,  la  définition  que  voici  : 

Passionnette,  s.  f.,  petite  passion,  se  dit  du  vif  senti- 
ment d'une  mondaine  pour  un  mondain.  Imperceptible 
piqûre  d'aiguille  au  cœur.  Gyp  croit  qu'une  femme  de 
bien  doit  en  mourir. 

On  l'avait  bien  dit,  à  madame  de  GueMre,  qu'elle 
aurait  sa  passionnette.  «  Elle  viendra,  lui  répétait  une 
belle  et  savante  amie,  elle  viendra  la  passionnelle,  et 
peut-être  étrangement  banale,  sans  que  vous  sachiez 
pourquoi  ni  comment  vous  vous  éprendrez  du  premier 
venu  qui,  probablement,  ne  sera  capable  ni  de  vous  com- 
prendre, ni  même  de  vous  aimer.  »  Et  ces  fortes  expres- 
sions, par  lesquelles  une  mondaine  exagérait  la  fragilité 
des  femmes,  devaient  être  pour  madame  de  Gueldre  si 
précises  et  si  littérales  î 


ÎOS  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

C'('lail  une  charmante  femme  que  la  comtesse  de 
Gueldre.  Elle  se  nommnil,  de  son  nom  de  baplème, 
Aur.'linne,  mais  ses  amis  rap[)L'laicnl  Liane,  lui  donnant 
de  la  sorte  le  nom  qui  convenait  à  sa  grâce  llexible. 
Blonde  aux  cheveux  légers,  petite,  svcllc,  merveilleu- 
sement souple,  elle  était  toujours  habillée  de  blanc,  por- 
tant l'hiver  de  la  peluche  et  du  velours,  l'élë  de  la  mous- 
seline ou  du  crêpe  de  Chine.  Elle  avait  gardé,  après  son 
mari.ige,  une  innocence  imprudente  qui  s'était  changée 
peu  à  peu  en  tristesse  revêtue  de  gaieté  courageuse. 
Moqueuse  et  brusque,  mais  tendre  et  bonne,  elle  avait 
grand  pi  lié  des  hommes  et  des  bêtes.  Elle  ne  pouvait 
voir  souffrir  une  fleur.  Très  artiste,  elle  peignait  des 
saintes  pour  les  églises  de  village  et  elle  chantait  avec 
sentiment  de  vieux  airs  quand  elle  était  seule.  Elle 
était  simple,  droite,  vraie. 

On  disait  de  madame  de  la  Fayette  que  c'était  une 
femme  vraie.  Mais  elle  était  tout  ensemble  vraie  et 
secrète.  Elle  était  vraie,  mais  ses  amis  ne  savaient  jamais 
ce  qu'elle  faisait,  ni  surtout  ce  qu'elle  pensait.  Madame 
de  GuL'ldre  n'était  point  setTèle  à  la  manière  de  madame 
de  La  Fayette.  Elle  manquait  de  prudence,  de  sagesse 
mondiiine,  de  cet  esprit  de  crainte  qui  est  la  plus  appa- 
rente vertu  des  dames.  Trop  peu  soucieuse  de  l'opinion, 
elle  niellait  sa  pudeur  à  cacher  sa  vertu. 

Il  n'en  était  point  d'elle  comme  de  cette  dame  (je  ne 
sais  plus  où  j'ai  lu  cela)  qui  disait  aussi  :  Je  suis  franche. 
Elle  le  dit  un  jour  à  quelqu'un  qui  savait  bien  qu'elle 
ne  pouvait  pas  l'êlre  tout  à  fait,  et  qui  lui  demanda  : 


GYP.  269 

—  Qu'appelez-vous  être  franche? 

—  3lon  Dieu,  mon  ami!  répondit-elle,  une  femme 
franche  csl  une  femme  qui  ne  ment  pas  sans  nécessite. 

Madame  de  Gueldre  avait  passé  de  quelques  années  la 
trentaine  sans  s'être  mise  une  seule  fois  dans  la  néces- 
sité de  mentir.  Bien  que  tout  à  fait  détachée  d'un  mari 
qui  s'était  détaché  d'elle  très  vite  et  l'avait  trompée  sans 
délicatesse,  elle  n'avait  jamais  ni  distingué,  ni  remarqué 
personne.  On  lui  faisait  beaucoup  la  cour,  sans  qu'elle 
y  prît  plaisir.  Elle  n'avait  pas  le  goût  du  flirt  et  n'aimait 
pas  les  déclarations.  La  seule  idée  d'en  entendre  une  la 
rendait  malheureuse.  Si  la  déclaration  venait  d'un  fat 
ou  d'un  sot,  elle  en  était  irritée  et  blessée,  ce  qui  prouve 
la  délicate  fierté  de  son  âme.  On  conte  qu'une  femme 
d'esprit  qui  a  beaucoup  l'habitude  de  ces  méprisables 
hommages,  car  sa  magnifique  beauté  est  très  en  vue  dans 
le  monde,  se  trouva  récemment  obsédée  par  un  séduc- 
teur de  profession,  qui,  après  les  détours  ordinaires,  en 
vint  à  lui  confier  qu'il  l'aimait. 

—  Je  m'en  étais  aperçue  depuis  un  bon  moment,  lui 
répondit-elle  en  riant. 

—  A  quoi? 

—  A  ce  que  vous  deveniez  horriblement  ennuyeux. 
Madame  de  Gueldre  était  femme  à  répondre  de  la  sorte. 

Mais,  si  la  déclaration  venait  d'un  homme  sincère  et 
vraiment  ému,  elle  en  ressentait  une  véritable  peine, 
craignant  plus  que  tout  au  monde  de  paraître  coquette 
ou  mauvaise  et  de  faire  souffrir.  C'était  une  belle  et  rare 
créature.  Elle  fut  tout  à  fait  attristée  le  jour  où  M.  de  Mons 


270  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

lui  (lit  rriin  accent  qui  ne  trompait  [loint  :  «  Je  vous 
aime  ». 

«  f.légant  sans  être  ridicule,  spirituel  sansôtre  imper- 
tinent, instruit  sans  être  ennuyeux  »,  montant  ])ien  à 
cheval,  tirant  à  merveille,  Bernard  de  Mons  était  de 
plus  un  mauvais  sujet  :  il  avait  donc  tout  ce  qu'il  faut 
pour  plaire  à  une  femme.  Mais  Liane  ne  Taimait  point, 
bien  qu'il  fût  aimable,  parce  que  les  convenances  ne  for- 
ment point  l'amour  et  parce  que  son  heure  n'était  point 
venue.  Cette  heure  sonna  au  moment  précis  où  le  vicomte 
de  Guibray  vint  en  buggy  avec  un  très  beau  cheval 
alezan  au  château  de  Kildare  où  madame  de  Gueldre 
passait  l'été.  iM.  de  Guibray  prenait,  quand  il  lui  plaisait, 
la  voix  Ccàline  et  l'œil  caressant.  Mais  son  front  restait 
étroit  et  têtu.  C'était  un  provincial  très  mondain  qui  avait 
l'habitude  de  donner  leur  titre  aux  gens  quand  il  leur 
parlait,  et  d'appeler  madame  de  Gueldre  «  marquise  ». 
M.  Robert  de  Bonnières  pourrait  nous  dire  exactement 
ce  qu'il  faut  penser  de  ces  mauvaises  habitudes.  M.  de 
Guibray  avait,  à  mon  sens,  des  torts  encore  moins  par- 
donnables. 

Content  de  lui,  léger,  insensible,  d'un  égoïsme  odieux, 
il  était  beaucoup  moins  aimable  que  Bernard  de  Mons, 
qui  gaspillait  en  toute  rencontre  son  temps,  son  argent, 
sa  santé,  mais  non  point  son  cœur,  Bernard,  grand  enfant 
prodigue,  si  bien  fait  pour  tomber  en  pleurant  entre 
deux  beaux  bras  miséricordieux .  Jean  de  Guibray 
n'était  pas  aimable;  il  fut  aimé.  Comment  s'y  prit-il 
pour  séduire  celte  fine  et  fiére  créature,  cette  Liane, 


GYP  271 

exquise  et  jusque-là  assoupie  dans  une  chasteté  facile? 
Il  n'y  mit  point  d'art  ni  d'étude.  Il  n'y  mit  pas  même  de 
réflexion.  Il  fut  seulement  grossier.  Au  retour  d'une 
partie  de  campagne,  dans  la  nuit,  en  landau,  il  risqua 
une  caresse  qui  était  une  insulte.  Liane,  offensée  et 
charmée,  sentit  qu'elle  était  tout  à  lui  et  qu'il  la  pren- 
drait quand  il  voudrait,  comme  une  proie  inerte.  Pour- 
tant, c'était  une  petite  personne  courageuse  et  clair- 
voyante. Elle  le  voyait  tel  qu'il  était,  pitoyablement 
frivole,  incapable  d'aimer,  plutôt  méchant  que  bon.  Sa 
tête  n'était  pas  prise.  C'est  précisément  pour  cela  qu'elle 
allait  à  sa  perte  infaillible.  Elle  n'avait  pas  même  la  res- 
source du  dialogue  intérieur,  du  soliloque  efficace.  Elle 
ne  pouvait  rien  pour  elle-même.  Que  répondre  aux  sug- 
gestions muettes?  Qu'opposer  à  ces  forces  aveugles  qui 
nous  travaillent  dans  le  secret  de  Fêtre?  «  Elle  se  consi- 
dérait avec  l'extrême  sincérité  qu'elle  apportait  en  toutes 
choses;  elle  se  trouvait  profondément  bête  et  ridicule... 

»  Ainsi,  ce  monsieur,  qu'elle  connaissait  à  peine  la 
veille,  tenait  maintenant  la  première  place  dans  sa  vie! 
Et  comment  avait-il  pris  cette  place?...  Était-ce  en 
l'éblouissant  par  son  esprit  ou  en  lui  révélant  une  âme 
exquise?...  C'était  tout  simplement  en  faisant  ce  qu'il 
eût  fait  avec  une  fille.  » 

Enfin,  elle  l'aimait.  «  Elle  voulait  le  voir,  tout  le 
reste  lui  était  égal.  » 

M.  de  Guibray,  de  son  côté,  poussait  très  mollement 
l'aventure,  se  contentant  çà  et  là  de  quelques  privautés 
furtives,  et  surtout  fort  peu  désireux  de  conclure.  Les 


Î72  LA    VIE     LITTKUAIRE. 

enibnrrns  d'une  liaison  l'elTrayaicnl  d'avance,  et  il  s'oc- 
ciniail  en  ce  niom^nl  niônic  de  se  marier  et  de  se  bien 
marier.  En  \  c  rili-,  madame  de  Gueldre  avait  mal  placé  le 
trésor  de  son  amour.  Une  femme  peut-elle  se  tromper  à 
ce  point?  C'est  presque  un  lieu  commun  d'admirer  l'ins- 
tinct qui  conduit  les  femmes  dans  l'amour.  Les  hommes 
à  bonnes  fortunes  quand  ils  se  mêlent,  par  hasard,  d'avoir 
des  idées  générales,  déclarent  volontiers  que  les  femmes 
ne  se  trompent  guère  dans  leurs  choix.  Ils  songent  évi- 
demment à  celles  qui  les  ont  choisis.  Mais,  sans  invo- 
quer le  témoignage  de  celle  vieille  dame  qui  avouait, 
de  bonne  grâce,  qu'elle  avait  été  bigrement  vtdée  dans 
sa  vie,  il  est  croyable  que  les  femmes  n'ont  pas  toujours 
la  main  gauche  heureuse,  dans  un  pays  où  on  les 
recherche  par  vanité  autant  que  par  goCit.  Et  la  France 
est  p^éci^ément  ce  pays-là.  Enfin,  elles  peuvent  mal 
choisir  dans  tous  les  pays  du  monde  parce  que  dans  tous 
les  pays  l'homme  est  le  plus  souvent  léger,  vain  et  trop 
égoïste  pour  consentir  seulement  à  s'aimer  lui-même 
en  elles,  a  On  ne  tombe  jamais  bien  ï,  dit  Alexandre 
Dumas.  On  peut  tomber  aussi  mal,  mais  non  plus  mal 
que  madame  de  Gueldre.  Cette  jolie  petite  créature  pétrie 
de  grâce,  de  courage  et  de  bonté,  pour  prix  de  tout  son 
être  abondamment  offert,  ne  reçut  pas  même  un  peu  de 
tendresse  hypocrite  ou  de  sensualisme  vrai,  ou  d'estime 
indifférente.  Car  cet  homme  ne  l'aim.iit  pas,  ne  la  vou- 
lait pas  et  il  la  croyait  légère;  il  ne  se  gênait  pas  pour  le 
lui  faire  entendre,  et  elle  ne  disait  rien  pour  l'en  dissua- 
der. Elle  songeait  :  A  quoi  bon?  11  no  me  croirait  pas. 


GYP.  273 

El  peut-être  lui  plair;ii<-je  encore  moins,  s'il  savail  qu'il 
n'y  a  rien  dans  ma  vie.  Elle  avait  vu  jouer  la  Visite  de 
noces  et  elle  le  savail  un  peu  snob. 

«  Il  ne  lui  avait  rien  promis;  elle  ne  lui  avait  rien 
demandé;  elle  n'espérail  rien  de  celle  liaison  bizarre  et 
inachevée.  Elle  ne  re;,Tellail  rien  non  plus...  iMalgré  sa 
conviction  absolue  de  n'iHre  pas  aimée  de  Jean,  elle 
éprouvait  un  désir  fou  d'êlre  à  lui  tout  de  môme;  un 
besoin  de  souffrir  plus  qu'elle  n'avait  souffert  encore.  » 

Liane  vécut  ainsi  quelques  semaines,  attendant  de 
rares  visites  ou  des  lettres  qui  ne  venaient  point,  s'of- 
frant  en  vain,  sans  même  se  sentir  humiliée  :  elle  n'avait 
plus  d'amour-propre,  n'ayant  que  de  l'amour,  anxieuse, 
éperdue,  brûlée  de  fièvre  et  de  larmes.  El  ce  fut  là  sa 
passionnelle.  Elle  n'avait  demandé  qu'une  seule  grâce  à 
M.  de  Guibray  :  a  Promettez-moi,  lui  avait-elle  dit  de 
m'avertir  quand  vous  vous  marierez.  »  Il  ne  lui  lit  pas 
cette  faveur,  et  c'est  par  le  journal  qu'elle  apprit  le 
mariage  de  M.  Marie-François- Jean,  vicomte  de  Guibray, 
avec  mademoiselle  Lucile-Marie-Caroline  de  Lancey.  Dès 
lors  elle  résolut  de  mourir  et  ne  s'occupa  plus  que  de 
mourir  en  femme  de  goût,  le  plus  naturellement  pussible. 
Elle  n'avait  point  d'enfants,  mais  elle  devait  à  M.  de 
Gueldre  d'éviter  un  scandale  posthume.  On  ne  man- 
quera pas  de  dire  :  Quoi?  se  tuer  pour  si  peu!  se  tuer 
pour  rien!  Après  tout,  elle  n'a  pas  perdu  M.  de  Guibray, 
qui  n'a  jamais  été  à  elle.  Quels  liens  s'étaient  donc 
rompus  pour  que  sa  vie  entière  s'écoulât  comme  d'une 
blessure  et  pour  que  ce  jeune  front  suât  la  sueur  d'ag-)- 


274  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

nie?  On  dira  encore  ;  Les  femmes  qui  sont  communé- 
ment inslinclives  et  dociles  à  la  nature,  qui  obéissent 
f.-icilement  aux  suggestions  de  la  chair  et  du  sang,  ne  se 
tuent  point  pour  un  rôvo.  Ce  n'est  pas  l'usage.  Moi- 
même  j'ai  quelque  doute  sur  ce  point;  mais  je  ne  suis 
pas  assez  grand  clerc  pour  en  décider.  Je  crois  ce  qu'on 
me  dit,  surtout  quand  c'est  bien  dit.  Et  j'imagine  que 
Gyp  pourrait  répondre  :  «  Pourquoi  voulez-vous  que 
Liane  soit  morte  d'amour?  Elle  s'est  tuée  de  dégoût  et 
parce  que  la  vie,  ce  n'était  donc  que  ça  !  Elle  s'est  con- 
damnée parce  qu'après  ce  qu'elle  avait  fait  et  subi,  le 
bonheur  seul  pouvait  l'absoudre  et  que  le  bonheur  ne 
pouvait  plus  venir.  Enfin,  elle  avait  un  infini  besoin  de 
repos.  C'était  une  Bretonne;  elle  aimait  la  mort.  » 

Je  crois  que  Gyp  parlerait  ainsi  pour  expliquer  cette 
solteet  tragique  aventure.  En  effet,  Liane  était  Bretonne, 
c'esl-à-dire  qu'elle  avait  l'ame  grande,  abandonnée  et 
simple.  Comme  elle  aimait  beaucoup  Dieu,  elle  s'ar- 
rangea un  pieux  suicide.  Tout  le  temps  qu'avait  duré  sa 
passionnette,  elle  avait  mis  Dieu  dans  les  affaires  de  son 
cœur.  A  Sainte-Anne  d'Auray,  elle  avait  fait  une  neu- 
vaine  pour  que  M.  de  Guibray  l'aimât.  A  Paris,  dans  les 
jours  désolés  d'une  séparation  sans  souvenirs,  elle  allait 
chaque  matin  à  Saint-Roch  brûler  un  cierge.  Elle  est 
agréable  à  Dieu,  pensait-elle,  «  cette  jolie  colonne  blan- 
che, élégante  comme  une  tige  de  lis,  qui  se  consume 
silencieusement  en  élevant  vers  le  ciel  sa  flamme  claire  ». 
Le  matin  du  jour  qu'elle  avait  choisi  pour  mourir,  elle 
fit  allumer  tous  les  cierges  que  pouvait  contenir  sur  ses 


GYP.  275 

pointes  aiguës  l'if  de  la  chapelle.  Un  moment,  elle  les 
regarda  brûler,  puis  elle  rentra  chez  elle,  se  vêtit  de  sa 
plus  belle  robe  et,  ayant  bu  une  fiole  de  morphine,  elle 
se  coucha  sur  son  lit  et,  pleine  d'espoir  en  Dieu,  s'en- 
dormit du  dernier  sommeil.  Ce  n'était  peut-être  pas  très 
logique.  Un  théologien  verrait  bien  vite  que  Liane  rai- 
sonnait mal.  C'est  que  Liane  n'était  pas  théologienne 
et  qu'elle  n'avait  aucune  idée  d'un  Dieu  tout  à  fait  régu- 
lier. On  a  remarqué  que,  depuis  les  temps  les  plus  recu- 
lés, les  dieux  des  femmes  ne  sont  point  dogmatiques  et 
qu'ils  ont  une  inépuisable  indulgence  pour  les  faiblesses 
du  cœur  et  des  sens.  Et  pendant  que  Liane  était  étendue 
toute  blanche  sur  son  lit,  la  pâle  et  chaste  flamme,  nourrie 
de  cire  d'abeilles,  montait  dans  l'église  vers  le  dieu  qui 
doit  à  cette  femme  la  part  d'amour  et  de  bonheur  qu'elle 
n'a  point  eue  en  cette  terre. 

Yoilà  l'histoire  de  Liane.  Je  l'ai  gâtée  en  la  contant.  Il 
fallait  n'y  pas  toucher,  n'en  altérer  en  rien  la  charmante 
simplicité.  J'ai  montré  une  fois  de  plus  que  les  scoliastes 
ne  devraient  point  griffonner  en  marge  des  livres  d'amour. 
Mais  les  scoliastes  sont  incorrigibles;  il  faut  qu'ils  bar- 
bouillent de  leur  prose  les  plus  touchantes  histoires.  Si, 
du  moins,  j'avais  pu  vous  donner  quelque  idée  du  charme 
de  Passionnette.  On  sait  que  ce  petit  nom  de  Gyp  est  le 
pseudonyme  d'une  arrière-petite-niéce  du  grand  Mira- 
beau, madame  la  comtesse  de  Martel- Janville,  qui  nous  a 
accoutumés  à  des  dialogues  d'une  ironie  légère  et  sûre, 
où  la  vie  mondaine  se  peint  d'elle-même  dans  sa  brillante 
frivolité.  J'ai  médité  naguère  en  moraliste,  quelques-uns 


276  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

de  ces  svellcs  chefs-d'œuvre  d'esprit,  de  finesse  el  de 
gaielé.  Passionnelle  nous  révèle  un  aspect  nouveau 
du  talent  de  cet  écrivain,  el  nous  savons  aujourd'hui 
que  Gyp  est  un  conteur  vrai,  délicat  et  louchant.  Et 
puis  il  court  dans  ce  petit  livre  un  souffle  de  générosité 
et  de  courage;  il  y  règne  une  sensibilité  profonde  et 
contenue;  on  y  sent  une  bonne  foi,  une  franchise  qui, 
s'alliant  étrangement  à  l'inconscience  la  plus  féminine, 
inspirent  une  sorte  très  rare  d'admiration  et  de  sym- 
pathie. 


J.-J.  WEISS 


Sa  destinée  fut  diverse  comme  son  âme.  Les  contra- 
riétés de  son  esprit  gênèrent  sa  fortune.  Doué  d'une 
intelligence  toute  spéculative,  il  nourrit  les  amijilions 
d'un  liomme  d'État.  Il  se  croyait  formé  pour  les  affaires, 
et,  en  vérité,  ce  qui  le  tentait,  c'était  le  roman  des 
affaires.  S'il  avait  écrit  ses  mémoires,  la  littérature  fran- 
çaise posséderait  un  grand  chef-d'œuvre  de  plus  et  l'on 
s'émerveillerait  de  voir  dans  notre  démocratie  un  Retz 
universitaire,  un  Saint-Simon  plébéien. 

Jean-Jacques  Weiss  naquit  à  Bayonne,  dans  la  caserne, 
sous  les  plis  du  drapeau  blanc  qui  devait  trois  ans 
plus  tard  faire  place  aux  trois  couleurs.  Sa  mère  rêva 
pour  lui,  sur  son  berceau,  le  hausse-col  du  capitaine. 
Son  père,  musicien  gagiste  dans  un  régiment  de  ligne, 
le  fit  inscrire  au  corps  comme  enfant  de  troupe,  et  jus- 
qu'à l'âge  de  douze  ans,  il  mena,  de  garnison  en  garnison, 
une  vie  saine  et  pittoresque.  Cinquante  ans  plus  tard, 
sous  le  pressentiment  de  sa  mort  prochaine,  se  rappelant 
IV.  16 


278  L A  V I  E    L I  r T i:  ii  ai n  n . 

son  enfance,  il  en  a  fait  la  peinture  la  plus  fraiche  et  la 
plus  vive  : 

J'ai  toujours  devant  l'esprit,  a-t-il  dit,  ma  petite 
chambre  du  grand  quartier  à  Givet,  entre  le  roc  abrupt 
de  Cbarlemont  et  la  Meuse  au  flot  âpre;  le  fort  Saint-Jean, 
où  le  mugissement  de  la  vague  berçait  mes  nuits;  Vin- 
cennes,  de  qui  le  donjon,  aux  rayons  d'une  i)leiue  lune 
de  juin,  me  versait  la  mélancolie  des  siècles.  Un  beau 
jour,  le  sapeur  de  planton  chez  le  colonel  arrivait  à  la 
caserne  avec  un  pli  cacheté  pour  l'adjudant-major  de 
service  :  «  Faisons  les  sacs,  disait-il,  nous  partons  dans 
dix  jours  ».  Chaque  année  me  découvrait  un  nouveau 
coin  de  la  France  et  me  livrait  une  nouvelle  impression 
de  ce  pays  multiple,  bien  plus  divers  en  son  unité  arti- 
ficielle que  l'Allemagne  aux  trente-six  États.  Nous  étions, 
dans  les  monts  du  Jura;  en  route  pour  la  Durance  et  la 
fontaine  de  Vaucluse  !  La  soif  de  voir  et  de  regarder  était 
chez  moi  inextinguible.  A  trois  heures  et  demie  du  matin, 
le  tambour,  par  les  rues,  battait  la  marche  du  régiment; 
la  colonne  de  marche  se  formait  sur  la  place  principale 
du  lieu;  je  prenais  rang  à  l'arrière-garde;  quand  les 
jambes  me  manquaient,  ce  qui  n'était  pas  fréquent,  je 
me  hissais  parmi  les  bagages  sur  la  charrette  louée  jus- 
qu'à retape  prochaine  par  le  bataillon;  et  devant  moi 
défilait  la  France,  monts  et  vallons,  tleuves  et  ruisseaux, 
sombres  châteaux  crénelés  des  temps  lointains  et  riantes 
villas  bâties  de  la  veille. 

Victor  Hugo,  lui  aussi,  fut,  dans  son  enfance,  pupille 
d'un  régiment,  et  il  a  pu  dire  : 

Moi  qui  fus  un  soldat  quand  j'étais  un  enfant. 

Immatriculé  par  son  père,  alors  colonel,  sur  les  con- 
trôles de  Royal-Corse,  créé  en  1806  dans  le  royaume  de 


j.-j.   WEiss.  279 

Naples  pour  aider  Joseph  à  combattre  les  partisans  de  la 
Fouille  et  des  Cakibres,  il  parcourut  do  ses  petites 
jambes,  au  pas  militaire,  les  routes  d'Italie,  d'Espagne 
et  de  France  et  vit  une  suite  inlinie  de  paysages  (|ui 
devaient  rester  peints  dans  ses  yeux,  les  plus  puissants 
du  monde. 

Avec  nos  camps  vainqueurs,  dans  l'Europe  asservie 
J'errai,  je  parcourus  la  terre  avant  la  vie. 

Voilà  les  premières  sources  où  s'alimenta  le  ge'nie  de 
Victor  Hugo.  J.-J.  Weiss  tira  aussi  le  meilleur  profit  de 
ces  belles  promenades  qu'il  faisait  d'un  bout  de  la  France 
à  l'autre,  quand  la  patrie,  en  bonne  mère,  le  nourrissait 
de  pain  noir  et  d'air  pur.  Il  y  prit  un  sens  large  de  la 
nature,  le  goût  de  la  chose  vivante  et  de  la  chose  hu- 
maine, l'intelligence  et  l'amour  de  la  terre  natale.  Pour 
les  enfants  bien  doués,  il  n'est  pas  d'école  qui  vaille 
l'école  buissonnière.  Car  les  buissons  des  routes,  la  fumée 
des  toits  et  les  champs  et  les  villes,  et  le  ciel  ou  riant 
ou  sombre,  révèlent  aux  âmes  naissantes  qui  s'entr'ou- 
vrent  des  secrets  plus  précieux  mille  fois  que  ceux  qui 
sont  éclaircis  dans  les  livres.  Et  l'école  buissonnière 
devient  de  tout  point  excellente  quand  la  discipline  mili- 
taire en  tempère  la  fantaisie. 

Il  ne  faut  pas  croire  aussi  que  J.-J.  Weiss  n'ait  lu, 
jusqu'à  l'âge  de  onze  ans,  que  dans  les  feuilles  des  arbres  et 
dans  les  nuages  du  ciel.  Il  y  avait  dans  le  fourgon,  à  côté 
des  instruments  du  musicien  gagiste,  quelques  volumes 
dépareillés  dont  l'enfant  faisait  ses  délices.  C'étaient  les 


280  LA    VIE     LITTERAIRE. 

fables  (le  Florinn,  avec  les  deux  idylles  de  Ruth  et  de 
Tob\e^  le  Télémaque,  liobinson,  les  histoires  de  RoUin 
et  VOfh/ssée,  si  .'imusnnle  cl  si  facile  dans  les  vieilles 
IradiiiMions.  On  le  voit,  le  clioix  était  l)on,  et  le  pupille 
du  réf^'iment  trouvait  dans  celte  petite  liildi()lli(*r|ue  de 
campa;j;ne  tnul  le  romanesque  inf<('nu  et  toute  la  raison 
ornée  qu'il  était  en  étal  de  comprendre. 

El  puis  parfois,  dans  les  villes  de  garnison,  il  allait 
au  théâtre  et  voyait  jouer  quelque  drame  bien  sombre 
ou  un  joli  vaudeville  du  répertoire  de  M.ulame.  Si  hien 
qu'étant  entré  à  douze  ans  au  collège  de  Dijon,  il  brûla 
deux  classes  en  dix  mois  et  devint  tout  de  suite  un  huma- 
niste excellent. 

En  même  temps  qu'il  étudiait  Homère  et  Virgile,  il 
apprenait  à  danser.  La  chose  est  en  elle-même  de  peu  de 
conséquence,  et  je  n'ai  entendu  dire  à  aucun  de  ceux  (jui 
ont  connu  J.-J.  Weiss  qu'il  se  soit  poussé  dans  le  monde 
par  son  art  à  conduire  le  cotillon.  Il  convenait  lui-même 
de  bonne  grâce  que  ses  leçons  de  danse  lui  avaient  fort 
peu  profité  et  qu'il  n'était  point  un  Bassompierre.  Il  le 
regrettait  peut-être  un  peu  dans  le  fond  de  son  cœur, 
car,  tout  négligé  qu'il  était  dans  ses  habits,  il  s'enten- 
dait aux  grandes  élôgances,  ayant  beaucoup  fréquenté 
les  cours  avec  madame  de  Molleville,  Saint-Simon, 
madame  de  Caylus  et  madame  de  Staal.  Quoiqu'il  en 
soit,  je  ne  dirais  rien  de  son  maitre  à  danser,  s'il 
n'asait  rendu  le  bonhomme  immortel  en  une  page  qu'on 
ne  trouve  dans  aucun  de  ses  livres  et  qui  est  un 
chef-d'œuvre  d'esprit,  de  simis  et  de  bon  langage.  Donc 


J.-J.    WEISS.  28Î 

c'était  en  l'an  1839,  le  jeune  Weiss  prenait  des  leçons 
de  danse  et  de  maintien  d'un  vieux  Dijonnais,  nommé 
Mercier,  professeur  de  la  bonne  école  et  classique  s'il  en 
fut  jamais.  On  me  saura  gré,  pour  le  surplus,  de  citer 
littéralement  : 

Tl  [Mercier]  jouait  lui-même  sur  le  violon  les  pas  qu'il 
nous  faisait  danser.  On  enfilait  la  rue  Condé  qui  est  l'artère 
centrale  de  Dijon  ;  on  tournait  à  gauche,  en  venant  de  la 
place  d'Armes,  dans  une  petite  rue  sombre;  on  traver- 
sait une  boutique,  on  descendait  trois  marches,  et  c'était 
là.  Là,  dans  une  arrière-salle  éclairée  en  plein  jour  par  de 
fumeux  quinquets,  trônait  le  père  Mercier,  professeur  de 
violon,  de  danse,  de  maintien  et  de  salut  à  la  française, 
célèbre  dans  Dijon  par  lui-même  et  par  son  fils,  un  grand 
violoniste  qui  aurait  acquis  une  gloire  européenne,  s'il 
avait  consenti  à  échanger  le  séjour  de  sa  ville  natale,  qu'il 
aimait  autant  qu'elle  est  aimable,  contre  le  séjour  de  Paris 
qu'il  n'aimait  pas.  La  figure  du  père  Mercier  respirait  la 
sérénité  rébarbative  d'un  digne  homme  qui  a  vécu  cin- 
quante ans  sous  l'œil  de  ses  concitoyens,  sans  qu'aucun 
d'eux  puisse  lui  reprocher  d'avoir  manqué  une  seule  fois 
aux  bons  principes  ni  sur  la  danse,  ni  sur  le  violon,  ni 
autrement.  En  matière  de  danse,  surtout,  ses  principes 
étaient  terribles.  En  voilà  un  qui  pouvait  se  vanter  de  ne 
pas  concevoir  la  danse  comme  un  amusement!  J'avais 
déjà  lu  dans  les  livres  que  cet  art  est  un  art  amollissant. 
Les  auteurs  inconsidérés  qui  donnaient  des  définitions 
pareilles  n'avaient  jamais  pioché  les  cinq  positions,  les 
battements  et  les  plies  sous  le  père  Mercier,  au  mois  de 
juillet,  par  trente  degrés  de  chaleur. 

Un  jour  qu'il  me  tenait  dans  la  cinquième  position  — 
croiser  les  deux  pieds  de  manière  que  la  pointe  de  l'un 
et  le  talon  de  l'autre  se  correspondent  —  j'osai  lui  dire 
que  je  ne  comprenais  pas  bien  les  avantages  de  cette 
position,  peu  habituelle  dans  le  monde  et  pas  mal  gênante, 
et  je  poussai  la  hardiesse  jusqu'à  lui  demander  quand 

16. 


582  LA    VIE     LITTÉHAIIin. 

est-ce  qu'il  m'apprendrait  enHii  la  valse?  Si  vous  aviez 
vu  sa  surprise  et  sa  sulFocation!  Il  posa  d'abord  ses 
lunettes,  puis  son  violon;  il  me  regarda  en  silence  avec 
sévt'rité;  quand  il  jugea  que  j'étais  suflisaniment couvert 
de  confusion,  il  me  tint  ce  discours  féroce  :  «  Jeune 
homme,  respectez  mon  Age.  Je  n'enseigne  pas  le  bas- 
tringue. Votie  honoré  père  peut  vous  ôter  de  mon  cours 
quand  il  lui  plaira.  Tant  que  vous  y  resterez  par  sa 
volonté,  retenez  bien  mes  deux  principes.  Primo,  la 
grande  maxime,  en  quelque  art  que  ce  soit,  est  de  ne 
jamais  adoucir  les  diflicultés  de  la  chose  au  rommençant. 
Secundo,  qu'est-ce  que  M.  Maîtrojcan  vous  enseigne  au 
collège  royal?  Des  langues  que  vous  ne  parlerez  jamais. 
Eh  l>ien!  donc,  ici,  vous  n'apprendrez  que  des  pas  qui 
ne  se  dansent  plus,  le  menuet,  la  gavotte,  l'anglaise, 
etc.  »  Et  se  rengorgeant  :  «  Je  suis  professeur  de  danses 
mortes!  »  Je  rattrapai  tant  bien  que  mal  la  cinquième 
position. 

El,  faisant,  au  déclin  de  sa  vie,  ce  retour  vers  le  caveau 
du  père  Mercier,  J.-J.  Weiss  déclarait  que  le  professeur 
de  danses  mortes  était  dans  la  bonne  doctiiue  et  (jue  son 
élève  le  tenait  pour  obligé  de  ses  fortes  leçons.  «  11  est 
évident,  disait-il,  qu'il  n'a  pas  réussi  à  me  communi- 
quer l'élégance  d'Alcibiade.  J'ai  cependant  une  petite 
idée  que  je  n'ai  pas  perdu  ma  peine  avec  les  cinq  posi- 
tions. Je  dois  au  père  Mercier  le  besoin  et  le  senliinent 
de  l'agilité  dans  le  style.  »  Au  temps  du  père  Mercier, 
J.-J.  Weiss,  à  Dijon,  partageait  son  admiralion  entre 
Homère,  Thëocrile,  Virgile  et  Paul  de  Kock,  qu'il  lisait 
d'une  âme  légère  et  innocente.  Ces  bigarrures  de  senti- 
ment el  de  goût  sont  ordinaires  à  la  jeunesse.  Mais  elles 
étaient  si  naturelles  à  J.-J.  Weiss,  (ju'il  en  resta  (juelque 
peu  arlequins  jusiju'à  la  fin.  La  Laillèrc  de  Monlfrr- 


J.-J.    WEISS.  283 

meil  lui  rappela  toujours  les  Syracusahies  de  Tliéo- 
crite.  Et  il  était  déjà  vieux  quand  il  écrivait  :  «  Je  ne  puis 
prononcer  le  nom  de  Paul  de  Kock,  sans  évoquer  un 
essaim  de  Nausieaas  au  lavoir  et  de  Galathées  fuyant  à 
âne  vers  les  saules!  » 

De  tels  rapprochements  peuvent  choquer  un  froid 
esthète.  Mais  peut-être  serait-on  mieux  avisé  de  s'y 
plaire  comme  aux  jeux  d'un  esprit  aimable  et  aux  fimlai- 
sies  d'une  intelligence  merveilleusement  agile.  J.-J.  Weiss 
termina  ses  études  à  Paris,  au  collège  Louis-le-Grand. 
A  vrai  dire,  il  fréquentait  les  théâtres  avec  autant  d'assi- 
duilé  que  les  classes.  On  a  son  témoignage  sur  ce  point  : 
«  J'ai  fait  mes  classes  moitié  à  Louis-le-Grand,  moitié  à 
Feydeau  et  à  l'Odéon.  »  Quand  il  n'avait  pas  mieux,  il 
avait  le  Pelit-Lazari,  où  le  parterre  coûtait  cinq  sous. 
Par  cette  raison  et  pour  beaucoup  d'autres,  il  remporta 
le  prix  d'honneur  en  philosophie.  Après  quoi  il  entra  à 
l'École  normale  et  fit  partie  de  la  promotion  orageuse  de 
1847.  Paris,  ses  théâtres,  ses  clubs,  ses  pavés  soulevés 
par  l'émeute,  ses  cabinets  de  lecture,  ses  cafés  poli- 
tiques et  liltéraires,  les  promenades  dans  le  jardin  du 
Luxembourg,  sous  les  platanes,  les  jeunes  conversations 
devant  le  Yelléda  de  la  Pépinière,  les  longs  espoirs, 
les  grandes  ambitions,  les  ardeurs,  le  bruit,  il  fallut 
quitter  tout  cela  pour  le  silence  de  la  province,  pour 
la  vie  étroite  et  monotone  du  professeur.  J.-J.  Weiss 
fut  envoyé  au  lycée  de  La  Rochelle,  où  il  fit  la  classe 
d'histoire. 

Aux  ennuis  du  métier  s'ajoutaient  alors  les  dégoûts 


58 i  LA  VIE   LiTTi:iiAii;i:. 

dont  n'iiivorsilé,  qu'avaient  ahatlue  la  loi  du  l.'i  mars 
1850  et  le  décret  du  19  mars  185:2,  était  abreuvée  par 
une  ndminislralion  jalouse,  haineuse  et  dure.  On  sait 
que  le  ministère  Forloul  a  laissé  dans  la  mémoire  des 
vieux  universitaires  un  pénible  souvenir.  En  1855,  l'ins- 
pecteur d'académie  ayant  adressé  aux  professeurs  du 
lycée  de  La  Rochelle  une  cinudaire  rédij^'ëe  de  telle  sorte 
qu'ils  en  furent  offensés,  J.-J.  Weiss  répondit,  au  nom 
de  ses  collègues,  par  une  lettre  qui  valut  au  signataire 
sa  mise  en  non-disponibilité  immédiate.  Mais  celte  dis- 
grâce fut  courte  et  se  termina  heureusement.  L'année 
suivante,  J.-J.  Weiss  remplaçait  Prévost-Paradol  comme 
professeur  de  littérature  française  à  la  Faculté  d'Aix. 
Il  y  passa  un  an,  l'année  la  plus  délicieuse  peut-être 
de  toute  sa  vie.  Il  en  garda  toujours  un  souvenir 
charmé. 

La  ville  d'Aix  en  18o7,  a-t-il  dit,  n'était  plus  qu'un 
mausolée  du  xvne  et  du  xviii*^  siècle.  En  sa  contexture 
lapidaire,  le  mausolée  avait  tout  à  fait  grand  air;  sous 
le  soleil  éternel  et  le  ciel  bleu  inaltérable  dont  ils  étaient 
baignés,  les  édifices,  les  palais  et  les  hôtels  des  grands 
seigneurs  d'antan,  les  promenades,  les  fontaines  disaient 
magnifiquement  l'élégance,  la  sobriété,  la  simplicité  et 
la  grâce,  qualités  essentielles  des  temps  où  la  ville,  qu'on 
ne  voyait  [)lus  maintenant  qu'à  l'état  amorti  et  sous 
quelque  moississure,  avait  été  reluisante  de  nouveauté  et 
de  vie...  Vers  1855,  dans  le  coin  reculé  et  isolé  du  pays 
de  France,  palpitait  encore,  au  fond  des  esprits,  un  peu 
de  [)ure  Fiance  classique.  Je  serais  bien  embarrassé 
aujourd'hui  de  définir  au  juste  ce  que  j'entends  par 
classique.  A  la  Faculté  d'Aix,  et  sous  ce  climat  j)articu- 
lier,  sec  et  limpide,  je  n'étais  pas  embarrassé  de  le  sentir. 


j.-j.   WEiss.  285 

Un  cours  de  faculté,  un  cours  d'éloquence  et  de  poésie... 
n'est  possible,  il  n'échappe  à  l'ennui  de  la  trivialité  vide, 
il  n'a  de  substance  et  de  prix  que  s'il  estl'œuvre  commune 
de  l'auditoire  et  du  niaîlre... 

Mon  auditoire  d'Aix-en-Provence  m'a  rendu  pour  tou- 
jours classique.  Celait  environ  deux  cents  personnes  de 
tout  âge,  depuis  seize  ans  jusqu'à  soixante,  la  plupart 
de  condition  moyenne,  un  fonds  d'étudiants...,  des  con- 
seillers à  la  cour  et  des  magistrats  de  tout  grade,  des 
intendants  et  des  ofliciers  d'intendance...,  un  certain 
nombre  de  femmes...  Tout  cela  foriiiait  un  auditoire 
attentif  et  redoutable,  en  qui  la  nourriture  était  riche  et 
solide,  dont  le  goût  surgissait  par  éclairs,  prompt  et  fin. 
Le  jeudi,  vers  quatre  heures  de  l'après-midi,  je  traversais 
le  Cours,  principale  artère  de  la  ville,  pour  me  rendre 
au  coin  retiré  et  silencieux  oii  s'abritait  la  salle  des  con- 
férences de  la  Faculté.  Le  soleil  dardait  encore;  ses 
rayons  expiraient,  mais  violemment,  et  je  pouvais  quel- 
quefois me  demander  si  l'excès  de  la  chaleur  n'aurait 
pas  retenu  une  partie  de  mon  public.  Mais  ils  étaient 
tous  là,  mes  fidèles  auditeurs,  si  appropriés  aux  choses 
dont  j'allais  les  entretenir,  si  munis  pour  m'y  approprier 
moi-même  par  toute  la  curiosité  intelligente  qui  s'échap- 
pait de  leurs  physionomies!  Au-dessus  de  nos  têtes,  entre 
eux  et  moi,  une  muse  flottait,  invisible  et  transpa- 
rente sous  son  éther,  semant  le  feu  poétique  qui  allume 
les  âmes  et  qui  les  transporte  ou  les  tient  au  niveau  des 
hauts  et  profonds  poètes  ou  des  poètes  dégagés,  qui  nous 
met  à  l'unisson  de  leurs  grandes  paroles,  de  leurs  jeux 
et  de  leurs  ris,  qui  nous  fait  créer  à  nouveau  les  belles 
œuvres  dans  le  moment  que  nous  les  lisons,  les  sentons 
et  les  expliquons.  Cet  état  d'esprit  apparaissait  alors  libre 
et  discipliné  tout  ensemble,  cohérent,  et,  de  plus,  dans 
une  réunion  de  deux  cents  personnes  de  toute  condition 
et  de  tout  âge,  il  n'est  pas  commun.  Je  ne  me  tlaltais 
pas  de  l'avoir  éveillé...  Il  était  le  produit  d'un  esprit  plus 
général  créé  et  enlretenu^par  l'éducation  qu'avait  donnée 
pendant  quarante  ans  l'Université  aux  enfants  des  classes 


'2SÙ  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

aisées  OU  cuit  ivres  de  la  nation,  aux  oiifanls  de  tous  ceux 
qui  clierchaieiit  à  s'élever  vers  l'aisance  ou  la  cullure  par 
le  travail  conliiiu  et  l'épargne  acharnée. 

Ce  cours  dons  lequel  J.-J.  Wciss  trnit.i  de  la  comédie 
en  France  eut  un  vif  succès.  Je  n'inini^Mue  pos  ce  (jue 
pouvait  êlr.'  la  p;irole  du  jeune  [)r(ifi'-s  mu-,  cor  il  est 
impossible  de  la  retrouver  dans  la  conversation  allrislée, 
voilée,  mais  éclalanle  encore,  du  vieillard  (jue  j*ai  eu 
deux  ou  trois  fois  l'honneur  d'entenilnî  dans  l'intimité. 
Du  moins,  on  peul  jui^er  de  l'oii^inaliié  solide  el  liril- 
lanle  de  ses  ith'es  par  les  débris  de  ce  cours  qui  ont  été 
recueillis  dans  le  livre  intitulé  :  Bssai  swr  C histoire  de 
la  litli'rnturc  française.  J.-J.  Weiss  s'y  montre  infi- 
niment ingénieux,  varié,  neuf,  abondant  en  vues  [iro- 
fondes  el  vives.  Il  alla,  l'année  suivante,  professer  à  la 
Faculté  de  Dijon.  Puis  il  renonça  à  l'enseignement.  Il 
était  dans  sa  destinée  d'être  tout  en  fusées.  M.  Berlin  lui 
ayant  offert  la  rédaction  du  bulletin  politique  des  Débats^ 
Weiss  accepta  el  le  professeur  devint  journaliste.  Dés 
lors  il  ne  m'appartient  plus,  ou  du  moins  il  ne  m'appar- 
tient que  dans  les  intervalles  où,  brusquement  ,  il  sort 
de  la  politique  pour  rentrer  dans  les  lettres  qui  l'ont  à 
demi  consolé  des  chagrins  et  des  mécomptes  de  la  vie 
publique. 

Je  rappellerai  seulement,  pour  ne  pas  briser  tout  à  fait 
la  cbaîne  des  faits,  que,  fondateur,  avec  M.  Hervé,  du 
Journal  de  Paris,  en  décembre  4868,  il  fut  condamné 
par  la  (j"  chambre  pour  manœuvres  à  l'intérieur,  à  l'oc- 
casion de  la  souscription  Daudin,  dont  il  avait  été  un  des 


j.-j.   WEiss.  287 

promoteurs.  Il  se  défendit  lui-même  et,  dans  une  plai- 
doirie sobre  et  forte,  il  rappela  que  Cremutius  Cordus 
avait  été  accusé  de  lèse-majesté,  sur  l'ordre  de  Tibère, 
pour  avoir  écrit  une  apologie  de  Brutus  et  de  Cassius. 
Le  mouvement  parut  beau.  Il  Tétait  en  effet.  C'était  le 
temps  où  Rogeard  écrivait  les  Propos  de  Lahleniis; 
c'était  le  temps  des  derniers  humanistes  français.  Noire 
génération  est  séparée  de  la  leur  par  un  abîme.  Un  an 
après,  par  un  de  ces  coups  brusques  plus  fréquents  sous 
les  gouvernements  absolus  que  sous  les  républiques,  le 
condamné  de  la  6^  chambre,  rallié  à  l'empire,  entra  aux 
affaires  avec  le  cabinet  OUivier  et  fut  nommé  secrétaire 
général  du  ministère  des  beaux-arts,  puis  conseiller 
d'État  en  service  ordinaire  hors  section.  Six  mois  plus 
tard  l'empire  s'écroulait,  emportant,  parmi  d'incalculables 
ruines,  la  fortune  politique  de  J.-J.  Weiss.  Cet  homme 
de  tant  d'esprit  n'avait  pas  le  sens  de  l'à-propos.  Sa 
grande  erreur  fut  de  croire  qu'il  était  apte  aux  affaires 
parce  qu'il  avait  la  curiosité  et  la  pénétration  de  l'his- 
toire. L'intelligence  de  l'historien  est  divergente  et 
rayonne  largement.  Celle  du  politique,  tout  au  contraire, 
est  convergente  et  réunit  ses  feux  sur  le  point  conve- 
nable. Or,  jamais  intelligence  ne  fut  plus  divergente  que 
celle  de  J.-J.  Weiss.  Après  la  guerre  de  1870,  il  était, 
au  dedans  de  lui-même  et  à  lui  seul,  aussi  divisé  sur  une 
restauration  monarchique  que  toute  la  majorité  de  l'As- 
semblée. C'est  pourquoi,  sans  doute,  l'Assemblée  le 
replaça  en  1873,  au  conseil  d'État  dont  il  fut  exclu 
presque  aussitôt.  Quand  il  forma  le  ministère  du  14  no- 


*288  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

vemlire  1881,  Gambella  appela  J.-J.  \V(.'iss  aux  fonc- 
tions de  direcleiir  [)()lilique  cl  des  arciiives  au  niiui:^- 
lère  lies  afT.iires  étrangères.  Mais  à  la  cliule  du  grand 
ministère  il  dut  donner  sa  démission.  Je  n'ai  pas  à 
juger,  je  le  répète,  le  personnage  polilique  que  fit 
J.-J.  Weiss.  Je  n'ai  pas  même  à  dire  (jui;,  dans  sa 
mouvante  fortune,  il  resta  toujours  un  pnrfail  lionnêle 
homme  :  personne  n'en  a  jamais  douté.  Précipilé  de 
ses  ambitions  et  de  ses  illusions,  à  cin(|uante-ciii(j  ans, 
il  redevint  journalisle  littéraire  et,  par  son  lulenl,  il 
honora  grandement  notre  profession.  11  aimait  les  lettres, 
les  lettres,  disait-il,  «  entretien  innocent  des  heures, 
délices  et  noblesse  de  la  vie  »  !  et  les  lettres  du  moins 
n'ont  pas  trahi  son  amour.  A  cinquante-cinq  ans  il 
retrouva  en  elles  la  jeunesse  et  la  force.  Ses  feuilletons 
dramatiques  des  Débats  sont  de  merveilleux  ouvrages, 
remplis  de  sens  et  d'agrément. 

Ainsi  que  M.  Taine,  J.-J.  Weiss  conçut  la  critique 
littéraire  comme  une  des  formes  de  l'histoire.  11  comprit 
que  le  grand  intérêt  d'une  œuvre  d'art,  poème,  roman 
ou  comédie,  est  de  nous  faire  comprendre,  sentir, 
goûter  délicieusement  la  vie  avec  le  goût  particulier 
qu'elle  avait  au  temps  où  cette  œuvre  fut  conçue  et 
dons  la  société  dont  elle  est  l'expression  la  plus  sub- 
tile, et  qu'enfin  il  n'est  pas  de  monument  plus  précieux 
des  mœurs  d'autrefois,  pas  de  témoignages  plus  sûrs 
des  vieux  étals  d'àme  que  tel  conte  ou  telle  chanson,  à 
les  bien  entendre.  Dans  cette  voie  où  M.  Taine  s'avança 
avec  une  lente  et  sûre  méthode,  J.-J.  Weiss  ne  fit  jamais 


j.-j.    WEiss.  280 

que  de  folles  et  toujours  heureuses  écliappées.  Il  avait 
l'c^sprit  vagabond  et  se  plaisait  à  courir  à  l'aventure.  A 
l'aventure,  il  découvrit  maintes  fois  les  transformations 
du  peuple  français  dans  les  divers  types  littéraires  que 
ce  peuple  a  créés.  J'avoue  que  sa  critique  me  plaît  encore 
et  surtout  pour  ce  qu'elle  a  d'enthousiaste  et  d'amou- 
reux. J.-J.  Weiss  adorait  cet  esprit  français  dont  il  avait, 
à  son  insu,  plus  que  sa  part.  Et  sa  grande  connaissance 
de  la  littérature  allemande  lui  faisait  mieux  juger  com- 
bien cet  esprit  est  rare,  original,  unique.  De  l'esprit 
français  il  aimait  l'exactitude.  Il  disait  excellemment  : 
«  La  justesse  toute  seule  est  aussi  du  génie  ».  Il  aimait, 
il  prisait  dans  l'esprit  français  le  talent  d'analyse,  l'art 
de  décomposer  les  sentiments  et  les  idées,  la  science 
profonde  du  cœur  humain,  la  science  délicate  de  la  vie 
et  du  jeu  des  passions.  Il  aimait  l'esprit  français  pour  sa 
politesse,  pour  ses  façons  honnêtes,  pour  sa  grâce  facile. 
Il  adorait  le  génie  français  jusque  dans  les  petits  poètes 
du  xviii®  siècle.  «  Ce  n'est,  disait-il,  qu'un  filet  d'eau, 
mais  qu'il  est  limpide!  c'est  une  source  qui  tiendrait 
dans  le  creux  de  votre  main,  mais  qu'elle  a  de  fmî- 
cheur!  »  Sans  doute  il  n'avait  pas  de  mesure  dans  ses 
admirations.  C'était  un  berger  du  Ménale  qui,  grisé 
de  cytises  et  de  sureaux  en  fleurs,  oubliait  de  compter 
ses  troupeaux. 

Qu'importe!  le  goût  trouvait  toujours  son  compte  à 
ses  fautes  de  goût.  Et  puis  il  pouvait  bien  se  plaire  çà 
et  là  h  quelque  œuvre  un  peu  pâle  et  maigre  qu'il  nour- 
rissait et  colorait  merveilleusement  dans  son  imagination! 
IV.  17 


oçiO  LA    VIE    LITTÉRAIRE. 

'  U  avait  1  ame  si  piUorcsque!  Que  n'at-il  -l-nc  ocril 
«es  Mémoires!...  J'y  revic-ns;  c'esl  mon  regret  cuisant. 
Mais  après  tout,  ses  Mémoires,  il  les  a  écrits  par  frag- 
ments au  hasard  ,1e  mille  articles  épars  dans  les  jour- 
naux et  qu'il  faudra  réunir. 


MADAME   DE   LA  FAYETTE' 


Il  y  a  trois  ans  environ,  nous  avons  eu  lieu  de  p.'irlor 
de  la  Princesse  de  Clèves  ^.  Le  lecteur  nous  permelhvi 
de  l'entretenir  encore  une  fois  de  madame  de  La  Fayette. 
Le  sujet  est  aimable  et  l'occasion  est  belle.  En  effet.  M.  le 
comte  d'Haussonville  vient  de  publier,  dans  la  Collection 
des  grands  écrivains,  une  étude  élégante  et  judicieuse 
sur  madame  de  La  Fayette,  et,  par  une  rare  fortune,  il  a 
découvert  des  sources  inconnues  qui,  bien  employées, 
donnent  à  son  ouvrage  l'intérêt  de  la  nouveauté.  Ces 
sources  sont  ;  1*^  Des  lettres  de  madame  de  Lafayette  à 
Ménage,  qui,  déjà  signalées  par  Victor  Cousin  dans  son 
introduction  à  la  Jeunesse  de  madame  de  Longueville^ 
sont  actuellement  aux  mains  des  héritiers  de  M.  Feuillet 
de  Couches.  On  sait  que  les  documents  provenant  du 
cabinet  de  M.  Feuillet  de  Couches  ne  doivent  pas  être 

1.  Les  grands  écrivains  :  Madame  de  la  Faye^^e,  par  le  comte 
d'Haussonville.  1  vol.  in-18.  Hachette  éditeur, 

2.  Dans  la  préface  de  l'édition  Conquet,  in-8°. 


292  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

acceptés  sans  examen.  Mais  ces  lellres  de  madame  de 
La  Fayellt",  (|iii  proviennent  de  la  vente  Tarbé.  sont  d':me 
authenlicilé  non  douteuse;  2°  les  pn[)iers  de  l'abbé,  fils 
aine  de  madame  de  La  Fayette,  conser\és  aujourd'hui 
dans  le  trésor  du  duc  de  la  Trémoïlle.  Ce  sont  des  inven- 
taires, des  contrats,  des  papiers  d'affaires.  M.  d'IIaus- 
sonvijle  les  a  examinés  avec  un  intérêt  auquel  se  mêlait 
une  sorte  d'émotion  que  comprendront  tous  ceux  qui 
se  sont  plu  à  évoquer  dans  la  poussière  des  arcbives 
quelques  figures  du  passé. 

«  Leur  séclieresse,  dil-il,  et  leur  aridité  même  don- 
nent, en  effet,  une  vie  singulière  aux  personnages  qu'ils 
concernent,  en  nous  les  montrant  mêlés,  comme  nous, 
aux  incidents  vulgaires  de  la  vie...  Personne,  je  crois, 
ne  les  avait  maniés  avant  moi,  car  sur  plus  d'une  page 
la  poudre  était  encore  collée  à  l'encre.  Ce  n'est  pas  sans 
regrets  que  je  l'ai  fait  tomber  et  que  j'ai  ajouté  une 
destruction  de  plus  à  toutes  celles  qui  sont  l'ouvrage 
de  la  vie.  » 

Culte  charmant  du  souvenir!  Aussi  bien  M.  d'Haus- 
sonville  a  fait  dans  le  trésor  de  M.  de  la  Tré[noïlle  des 
découvertes  fort  intéressantes  et  tout  à  fait  inattendues 
sur  la  vie  domestique  de  madame  de  La  Fayette.  On 
savait  que  Marie-Madtdeine  de  la  Vergue  épousa,  à  l'âge 
de  vingt-trois  ans,  en  i6o5,  Jean-François  Motier  de  La 
Fayette,  qui  descendait  d'une  très  ancienne  famille 
d'Auvergne.  On  avait  quelque  raison  de  croire  que  ce 
genlilbomme  n'avait  pas  été  heauœup  aimé,  et  qu'aussi 
il  n'était  pas  très  aimable.  S'il  faut  en  croire  une  chanson 


MADAME     DE     LA     FAYE'ITE.  293 

du  temps,  h  h  première  enlrev  i;e  .-ivec  nindt-moiselle  de 
la  Yergne,  il  ne  soulfla  mol  el  fui  ;t[;rt'c  lout  de  môme. 

La  belle  ronsiiiléc 
Sur  son  fuliir  époux. 
Dit  dans  collo  assemblée 
Qu'il  paraissait  si  doux 
Et  d'un  air  fort  hounéle, 
Quoique  peut-être  bêle. 
Mais  qu'après  tout,  pour  elle,  un   tel  mari 
Etait  un  bon  parti. 

Mademoiselle  de  la  Vergue,  avec  lieaucoup  d'esprit  et 
tout  le  latin  que  lui  avait  ensei;,mé  Ménage,  n'élnit  pas 
d'un  établissement  facile.  Son  bien  élait  petit.  Elle  avait 
perdu  son  père.  Sa  mère,  fort  écervelée  el  quelque  peu 
intrigante,  n'avait  pas  une  très  bonne  réputation.  Elle 
n'avait  pas  su  garder  sa  fille  à  l'abri  de  la  médisance. 
D'ailleurs,  elle  venait  de  se  remarier.  Marie-Madeleine, 
qui  était  raisonnable,  fit  un  mariage  de  raison,  et  s'en 
alla  tranquillement  en  Auvergne. 

Dans  une  lettre  qui  date  des  premières  années  du 
mariage,  elle  fait  part  à  son  maître,  Gilles  Ménage,  du 
genre  de  vie  qu'elle  mène  en  province  et  du  paisible 
contentement  qu'elle  y  goûte.  Cette  lettre  a  été  publiée 
pour  la  première  fois  par  M.  d'Haussonville.  Il  faut  la 
citer  toute  entière  : 

Depuis  que  je  vous  ait  écrit,  j'ai  toujours  été  hors  de 
chez  moi  à  faire  des  visites.  M.  de  Bayard  en  a  été  une 
et  quand  je  vous  dirais  les  autres  vous  n'en  seriez  pas 
plus  savant.  Ce  sont  gens  que  vous  avez  le  bonheur  de 
ne  pas  connaître  et  que  j'ai  le  malheur  d'avoir  pour  voi- 
sins. Cependant  je  dois  avouer  à  la  honte  de  ma  délica- 


294  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

trsse  que  jo  iic  m'ennuie  pas  avec  ces  gons-là.  quoique 
je  ne  m'y  divertisse  p:ucre;  mais  j'ai  pris  un  cortain 
chemin  de  leur  parler  des  choses  qu'ils  savent,  qui 
nrempôche  de  m'ennuyer.  Il  est  vrai  aussi  que  nous 
avons  des  hommes  dans  ce  voisinage  qui  ont  hien  de 
l'esprit  pour  dos  gfMs  de  province.  Les  femmes  n'y  sont 
pas,  à  beaucoup  près,  si  raisonnables,  mais  aussi  elles 
ne  font  guère  de  visites;  par  consé(iuent  on  n'en  est  pas 
incommodé.  Pour  moi,  j'aime  bien  mieux  ne  voir  guère 
de  gens  que  d'en  voir  de  fâcheux,  et  la  solitude  que  je 
trouve  ici  m'est  plutôt  agréable  qu'ennuyeuse.  Le  soin 
que  je  prends  de  ma  maison  m'occupe  et  me  divertit 
fort  :  et  comme  d'ailleurs  je  n'ai  point  de  chagrins,  que 
mon  époux  m'adore,  que  je  l'aime  fort,  que  je  suis  maî- 
tresse absolue,  je  VoUS  assure  que  la  vie  que  je  mène  est 
fort  heureuse  et  que  je  ne  demande  à  Dieu  que  la  conti- 
nuation. Quand  on  croit  être  heureuse,  vous  savez  que 
cela  suffit  pour  l'être;  et  comme  je  suis  persuadée  que 
je  le  suis,  je  vis  plus  contente  que  ne  le  sont  peut-être 
toutes  les  reines  de  l'Europe. 

La  jeune  femme  laisse  assez  entendre  que  le  bonheur 
si  pâle  qu'elle  goûte  est  le  pur  effet  de  s;i  raison.  Elle 
s'en  félicite  comme  de  son  ouvrage.  On  sent  bien  que 
ce  mari  qui  «  l'adore  »  n'y  est  pour  rien  et  que  «  si  elle 
l'aime  fort  »,  c'est  avec  résignation  et  parce  qu'elle  est 
une  personne  tout  à  fait  raisonnable.  M.  de  La  Fayette 
vivait  sur  ses  terres  de  Naddes  et  d'Espinasse.  «  Il  paraît 
avoir  été  assez  processif,  dit  M.  d'Haussonville,  à  en 
juger  par  d'assez  nombreuses  difficultés  <ju'il  eut  avec 
ses  voisins.  » 

Après  quelques  années  de  mariage,  nous  retrouvons 
la  comt(!Sse  de  La  Fayette  à  la  cour  de  Madame  et  dans 
ce  petit  hôtel  de  la  rue  de  Vaugirard,  en  face  du  Petit- 


MADAME     DE     LA     FAYETTE.  295 

Luxembourg,  où  il  y  avait  un  jardin  avec  un  jet  d'eau 
et  un  petit  cabinet  couvert.  «  C'était,  dit  madame  de 
Sévigné,  le  plus  joli  lieu  du  monde  pour  respirer  à 
Paris  »  M.  de  la  Rocbefoucauld  y  venait  tous  les  jours. 
De  M.  de  La  Fayette,  point  de  nouvelles.  Madame  de 
Sévigné  n'en  dit  mot.  Tous  les  biographes  en  ont  conclu 
qu'il  était  mort,  et  c'était  l'opinion  unanime  que  ma- 
dame de  La  Fayette  était  devenue  veuve  après  quelques 
années  de  mariage.  Or,  il  n'en  est  rien.  M.  de  La  Fayette 
était  vivant  et  vivait  sur  ses  terres.  Il  survécut  de  trois 
ans  à  M.  de  la  Rochefoucauld  mort  en  1680.  M.  d'Haus- 
sonville  (qui  de  nous  n'enviera  son  bonheur?)  a  trouvé 
dans  les  archives  du  comte  de  la  TrémoïUe  un  acte  éta- 
blissant que  François  Motier,  comte  de  La  Fayette,  décéda 
le  26  juin  1683.  Madame  de  La  Fayette  fut  en  réalité 
mariée  pendant  vingt-huit  ans,  et  elle  n'était  pas  veuve 
quand  elle  souffrait  les  assiduités  du  duc.  Madame  de 
Sévigné  ne  s'en  scandalisait  nullement.  M.  d'Haussonville 
se  montrerait  plus  sévère.  Il  ne  cache  point  que  ma- 
dame de  La  Fayette  lui  plairait  moins  si  elle  avait  trahi 
la  foi  jadis  promise  à  l'excellent  gentilhomme  qui  chas- 
sait dans  les  forêts  d'Auvergne  pendant  qu'elle  écrivait 
des  romans  à  Paris  dans  le  petit  cabinet  couvert.  Il  la 
veut  toute  pure.  Heureusement  qu'il  est  sûr  que  sa 
liaison  avec  M.  de  la  Rochefoucauld  fut  innocente.  Elle 
aima  le  duc;  elle  en  fut  aimée;  mais  elle  lui  résista.  Il 
le  veut  ainsi.  Au  fond,  il  n'en  sait  rien.  Je  n'en  sais  pas 
davantage,  et,  si  je  le  contredisais,  j'aurais  pour  moi  la 
vraisemblance.  Mais  la  politesse  resterait  de  son  côté  et 


29G  LA     VIE     LITTÉRAIIIE. 

ce  sernit  pour  moi  un  <;raii(l  d('savanla};e.  Aussi  je  veux 
loul  ce  qu'il  veut.  Mais  je  confesse  (ju'il  me  faut  pour 
cela  faire  un  grand  effort  sur  ma  raison.  Madame  de 
La  Fayette  avait  vingt-cinq  ans,  le  duc  en  avait  quarante- 
six.  On  se  demandera  comment,  de  l'humeur  qu'il  était, 
elle  put  l'attacher  sans  se  donner  à  lui.  Il  ne  vivait  (jue 
pour  elle,  et  près  d'elle.  Il  ne  la  quittait  pas.  Cela  donne 
à  penser,  <iuoi  qu'on  veuille.  M.  d'Haussonville  ne  croit 
pas  lui-nu'iiie  à  la  continence  volontaire  de  M.  de  la 
Rochelouoauld,  et  je  doute,  malgré  moi,  de  la  piété  de 
madaine  de  La  Fayette.  L'âme  de  cette  charmante  femme 
lui  semble  limpide.  J'ai  beau  m'appliquer  à  la  compren- 
dre, elle  reste  pour  moi  tout  à  fait  obscure. 

A  mon  sens,  cette  personne  «  vraie  »  était  impéné- 
trable. Prude,  dévote  et  bien  en  cour,  je  la  soupçonne- 
rais presque  d'avoir  douté  de  la  vertu,  peu  cru  en  Dieu, 
et,  ce  qui  est  plus  étonnant  pour  l'époque,  haï  le  roi. 
Ses  plus  intimes  amis  ne  l'ont  point  connue.  Ils  la 
croyaient  indolente.  Elle-même  se  disait  baignée  de 
paresse^  et  elle  menait  les  affaires  avec  une  ardeur 
infatigable.  Je  ne  lui  en  fais  point  un  reproche;  mais 
je  ne  crois  pas  que  jamais  femme  fût  plus  secrète. 

Le  livre  de  M.  d'Haussonville  est  précieux  pour  la 
biographie  de  madame  de  La  Fayette.  Ce  n'est  pas  son 
seul  mérite.  On  y  trouve  une  étude  judicieuse  des  œuvres 
de  cette  illustre  dame.  M.  d'Haussonville  estime  à  sa 
valeur  la  délicate  histoire  d'Henriette.  Il  ne  goûte  qu'à 
demi  Zaldc,  histoire  espagnole  où  l'on  rencontre  des 
enlèvements,  des  pirates,  des  solitudes  affreuses,  et  où 


MADAME     DE     LA     FAYETTE.  \!01 

de  parfaits  amants  soupirent  dans  des  pjilois  ornés  de 
peintures  allégoriques.  Et  il  garde  très  justement  le 
meilleur  de  son  admiration  pour  la  Princesse  do  Clovcs. 

Avec  la  Princesse  de  C lèves ^  qui  parut  en  1678, 
madame  de  La  Fayette  entrait  harmonieusement  dans  le 
concert  des  classiques,  à  la  suite  de  Molière  et  de  la 
Fontaine,  de  Boileau  et  de  Racine. 

Mais  il  faut  bien  prendre  garde  que,  si  la  Princesse 
de  Clèves  atteste  par  l'élégant  naturel  du  stylo  et  de  la 
pensée  que  Ptacine  est  venu,  madame  de  la  Fayette  n'en 
appartient  pas  moins,  par  l'esprit  mùme  do  son  œuvre, 
à  la  génération  de  la  Fronde,  et  à  celle  jeunesse  nourrie 
de  Corneille.  Elle  demeure  héroïque  dans  sa  simplic-ilé 
et  garde  de  la  vie  un  idéal  superbe.  Par  le  fond  même 
de  son  caractère  son  héroïne  est,  comme  Emilie,  une 
«  adorable  furie  »,  furie  de  la  pudeur,  sans  doute;  mais 
je  distingue  dans  sa  chevelure  blonde  quelques  tètes  de 
serpent. 

Madame  de  Clèves,  la  plus  belle  personne  de  la  cour, 
est  aimée  de  M.  de  Nemours,  l'homme  «  le  mieux  fait  » 
de  tout  le  royaume.  M.  de  Nemours,  qui  avait  jusque-là 
montré  dans  de  nombreuses  galanteries  une  audace  heu- 
reuse, devient  timide  dès  qu'il  est  amoureux.  11  cache  sa 
passion;  mais  madame  de  Clèves  la  devine  et,  bien  invo- 
lontairement, la  partage.  Pour  se  fortilier  contre  le  [)éril 
où  son  cœur  l'entraîne,  elle  ne  craint  pas  d'avouer  à 
son  mari  qu'elle  aime  M.  de  Nemours,  qu'elle  le  craint 
et  se  craint  elle-même.  Celui-ci  la  rassure  d'abord. 
Mais  par  l'effet  d'une  imprudence  et  d'une  indiscrétion 

17. 


208  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

du   duc  (le  Nemours,  il   se   croit   trahi    ot  meurt  de 
cliagrin. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  ori<;inal  dans  la  conduite  de 
madame  de  Clèves,  c'est  sans  doute  cet  aveu  qu'elle  fait 
à  son  mari  d'un  amour  qui  n'est  pas  pour  lui.  Sa  vertu 
s'y  montre,  mais  à  considérer  la  simple  humanité,  elle 
n'a  pas  lieu,  il  faut  hien  le  reconnaître,  de  s'en  féliciter 
beaucoup.  Cet  aveu  est  la  première  cause  de  la  mort  de 
M.  de  Clèves.  Si  elle  n'avait  point  parlé,  M.  de  Clèves  ne 
serait  pas  mort;  il  aurait  vécu  tranquille,  heureux  dans 
une  douce  illusion.  Mais  il  fallait  être  vraie  à  tout  prix. 
Ce  fut  aussi  l'avis  d'une  dame  célèbre  qui  renouvela 
cent  ans  plus  tard  cette  scène  d'aveux.  Madame  Roland 
éprouva  sur  les  quarante  ans  ce  qu'elle  appelle,  en  fille 
de  Rousseau  et  de  la  nature,  «  les  vives  alïeclions  d'une 
âme  forte  commandant  à  un  corps  robuste  ».  L'homme 
qu'elle  aimait  avait  comme  elle  un  sentiment  exalté  du 
devoir.  C'était  le  député  Buzot.  Ils  s'aimèrent  sans  être 
l'un  à  l'autre.  M.idame  Roland  avait  un  mari  plus  âgé 
qu'elle  de  vingt  ans,  honnête  homme,  mais  caduc  et  décré- 
pit. Elle  crut  devoir,  à  l'exemple  de  madame  de  Clèvt-s, 
avouer  à  ce  bonhomme  qu'elle  sentait  de  l'amour  pour  un 
autre  que  lui.  L'aveu  fait  à  un  mari  si  amorti  ne  pouvait 
tourner  au  tragique,  et,  ix  cet  égard,  madame  Roland  sem- 
blera peut-être  moins  imprudente  que  madame  de  Clèves. 
Pourtant  les  effets  en  furent  lamentables.  «  Mon  mari, 
dit-elle  dans  ses  Mémoires^  excessivement  sensible  et 
d'affection  et  d'amour-propre,  n'a  pu  supporter  l'idée 
de  la  moindre  altération^dans  son  empire.  Son  imagina- 


MADAME     DE     LA     FAYETTE.  299 

lion  s'est  noircie;  sa  jalousie  m'a  irritée;  le  bonheur  a 
fui  loin  de  nous.  Il  m'adorait,  je  m'immolais  à  lui,  et 
nous  étions  malheureux.  » 

Madame  de  Clèves  n'eut  pas,  dans  sa  cruelle  franchise, 
que  je  sache,  d'autre  imitatrice  que  madame  Roland. 
Encore  faut-il  considérer  qu'en  agissant  comme  madame  de 
Clèves  madame  Roland  n'avait  pas  de  si  bonnes  raisons. 
Madame  de  Clèves  en  se  confiant  à  son  mari  lui  deman- 
dait secours  dans  sa  détresse.  Elle  implorait  un  appui. 
Madame  Roland  ne  voulait  qu'étaler  sa  passion  avec  sa 
vertu.  Cela  est  moins  admirable. 


CHARLES  LE    GOFFIC 


M.  Charles  Le  Goffic  n'a  pas  encore  vingt-huit  ans 
révolus,  el  pourtant  il  touche  par  son  ori;,nne  au  temps 
jadis;  il  naquit  contemporain  des  vieux  âges,  par  il  vit 
le  jour  et  fut  nourri  dans  la  petite  ville  de  Lannion,  qui 
était  encore,  il  y  a  un  quart  de  siècle,  une  ville  du  moyen 
âge.  Il  coula  de  longues  heures  à  voir,  sur  les  quais,  les 
eaux  paresseuses  du  Léguer  caresser  mollement  les  coques 
noires  des  cotres  et  des  chasse-marée.  Il  mena  ses  pre- 
miers jeux  dans  les  rues  montueuses,  à  l'omhre  de  ces 
vieilles  maisons  aux  poutres  sculptées  et  pi'intcs  en  rouge, 
aux  murs  que  les  ardoises  revêtent  comme  d'une  cotte 
d'armes  azurée  et  sombre.  Il  courut  sur  le  pont  à  dos 
d'âne  et  à  éperons  qui,  près  du  moulin,  ouvrait  naguère 
encore  la  route  de  Plouaret.  D'origine  italienne  par  sa 
mère,renfant  était,  par  Jean-François,  son  père,  de  vieille 
souche  bretonne.  Le  Goffic  veut  dire,  en  celtique,  petit 


1.   Un   poète  breton.  Charles    Le  Goffic.  (Amour  breton)^ 
1  vol.  in-lS. 


CHARLES     LE     GOFFIC.  301 

forgeron.  Jean-François  Le  Goffic  élail  libraire  à  Lau- 
nion,  mais  c'était  un  libraire  d'une  espèce  rare  et  singu- 
lière, c'était  le  libraire-éditeur  des  bardes.  Dansée  pays, 
où,  dit  François-Marie  Luzel,  «  le  barde  cbanle  sur  le 
seuil  de  sa  porte  »,  où,  dit  Emile  Souvestre,  «  les  cou- 
plets se  répondent  de  roche  en  roche,  où  les  vers  voltigent 
dans  l'air  comme  les  insectes  du  soir,  où  le  vent  vous  les 
fouette  au  visage  par  bouffées,  avec  les  parfums  du  blé 
noir  et  du  serpolet  »,  Jean-Francois  Le  Goffic  imprimait 
en  têtes  de  clous  les  gwerz  héroïques  et  les  sônes  gra- 
cieux, et  sans  doute  il  avait  beaucoup  à  faire,  étant  l'édi- 
teur attitré  des  disciples  de  Taliesin  et  de  Hy\arnion,  des 
modernes  Kloers  et  de  toute  la  confrérie  du  bon  saint 
Hervé.  M.  Charles  Maurras  nous  apprend  que  laïques  et 
clercs,  mendiants  et  lettrés,  tous  les  jouglars  du  pays  se 
réunissaient  une  fois  l'an  dans  la  maison  de  Jean-Fran- 
çois à  un  banquet  où  l'on  chantait  toute  la  nuit  sur  vingt 
tonneaux  de  cidre  défoncés.  Conçu  dans  ces  fêtes  de  la 
poésie  populaire,  Cbarles  Le  Goffic  naquit  poète.  Par  la 
suite,  il  étudia,  il  alla  faire  ses  classes  à  Rennes  et  devint 
un  monsieur.  En  bon  Breton  qu'il  était,  il  eut  un  duel  à 
dix-huit  ans.  Destiné  au  professorat,  il  vint  achever  ses 
études  à  Paris.  Là, sur  la  montagne  Sainte-Geneviève, il  lui 
souvint  des  fêtes  paternelles  et  des  femmes  de  Lannion. 
Sous  leur  coiffe  blanche  et  dans  leur  robe  noire,  les  femmes 
de  Lannion  sont  d'une  exquise  beauté.  Leur  teint  pâle,  leur 
démarche  austère,  le  bandeau  qui  couvre  à  demi  leurs  che- 
veux les  font  ressemblera  des  nonnes;  mais,  brunes  aux 
yeux  bleus,  elles  ont  aux  lèvres  un  sourire  mystérieux  qui 


302  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

prend  le  cœur.  Au  sortir  des  études,  Charles  Le  Goffic 
fil  des  vers,  et  ils  parlaient  d'amour,  et  cet  amour  était 
breton.  Il  élail  tout  breton,  puis(jue  celle  (jui  l'inspirait 
avait  [grandi  dans  la  lande,  et  (jue  celui  qui  l'éprouvait  y 
mêlait  du  vague  et  le  goût  de  la  mort.  Le  poète  nous 
apprend  que  sa  bien-aimée,  paysanne  comme  la  Mnriede 
Brizeux,  avait  dix-huit  ans  et  se  nommait  Anne-Marie. 

Elle  est  née  au  pays  de  lande, 
A  Lomikel,  où  (lébarqua, 
Dans  une  belle  aiipc  en  mica, 
Monsieur  saint  Eltlam,  roi  d'Irlande. 

C'était,  en  effet,  la  coutume  des  vieux  saints  irlandais 
d'aborder  la  côte  amoricaine  dans  une  auge,  et  Charles 
Le  Goffic  devait  connaître  par  le  menu  l'Iiisloire  de  saint 
Efflam  et  de  son  épouse  Enora,  pour  l'avoir  vu  jouer  en 
mystère,  dans  son  enfance,  à  la  Saint-Michel,  à  Lannion. 

Elle  est  sous  l'invocation 
De  madame  Marie  et  d'Anne, 
Lis  de  candeur,  urnes  de  manne, 
Double  vaisseau  d'élection. 

Elle  aura  dix-huit  ans  le  jour, 
Le  jour  de  la  fêle  votive 
Du  bienheureux  monsieur  saint  Yve, 
Patron  des  juges  sans  détour. 

Or,  la  fêle  de  saint  Yves  Hélouri  tombe  le  19  mai.  Et 
le  poète  lui-même  nous  dit  ailleurs  que  Anne-Marie  est 
née  «  un  joli  dimanche  de  printemps  »  et  que,  selon 
l'usago,  sainte  Anne  et  la  Vierge  en  personne  se  tenaient 
Tune  au  lit  de  la  mère,  l'autre  sur  le  berceau  de  TenfanL 


CHARLES    LE    GOFFIC.  303 

Le  poète  ne  nous  a  pas  conté  ses  amours  par  le  menu. 
Il  nous  apprend  seulement  qu'il  a  retrouvé  sa  payse  à 
Paris,  sauvage  encore,  naïvement  jolie,  ayant  gardé  sa 
grâce  rustique,  sa  voix  lente;  mais,  on  peut  le  soup- 
çonner, égarée  et  déchue. 

Hélas!  tu  n'es  plus  une  paysanne  : 
Le  mal  des  cites  a  pâli  ton  front. 
Mais  tu  peux  aller  de  Paimpol  à.  Vanne, 
Les  gens  du  pays  te  reconnaîtront. 

Car  ton  corps  n'a  point  de  grâces  serviles, 
Tu  n'as  pas  changé  ton  pas  nonchalent. 
Et  ta  voix  rebelle  au  parler  des  villes 
A  gardé  son  timbre  augurai  et  lent. 

Et  je  ne  sais  quoi  dans  ton  amour  même, 
Un  geste  fuyant,  des  regards  gênés, 
Évoque  en  mon  cœur  le  pays  que  j'aime, 
Le  pays  très  chaste  où  nous  sommes  nés. 

Qu'est  devenue  Anne-Marie  à  Paris?  Nous  l'ignorons, 
et  cela  ne  laisse  pas  de  nous  inquiéter.  On  ne  peut  s'em- 
pêcher de  voir  vaguement,  clans  l'ombre  du  soir,  tourner 
sur  la  tête  de  la  jeune  Bretonne  les  ailes  enflammées  du 
Moulin-Rouge,  tandis  que  l'étudiant  rêveur  lui  arrange 
des  triolets  avec  une  infinie  douceur  d'âme  : 


Puisque  je  sais  que  vous  m'aimez, 
Je  n'ai  pas  besoin  d'autre  chose. 
Mes  maux  seront  bientôt  calmés. 
Puisque  je  sais  que  vous  m'aimez 
Et  que  j'aurai  les  yeux  fermés 
Par  vos  doigts  de  lis  et  de  rose. 
Puisque  je  sais  que  vous  m'aimez. 
Je  n'ai  pas  besoin  d'autre  chose. 


304  LA    VIE     LITTKRAIIIE. 

Je  voudrais  iiKuirir  à  j^ivsent, 

pour  vous  avoir  près  de  ma  couche, 

Allant,  venant,  riant,  causant. 

Je  voudrais  mourir  à  présent, 

Pour  sentir  en  agonisant 

Le  souflle  exquis  de  votre  bouche. 

Je  voudrais  mourir  à  présent 

Pour  vous  avoir  près  de  ma  couche. 


Jasmins  d'Aden,  œillets  d'Hydra, 
Ou  roses  blanches  de  l'Kcosse, 
Fleurs  d'églantier,  fleur  de  cédrat, 
Jasmins  d'Aden,  œillets  d'Hydra, 
Dites-moi  les  fleurs  qu'il  faudra. 
Les  fleurs  qu'il  faut  pour  notre  noce, 
Jasmins  d'Aden,  œillets  d'Hydra, 
Ou  roses  blanches  de  l'Ecosse. 

Sur  les  lacs  et  dans  les  forêts. 
Pieds  nus,  la  nuit,  coûte  que  coûte, 
J'irai  les  cueillir  tout  exprès, 
Sur  les  lacs  et  dans  les  forêts. 
Hélas!  et  peut-être  j'aurais 
Le  bonheur  de  mourir  en  route. 
Sur  les  lacs  et  dans  les  forêts. 
Pieds  nus,  la  nuit,  coûte  que  coûte. 


Le  poète  semble  bien  croire  là  que,  si  l'amour  est  bon, 
la  mort  est  meilleure.  II  est  sincère,  mais  il  se  ravise 
pres(iue  aussitôt  pour  nous  dire  sur  un  ton  leste  avec 
Jean-Paul  que  «  l'amour,  comme  les  cailles,  vient  et  s'en 
va  aux  temps  cbauds  ».  Au  reste,  je  n'essayerai  pas  de 
cbercber  Tordre  et  la  suite  de  ces  petites  pièces  détacbées 
qui  composent  VAmour  breton  ni  de  rétablir  le  lien  que 
le  [loète  a  volontairement  rompu.  C'est  à  dessein  qu'il  a 
m""'lè  l'ironie  à  la  tendresse,  la  brutalité  à  l'idéalisme.  Il 
a  voulu  qu'on  devinât  le  joyeux  garçon  à  côté  du  rêveur 


CHARLES    LE    GOFFIC.  305 

et  le  buveur  auprès  de  l'amant.  Il  en  est  de  l'amour 
breton,  comme  de  ces  fêles  que  Jean-Franrois  donnait 
aux  bardes  bretons;  on  y  conviait  Viviane  et  Myrdinn, 
les  enchanteurs  et  les  fées,  mais  on  y  défonçait  des  fou- 
dres de  cidre.  Arnoiu^  breton  embarrassait  déjà  les  com- 
mentateurs qui,  comme  Jules  Tellier,  vivaient  dans  l'in- 
timité du  poète.  L'un  d'eux  ayant  interrogé  M.  Quellien, 
qui  est  barde,  en  tira  cette  réponse  précieuse  :  «  Nous 
autres  Bretons,  nous  aimons  que  dans  un  livre  il  y  ait  de 
l'âme.  Pour  ce  qui  est  du  cœur,  nous  nous  en  passons.  » 
Pourtant  il  y  a  aussi  du  cœur  dans  Amour  breton.  On 
sent  une  vraie  douleur,  de  vrais  troubles,  de  vraies 
larmes  dans  le  poème  du  Premier  soir. 


Toi  qui  fuis  à  pas  inquiets, 
Je  t'avais  pardonné  ta  faute. 
Pourquoi  t'en  vas-tu?  Je  croyais 
Qu'on  devait  vivre  côte  à  côte. 

0  nuits,  ô  douces  nuits  d'antan, 
Où  sont  nos  haltes  et  nos  courses; 
Le  vieux  saule  près  de  l'étang, 
Et  les  genêts  au  bord  des  sources? 

Mais,  pour  la  bien  sentir,  il  faudrait  citer  la  pièce 
tout  entière.  Comme  art,  le  poème  de  M.  Le  Goffic  est 
rare,  pur,  achevé.  «  Ces  vers,  a  dit  M.  Paul  Bourget, 
donnent  une  impression  unique  de  grâce  triste  et  souf- 
frante. Gela  est  à  la  fois  très  simple  et  très  savant.. .  Il  n'y 
a  que  Gabriel  Vicaire  et  lui  à  toucher  certaines  cordes  de 
cet  archet-là,  celui  d'un  ménétrier  de  campagne  qui 
serait  un  grand  violonisle  aussi.  »  On  ne  saurait  mieux 


306  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

dire,  et  si,  en  eiïel,  le  jeune  poêle  breton  rappelle  un 
autre  poète,  c'est  celui  de  la  Bresse,  c'est  Gabriel  Vicaire 
et  sa  rusticité  exquise. 

M.  Jules  Simon,  qui  est  resté  Breton  à  Paris  au 
milieu  de  sa  gloire,  disait  un  jour  bien  joliment  :  «  Je 
ne  sors  jamais  de  l'Opéra  sans  penser  que  je  serais  bien 
heureux  d'entendre  un  air  de  biniou.  » 

Je  ne  suis  pas  Breton  et  je  n'ai  vu  la  Bretagne  que 
dans  ces  promenades  rapides  et  étonnées  qui  ressemblent 
à  de  beaux  rêves.  Mais  en  entendant  le  biniou  de  Le 
Goffic,  je  crois  revoir  la  grève  désolée,  la  fleur  d'or  de 
la  lande,  les  cbénes  plantés  dans  le  granit,  la  sombre 
verdure  qui  borde  les  rivières  et  sur  les  chemins  bordés 
d'ajoncs,  au  pied  des  calvaires,  des  paysannes  graves 
comme  des  religieuses. 


ALBERT   GLATIGNY 


La  petite  ville  de  Lillebonne,  doucement  couchée  da!i«; 
sa  verle  vallée,  avec  ses  ruines  romaines  et  son  châte;m 
normand,  ses  filatures  et  ses  blanchisseries,  était  toute 
pavoisée  en  l'honneur  d'un  de  ses  fils  qui  fut,  de  son 
vivant,  comédien  errant  et  rimeur  très  magnifique.  Il 
se  nommait  Albert  Glatigny. 

Devant  le  buste  qu'on  venait  de  découvrir  au  bruit 
des  fanfares,  mademoiselle  Nau  récita  des  stroplies  qui 
furent  très  applaudies  : 

0  vagabond  !  frère  des  dieux, 
Qui,  pour  l'amour  de  la  Chimère, 
Grimpas  vingt  ans  la  côte  amère, 
Les  pieds  saignants,  l'œil  radieux;.... 

Poète  errant  ou  bateleur 

A  qui  l'hôte  ferme  la  porte, 

Tu  dormais  en  plein  champ?  Qu'importe 

Lorsque  la  luzerne  est  en  fleur!... 

Tn  buvais  l'eau  des  sources  vives, 
Tu  t'attablais  aux  noisetiers; 
Maigre  festin;  mais  vous  étiez, 
La  fauvette  et  toi,  les  convives. 


SOS  LA     VIE     LITTKRAIRE. 

Si,  rousse  cl  roiij;<',  le  bouda 
La  marilorne  de  l'auberge, 
Tu  voyais  en  leur  neige  vierge 
Les  trois  déesses  de  l'Ida!... 


C'esl  CnluUc  Mondes  qui  invoquait  avec  ce  lyrisme 
fralcrnel  le  [toèle  dont  il  fut  le  confrère  et  l'ami  au 
k'iiips  ancien  du  Parnasse  et  des  parnassiens. 

Albert  Glaligny  n'est  mort  iiiie  depuis  dix-liiiil  ans, 
mais  son  exislenee  semble  reculée  d;ius  un  passé  pro- 
fond, et  il  semble  plus  proche  de  Destin  et  de  l'Étoile 
que  des  comédiens  qui  donnent  aujourd'hui  des  repré- 
sentations en  province.  Ses  aventures  rappellent  les 
comédiens  pittoresques  de  Le  Sage  et  de  Scarron,  dont 
lu  race  est  maintenant  éteinte. 

C'était  un  grand  et  maigre  garçon  à  longues  jambes 
terminées  par  de  longs  pieds.  Ses  mains,  mal  emman- 
chées, étaient  énormes.  Sur  sa  face  imberhe  et  osseuse 
s'épanouissait  une  grosse  houche,  largement  fendue, 
hardie,  affectueuse.  Ses  yeux,  retroussés  au-de>sus  des 
pommelles  rouges  et  saillantes,  restaient  gais  dans  la 
fièvre.  M.  Louis  Labat,  qui  a  recueilli  des  souvenirs 
conservés  à  Bayonne  depuis  1867,  dit  qu'il  était  taillé 
à  coups  de  serpe,  en  façon  d'épouvantail.  Quand  je  le 
vis,  quatre  ans  plus  tard,  il  était  tout  <à  fait  décharné. 
Sa  peau,  que  la  bise  et  la  fièvre  avaient  travaillée, 
s'écorchait  sur  une  charpente  robuste  et  grotesque. 
Avec  son  inuDcente  effronterie,  ses  appétits  jamais  satis- 
faits et  toujours  en  éveil,  son  grand  besoin  de  vivre, 
d'aimer  et  de  chanter,  il  représentait  fort  bien  Panurge. 


ALBERT     GLATIGXY.  309 

C'était  Panurge,  mais  Païuirge  dans  la  lune.  Cet 
étrange  garçon  avait  la  tète  pleine  de  visions.  Tous  les 
héros  et  toutes  les  dames  romantiques,  en  robe  de 
brocart,  en  habit  Louis  XIII,  se  logèrent  dans  sa  cer- 
velle, y  vécurent,  y  chantèrent,  y  dansèrent;  co  fut  une 
sarabande  perpétuelle.  Il  ne  vit,  n'entendit  jamais  nuire 
chose,  et  ce  monde  sublunaire  no  parvint  jamni>  que 
très  vaguement  à  sa  connaissance.  Aussi  n'y  cliercha-t-il 
jamais  aucun  avantage  et  n'y  sut-il  éviter  aucun  danger. 
Pendant  qu'il  traînait  en  baillons  sur  les  roules  et  que 
le  froid,  la  faim,  la  maladie  le  ruinaient,  il  vi\ail  dans  un 
rêve  enchanté.  Il  se  voyait  vêtu  de  velours  el  de  drap  d'or, 
buvant  dans  des  coupes  ciselées  par  Benvenulo  Cellini 
à  des  duchesses  d'Esté  et  de  Ferrare,  qui  l'iiimaient. 

Il  avait  coutume  de  dire  qu'il  était  fils  d'un  gendarme 
et  môme  il  se  plaisait  à  conter  que,  s'en  étant  allé  avec 
des  comédiens  errants,  il  avait  emporté  les  bollcs  de 
son  père.  Il  lui  advint  même  de  traverser  les  landes  à 
pied  avec  l'ingénue  dont  les  chaussures  trop  fines  se* 
déchirèrent  dans  le  sable.  Ému  de  pitié,  Glaligny  lui 
donna  les  bottes  du  gendarme.  Toutefois,  l'extrait  de 
naissance  du  poète,  publié  par  M.  Léon  Braijueliais,  est 
ainsi  rédigé  :  «  Joscph-Albert-Alexondre  Glaligny,  né  à 
Lillebonne,  le  21  mai  1849,  de  l'union  de  Joseph-Séna- 
teur Glaligny,  ouvrier  charpentier,  en  celle  vdie,  et  de 
Rose-Alexandrine  Masson,  couturière  audit  lieu.  » 

Il  résulte  de  ce  document  que  Joseph-Sénateur  Gla- 
ligny, de  Lillebonne,  était  charpentier  quand  un  fils  lui 
vinl,  qui  devait  être  poète.  Il  n'était  pas  gendarme  alors. 


310  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

Mais,  comme  le  l'ail  observir  M.  Léon  Rraquehais,  il  le 
devint  plus  lard.  El,  s'il  en  faut  croire  Théodore  de  Ban- 
ville, ce  gendarme  élail  brave  comme  un  lion  et  cultivait 
des  roses. 

Son  lils  Albert  devint  petit  clerc  d'iiuissier,  puis 
appronli  typographe.  Il  travaillait  dans  une  imprimerie 
à  Ponl-Audemer,  (juand  une  troupe  de  comédiens 
ambulants  vint  (h)nnor  des  représentations  dans  celle 
ville.  11  prit  sa  place  au  parterre.  Que  vit-il  à  la  lumière 
des  quinquets?  De  pauvres  diables  jouant  les  grands  sei- 
gneurs, des  meurl-de-faim  en  bottes  molles,  des  loques, 
des  grimaces? Non  pas,  certes!  Il  vit  un  monde  de  splen- 
deurs et  de  magnificences.  Les  paysages  tachés  d'huile, 
les  ciels  crevés,  lui  révélaient  la  nature.  Ces  grands 
mots  mal  dits  lui  enseignaient  la  passion;  ses  yeux 
étaient  dessillés;  il  voyait,  il  croyait,  il  adorait.  C'est 
avec  Fardeur  d'un  néophyte  qu'il  reçut  le  baptême  de 
la  halle  et  qu'il  entra  dans  la  confrérie.  MM.  les  comé- 
diens furent  bons  princes  et  estimèrent  que  l'apprenti 
imprimeur  saurait  les  souffler  aussi  bien  qu'un  autre. 
Ils  lui  permirent  même  de  s'essayer  au  besoin  dans 
le  comique  et  dans  le  tragique.  Son  ambition  n'était 
pas  de  s'enfariner  le  visage,  d'avoir  sur  la  nuque  un 
papillon  au  bout  d'un  fil  de  fer  et  de  recevoir  agréable- 
ment des  coups  de  pied,  mais  bien  de  porter  le  feutre  à 
plume,  de  se  draper  dans  la  cape  espagnole  et  de  traîner 
la  rajiicre  funeste  aux  traîtres.  Or,  sa  face  de  carême, 
son  corps  long  comme  un  jour  sans  pain,  ses  pieds  inter- 
luinables  qui  le  précédaient  de  longtemps  sur  la  scène. 


ALBERT    GLATIGNY.  3H 

faisaient  de  lui  un  personnage  tout  à  fait  incongru  sous 
le  velours  et  la  soie.  Et  quand  vous  saurez  que,  doué  du 
plus  pur  accent  normand,  du  parler  traînant  de  Bernay, 
il  était  en  outre  affecté  d'un  bredouillement  qui  lui  fai- 
sait manger  la  moitié  des  mois,  vous  reconnaîtrez  qu'il 
fut  sifflé  et  hué  en  toute  justice,  bien  que  poète  lyrique. 
Car,  chemin  faisant,  dans  Alençon,  il  s'aperçut  qu'il 
était  poète,  après  avoir  lu  les  Ode?,  funambulesques,  et 
tout  de  suite  il  lit  des  vers  exquis  et  superbes.  «  Des 
vers  avec  leur  musique  »,  dit  son  bon  maître  Théo- 
dore de  Banville.  Et,  ce  qui  rendit  sa  vie  impossible  et 
chimérique,  c'est  que,  n'ayant  pas  d'autre  ressourcf;  que 
de  composer  des  vers  excellents  et  de  jouer  fort  mal  la 
comédie,  il  voulait  manger  cependant,  voir  le  soleil  de 
Dieu  et  jouir  des  bienfaits  de  la  civilisation  dans  une 
certaine  mesure.  Afin  que  son  roman  fût  complet,  en 
plein  hiver,  habillé  tout  le  long  de  nankin,  il  s'éprit 
d'amour  pour  une  princesse  de  théâtre,  qui  malheu- 
reusement n'entendait  rien  aux  sentiments  poétiques. 
Abîmé  de  désespoir,  il  voulut  se  plonger  son  canif  dans 
le  cœur  et  se  fendit  le  pouce.  11  ne  faut  pas  croire  pour- 
tant qu'il  fut  très  malheureux.  Sa  misère  était  grande, 
mais  il  ne  la  sentait  pas.  Il  aimait  sa  vie  vagabonde  et  il 
y  exerçait  largement  celte  verve  picaresque  qui  anime 
sa  poésie.  On  en  peut  juger  par  le  joli  sonnet  irrégulier 
que  voici  : 

La  route  est  gaie.  On  est  descendu.  Les  chevaux 
Soufflent  devant  l'auberge.  On  voit  sur  la  voiture 
Des  objets  singuliers  jetés  à  l'aventure; 
Des  loques,  une  pique  avec  de  vieux  chapeaux. 


312  LA   vu:    Lri-Ti:i;Ai  UK. 

Une  femme,  en  riant,  écoute  les  propos 
Amoureux  d'un  prand  drôle  à  la  mai^'re  slruclure. 
Le  père  noble  boit  cl  le  condueleur  jure. 
Le  village  s'émeut  de  ces  profils  nouveaux. 

En  route!  et  l'on  repart.  L'un  sur  l'impéiiale 
Laisse  pendre  une  jambe  exagérée.  Au  loin 
Le  soleil  luil,  et  l'air  est  plein  d'odeur  (K-  foin. 

Destin  rêve,  à  demi  couché  sur  une  malle, 
Et  le  roman  comique  au  coin  de  la  forél 
Tourne  un  chemin  rapide  et  creux,  et  di.s])araît. 

En  relisant  une  notice  déjà  bien  ancienne  que  j'ai 
faite  sur  Alliert  Glatigny,  j'y  retrouve  quelques  histo- 
riettes qui  couraient  au  lendemain  de  sa  mort.  Je  ne  les 
donne  pas  pour  littéralement  vraies;  mais  si  elles  sont 
légond;iires,  elles  appartiennent  à  la  b-gende  de  la  pre- 
mière heure,  qui  contient  toujours  be.iucoup  de  vérité. 
Et  puis,  elles  sont  amusantes.  C'est  une  raison  pour  les 
conter.  Il  faut  bien,  de  temps  à  autre,  divertir  les  hon- 
nêtes gens. 

Je  vous  dirai  donc,  sur  la  foi  des  meilleurs  auteurs, 
que.  se  trouvant  à  Paris,  Glatigny  obtint  du  directeur 
des  BûuITcs  le  rôle  du  Passant  dans  les  Deux  Aveugles. 

C'est  un  rôle  muet.  Ce  passant  met  un  sou  dans  le 
chapeau  d'un  aveugle  et  ne  dit  rien.  On  aflirme,  et  je 
le  crois  sans  peine,  qu'un  soir  Glatigny  n'avait  pas  un 
centime.  En  cette  conjoncture,  il  retourna  ses  goussets 
et  dit  :  «  Je  n'ai  rien  à  vous  donner  aujourd'hui,  mon 
brave  homme.  »  Cette  phrase  lui  valut  une  forte 
amenilc,  mais  le  comédien  avait  trouvé  un  elfet  et  il  en 
coLCCvil  un  juste  orgueil. 


ALBERT     GLATIGXY.  313 

Vers  le  même  temps  il  joua,  auTliéàlre-Lyriqiie,  dans 
VOthello  d'Alfred  de  Vigny,  le  Iroisiùme  séualeur.  Il 
avait  à  dire  un  vers  et  demi  el  touchait  deux  francs  par 
soirée. 

Mais  voici  le  trait  le  plus  mémorable  de  sa  vie  dr;i- 
matique.  C'était  dans  je  ne  sais  quelle  sous-préfcclure. 
On  jouait  Andromaque,  pour  le  malheur  de  Racine. 
Glatigny  tenait  le  rôle  modeste  de  Pylade  el  il  n'y  bril- 
lait pas.  Mécontent  de  son  succès  et  persuadé,  en  bon 
romantique,  que  le  texte  de  Racine  était  insuffisant,  il  y 
ajouta  une  beauté.  Dans  la  scène  ii  de  l'acte  III,  annon- 
çant l'entrée  d'Hermione  (je  ne  sais  quelle  était  cette 
Hermione;  le  ciel  lui  accorde  de  ravauder  en  paix  les 
bas  de  sa  famille!)  Te  Pylade  de  basse  Normandie  récita 
les  trois  vers  écrits  par  Fauteur  à'Andromaque  et  en 
ajouta  deux  autres  tout  à  fait  étrangers  au  texte  : 
«  Gardez,  dit-il, 

Gardez  qu'avant  le  coup  votre  dessein  n'éclate; 
Oubliez  jusque-là  qu'Hermione  est  ingrate; 
Oubliez  votre  amour.  Elle  vient,  je  la  vois 
Et  si  celle  du  sang  n'est  point  une  chimère, 
Tombe  aux  pieds  de  ce  sexe  à  qui  tu  dois  ta  mère. 

L'effet  de  ces  deux  derniers  vers,  soudés  au  texte  de 
Racine,  fut  merveilleux.  Les  lettrés  de  la  petite  ville  se 
sentirent  transportés  d'admiration,  et  le  sous-préfet  lui- 
même  donna  le  signal  des  applaudissements. 

Albert  Glatigny  avait  un  cœur  d'or.  Les  jours  où  il 
dînait,  il  partageait  son  repas  avec  Toupinel,  qui  était 
un  petit  griffon  errant  et  maigre  comme  son  maître. 
IV.  IS 


314  LA     VIE     LITTK IIAIRE. 

M.  Louis  Labat  a  conservé  dans  le  Bulletin  de  la 
Société  des  sciences  et  arts  de  Barjoune  le  souvenir  de 
Toujiinel. 

tt  Les  jours  de  paye,  nous  dit-il,  étaient  jours  d'orgie 
pour  Glatigny  et  l'elui  qu'il  avait  élevé  au  rang  d'ami 
intime.  L'un  suivant  l'autre,  ils  s'en  allaient,  rasant 
les  murs  de  la  ville,  droit  au  café  Farnié,  —  lui  en  une 
sorte  d'exlase,  le  cœur  plein  des  soixante-dix  bienheu- 
reux francs  qu'il  venait  de  toucher.  Gravement,  il  s'as- 
seyait devant  une  table  solitaire,  Toupinel  lui  faisant 
face,  et  commandait  deux  côtelettes.  Les  deux  côtelettes 
servies,  toutes  fumantes,  c'était  un  spectacle  ridiru'e- 
ment  drôle,  à  la  fois,  et  touchant  de  voir  ce  grand  garçon 
naïf  découper  en  menues  tranches  la  part  de  son  cama- 
rede,  lui  en  offrir  avec  des  tendresses  toutes  mater- 
nelles chaque  bouchée  et,  mélancolique,  regarder  s'en- 
voler en  claires  spirales  la  fumée  de  son  assielle,  ce 
pendant  que  le  griffun,  posté  sur  son  siège,  dégustait  en 
gourmet  la  moindre  bribe  de  ce  festin.  Du  coup,  c'était 
pour  un  mois  qu'il  en  fallait  prendre.  Toupinel,  sans 
doute,  en  avait  conscience  :  aussi  se  gardait-il  de  perdre 
une  minute.  Par  rare  occurrence,  ces  aubaines  se  renou- 
velaient parfois,  mais  à  des  périodes  essentiellement 
variables.  » 

Je  n'ai  pas  connu  Toupinel,  qui  dut  terminer  sa  vie 
errante  vers  1868.  Mais  j'ai  connu  Goselte,  qu'un  sonnet 
a  rendue  immortelle.  Goselte  était  de  race  douteuse  et 
de  mine  commune,  mais  elle  avait  beaucoup  d'esprit  et 
de  cœur.  Durant  plusieurs  années,  on  ne  put  voir  Gla- 


ALBERT     GLATIGNY.  315 

tigny  sans  Coselte.  Dans  une  lettre  où  le  pauvre  comé- 
dien raconte  avec  une  gaieté  courageuse  les  souffrances 
et  les  mauvais  traitements  qu'il  a  endurés,  il  ajoute  : 
«  Ma  pauvre  petite  chienne  a  reçu  un  coup  de  pied  dans 
le  ventre  qui  a  failli  la  tuer.  Pour  le  coup,  j'ai  pleuré.  » 
Les  circonstances  dans  lesquelles  Cosette  fut  traitée  avec 
celte  brutalité  sont  singulières.  Elles  ont  été  racontées 
tout  au  long  dans  le  Temps  du  17  janvier  1891,  en  pre- 
mière page.  Je  les  rappellerai  très  sommairement  d'après 
la  version  que  le  poète  en  a  donnée  lui-môme  dans  un 
petit  livret  aujourd'hui  introuvable,  qui  s'appelle  le /oi^r 
de  Van  d'un  vagabond. 

Le  l^""  janvier  1869,  après  bien  des  aventures  de 
grands  chemins,  Glatigny,  qui  se  trouvait  alors  à  Boco- 
gnano,  en  Corse,  fut  arrêté  par  un  gendarme  et  mis  au 
cachot  où  il  resta  enfermé  quatre  jours  sous  l'inculpa- 
tion d'avoir  assassiné  un  magistrat.  Le  gendarme  t'avait 
pris  pour  Jud,  qu'on  cherchait  partout  et  qu'on  ne  trou- 
vait nulle  part,  pour  la  raison  suffisante  qu'il  n'existait 
pas.  Le  gendarme  de  Bocognano  était  comme  les  chiens 
de  garde,  il  n'aimait  pas  les  gens  mal  habillés  et  ses  soup- 
çons s'éveillèrent  au  seul  aspect  des  braies  et  de  la  veste 
sordides  du  poète-comédien.  C'est  du  moins  ce  que  révèle 
le  procès-verbal  d'arrestation  dans  lequel  on  lit  ceci  : 

«  Nous  avons  remarqué  cet  individu  dont  son  aspect 
nous  a  paru  fugitif.  » 

Et,  ce  qui  est  singulier,  il  se  trouva  un  juge  sup- 
pléant pour  répondre  :  «  Oui,  oui,  effectivement,  effec- 
tivement »  à  cette  observation  de  la  gendarmerie,  et 


316  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

faire  mellre  Glali^^nv  aux  f(Ts,dans  un  cachot  où  Coselle 
(jL'feiiflil  coura^^eusemonl  son  maître  contre  les  rats  qui 
voulaient  le  dévorer.  Il  élail  déjà  alleinl  de  la  phtisie 
dont  il  devait  mourir,  et  sou  étal  s'aggrava  dans  la  prison 
malsaine  de  Bocognano. 

De  retour  an  }>ays  normand  en  1870,  il  y  trouva  une 
jeune  fille  qui  y  fuyait  l'invasion  allemande,  mademoi- 
selle Emma  Dennie.  Elle  l'aima  pour  son  bon  cœur, 
pour  son  talent  de  poète,  et  surtout  parce  qu'il  était 
malheureux.  Elle  consentit  à  l'épouser  et,  atteinte  du 
même  mal,  elle  se  fit  sa  garde-malade.  Celte  charmante 
femme  donna  un  foyer  au  pauvre  vagabond,  revenu, 
hélas  !  de  toutes  ses  courses.  Après  la  guerre,  ils  allèrent 
tous  deux  habiter  à  Sèvres,  près  Paris,  une  petite  maison 
au  pied  du  coteau,  sur  le  bord  d'un  chemin  en  pente, 
raviné  par  les  pluies. 

C'est  là  qu'Albert  Glatigny  mourut  le  16  avril  1873, 
dans  sa  trente-i'inquième  année.  Il  avait  écrit  : 

...  Que  l'on  m'enterre  un  malin 

De  soleil,  pour  que  nul  n'essuie, 

Suivant  mon  cortège  incertain, 

De  vent,  de  bourrasque  ou  de  pluie; 

Car  n'ayant  jamais  fait  de  mal 

A  quiconque  ici,  je  désire, 

Quand  mon  cadavre  sépulcral 

Aura  la  pâleur  de  la  cire, 

Ne  pas,  en  m'en  allant,  occire 

Des  suites  d'un  rhume  fâcheux 

Quelque  pauvre  dévoué  sire 

Qui  suivra  mon  corps  de  faucheux. 

Ses  amis  le  conduisirent  au  cimetière  de  Sèvres  (il 
m'en  souvient)  par  une  de  ces  matinées  de  printemps, 


ALBERT     GLATIGN  Y.  317 

mêlées  de  pluie  et  de  soleil,  qui  ressemblent  à  un  sou- 
rire dans  des  larmes. 

Il  laissait  les  vers  brillants  des  Vignes  folles  et  des 
Flèches  d'or.  Gomme  poète,  Glaligny  procède  de  Ban- 
ville, avec  une  nuance  d'originalité.  Et  en  art  il  faut 
saisir  la  nuance.  L'œuvre  de  ce  poète  a  son  prix  et  sa 
valeur,  et  la  municipalité  de  Lillebunne  a  été  bien  ins- 
pirée en  bonorant  la  mémoire  de  son  enfant  qui  fut 
pauvre  et  qui,  dans  sa  vie  innocente,  oublia  tous  ses 
maux  en  ebantant  des  cliansons. 


18. 


M.  MARCEL   SCHWOB  ' 


Il  y  a  beaucoup  moins  de  lecteurs  pour  les  nouvelles 
que  pour  les  romans,  par  celte  raison  suffisnute  que 
seuls  les  délicats  savent  goûter  une  nouvelle  exquise, 
tandis  que  les  gloutons  dévorent  indislinctement  les 
romans  bons,  médiocres  ou  mauvais.  Il  n'est  pas  de 
feuilleton,  si  fade  ou  si  coriace,  qui  ne  soit  avalé  jusqu'à 
la  dernière  tranche  par  quebjue  pauvre  d'esprit  affamé 
de  grosse  littérature. 

Les  gloutons  sont  nombreux  en  ce  monde  terraqué 
où  l'on  mange.  Pour  neuf  lecteurs  sur  dix,  un  roman 
est  un  plat  dont  ils  s'empiffrent  et  dont  ils  veulent  avoir 
par-dessus  les  oreilles.  Aussi  les  fournisseurs  ordinaires 
du  public  ont-ils  un  tour  de  main  incomparable  pour 
fabriquer  des  romans  compacts  et  lourds  comme  des 
pâtés.  Ils  vous  bourrent  leur  clientèle,  ils  vous  la  gavent 
jusqu'à  la  rendre  slupide.  Ils  connaissent  leur  monde. 

1.  Cœur  double,  avec  une  préface,  1  volume. 


M.    MARCEL    SCHWOB.  319 

Le  vrai  liseur  de  romans  demande  seulement  qu'on 
l'abêtisse. 

Celui-là  lit  un  roman  dans  sa  soirée  et  il  serait  bien 
incapable  de  lire  autre  cbose  qu'un  roman.  Il  lit  1res 
vile,  car  rien  ne  l'arrête,  et  quand  il  a  fini  il  ne  sait 
plus  ce  qu'il  a  lu.  Ce  genre  de  lecteur  n'est  p;is  rare,  et 
c'est  pour  lui  que  nos  bons  faiseurs  travaillent. 

Il  n'y  aurait  pas  grand  mal  à  cela  si,  pour  grossir 
leur  clientèle,  des  écrivains  de  talent  ne  s'obstinaient  à 
produire  roman  sur  roman  et  ne  s'étudiaient  à  dire  en 
quatre  cents  pages  ce  qu'ils  eussent  mieux  dit  en  vingt. 
Je  ne  me  plains  pas  des  mauvais  romans,  faits  sans 
art  pour  les  illettrés.  Tout  innombrables  qu'ils  sont,  ils 
ne  comptent  pas.  Je  me  plains  de  voir  paraître  tant  de 
romans  médiocres,  écrits  par  des  gens  de  quelque  valeur 
et  lus  par  un  public  cultivé.  On  en  publie,  de  ceux-là, 
jusqu'à  trois  et  quatre  par  semoine  et  c'est  un  flot 
montant  qui  nous  noie.  J'admire  que  des  gens  de  bon 
sens,  intelligents  et  qui  ne  sont  pas  sans  lecture,  se 
flattent  d'avoir  tous  les  ans  à  faire  au  public  un  récit  en 
un  volume  in-18  Jésus,  et  qu'ils  se  livrent  de  gaieté  de 
cœur  à  ce  genre  de  travail  sans  songer  que  notre  siècle, 
en  le  supposant  à  cet  égard  plus  heureux  que  les  précé- 
dents, laissera  après  lui  tout  au  plus  une  vingtaine  de 
romans  lisibles.  C'est  pourtant,  si  Ton  y  songe,  une 
excessive  prétention  que  de  vouloir  imposer  une  l'ois 
l'an  au  monde  trois  cent  cinquante  pages  de  choses  ima- 
ginaires! Que  le  conte  ou  la  nouvelle  est  de  meilleur 
goût!  Que  c'est  un  moyen  plus  délicat,  plus  discret  et 


3-20  LA    VIE     LITTERAIRE. 

jilus  sur  de  plaire  aux  f^eiis  d'espril,  donl  la  vie  est 
occupée  et  qui  savent  le  prix  des  iieures!  La  j)remière 
politesse  de  l'écrivain,  n'est-ce  point  d'être  bref?  La 
nouvelle  suffit  à  tout.  On  y  peut  renfermer  beaucoup 
de  sens  en  peu  de  mots.  Une  nouvelle  bien  faite  est  le 
régal  des  connaisseurs  et  le  conlenlemenl  des  difficiles. 
C'est  l'élixir  et  la  quintessence.  C'est  l'onguent  précieux. 
J'admire  infiniment  Balzac;  je  le  liens  pour  le  plus 
granil  historien  de  la  France  moderne  qui  vil  tout  entière 
dans  son  œuvre  immense.  Mais  à  la  Cousine  BoAie  et 
au  Père  Goriot  je  préfère  encore,  pour  l'art  el  le  tour, 
telle  simple  nouvelle  :  la  Grenadière,  par  exemple,  ou 
la  Femme  abandonnée.  Aussi  je  ne  crois  pas  donner 
une  médiocre  louange  à  M.  Marcel  Schwob  en  disant 
qu'il  vient  de  publier  un  excellent  recueil  de  nouvelles. 
M.  Marcel  Schwob  a  intitulé  son  livre  Cœur  double^  et 
je  n'en  conçois  pas  très  bien  les  raisons,  même  après 
qu'il  les  a  déduites  dans  sa  préface.  Cette  préface  me 
plaît,  pvirce  qu'on  y  parle  d'Euripide  et  de  Shakespeare 
et  qu'elle  respire  un  amour  fervent  des  lettres.  Mais  je 
n'ose  me  flaller  de  l'avoir  bien  comprise.  M.  Marcel 
Schwob,  comme  un  nouvel  Apulée,  affecte  volontiers  le 
ton  d'un  mysle  littéraire.  Il  ne  lui  déplaît  pas  qu'au 
banciuet  des  Muses  les  torches  soient  fumeuses.  Je  crois 
même  qu'il  serait  un  peu  fâché  si  j'avais  pénétré  trop 
facilement  les  mystères  de  son  éthique  et  les  silencieuses 
orgies  de  son  esthétique. 

Il  est  très  occupé  d'Arislote  qui  voulait  que  le  poète 
tragique  corrigeât  la  terreur  par  la  pitié,  et  il  se  Halte 


M.    MARCEL    SCHWOB.  321 

d'avoir  observé  clans  son  Cœur  double  ce  précepte  du 
Slagirite.  Il  peut  avoir  raison,  mais  c'est  une  raison  qui 
ne  me  frappe  pas,  et  je  ne  sais  pas  démêler  le  lien  mys- 
térieux qui,  dans  sa  pensée,  unit  ses  contes  et  en  fait 
un  tout  indivisible.  Je  ne  connais  pas  M.  Marcel  Schwob. 
On  me  dit  qu'il  est  très  jeune,  et,  à  ce  compte,  sa  pré- 
face peut  passer  pour  une  folie  charmante  de  jeunesse. 
A  son  âge.  je  n'étais  pas  content  quand  je  n'avais  pas 
expliqué  l'univers  dans  ma  matinée,  sous  les  platanes 
du  Luxembourg.  En  ce  temps-là  j'aurais  été  capable,  je 
crois,  (le  faire  une  préface  comme  celle  de  M.  Marcel 
Sclnvob,  le  talent  mis  à  part,  bien  entendu.  Je  ne  parle 
que  de  la  générosité  tumultueuse  des  idées  générales. 
Mais  il  n'y  a  que  M.  Marcel  Schwob  pour  écrire  tout 
jeune  des  récits  d'un  ton  si  ferme,  d'une  marche  si 
sûre,  d'un  sentiment  si  puissant.  Il  nous  avait  promis 
la  Terreur  et  la  Pitié.  Je  n'ai  guère  vu  la  Pitié.  Mais 
j'ai  senti  la  Terreur.  M.  Marcel  Schwob  est  dès  aujour- 
d'hui, un  maître  dans  l'art  de  soulever  tous  les  fantômes 
de  la  peur  et  de  donner  à  qui  l'écoute  un  frisson  nou- 
veau. Bien  qu'il  procède  parfois  dEdgar  Poë  et  de 
Dickens  (l'influence  de  Dickens  est  sensible  dans  un 
Squelette)^  bien  qu'il  montre  une  aptitude  naturelle  et 
méthodique  à  calquer  les  formes  d'art  les  plus  diverses, 
bien  que  tel  de  ses  contes  soit  du  Pétrone  très  réussi, 
que  tel  autre  rappelle  les  apologues  orientaux  de  l'abbé 
Blanchet  et  que  tel  autre  semble  tiré  d'un  livre  boud- 
dhiste, il  est  original,  il  a  une  manière  composite  qui 
lui  est  propre,  et  il  a  trouvé  un  genre  de  fantastique 


322  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

sincère  et  porsimnel.  11  serait  assez  iliflicile  de  définir 
ce  fanlasliqiie  el  d'en  montrer  les  ressorts.  M.  Marcel 
Scliwol»  semble  peu  crédule.  Il  ne  donne  point  dans  le 
merveilleux  de  ce  temps-ci.  Il  est  tout  à  fait  brouillé 
avec  les  spiriles  et.  loin  di'  rcvriir  l'uis  prali'jues  de 
poésie  et  de  passion,  comme  l'a  fait  M.  Gilherl-Au^'us- 
lin  Thierry  dans  sa  Rcdiviva,  il  se  moque  de  M.  Médium 
avec  une  massive  et  terrible  gaieté  qui  seni  un  peu  Taie 
et  le  gin.  Quant  aux  mages,  si  nombreux  aujourd'hui  et 
si  vaillants  à  écrire  de  gros  traités,  il  doute  de  refficacité 
de  leur  science,  à  juger  par  ce  qu'il  dit  (tlans  le  conte 
des  (Eufs)  de  Nébuloniste,  magicien  d'un  certain  roi 
de  féerie.  «  C'était  un  élève  des  mages  de  la  Perse;  il 
avait  digéré  tous  les  préceptes  de  Zoroastre  el  de  Gakyâ- 
mouni,  il  était  remonté  au  berceau  de  toutes  les  reli- 
gions et  s'était  pénétré  de  la  morale  supérieure  des 
gymnosophistes.  Mais  il  ne  servait  ordinairement  au  roi 
qu'à  lui  tirer  les  cartes  ».  C'est  tout  ce  que  j'ai  pu  décou- 
vrir de  magie  dans  le  Cœur  double^  et  l'on  n'y  voit 
point,  comme  chez  M.  Joséphin  Peladan,  un  vieux  doc- 
teur allemand,  épris  d'esthétique,  visiter  la  nuit  en 
cori)S  astral  la  jolie  femme  qui  avait  eu  l'imprudence  de 
remettre  sa  jarretière  sous  la  fenêtre  où  il  prenait  le 
frais  en  songeant  à  l'Aphrodite  des  Gnidiens.  M.  Marcel 
Scliwob  n'est  point  tenté  par  les  nouvelles  hypothèses 
sur  Tau  delà.  Les  anciennes  le  laissent  aussi  incrédule. 
Son  fantastique  est  tout  intérieur;  il  résulte  soit  de  la 
construction  bizarre  des  cerveaux  qu'il  étudie,  soit  du 
pittoresque  des  superstitions  qui  hantent  ses  personnages, 


M.    MARCEL    SCHWOB.  323 

OU  tout  simplement  d'une  idée  violente  chez  des  gens 
très  simples.  Il  ne  nous  montre  ni  spectres  ni  fantômes  ; 
il  nous  montre  des  hallucinés.  Et  leurs  iiallucinalions 
suffisent  à  nous  épouvanter.  Rien  de  plus  effrayant  que 
ce  riche  affranchi  romain,  cet  autre  Trimalcion,  qui  a 
vu  des  slryges  dévorer  un  cadavre  : 

Soudain,  le  chant  du  coq  me  fit  tressauter  et  un  souffle 
glacé  du  vent  matinal  froissa  les  cimes  des  peupliers. 
J'étais  appuyé  au  mur;  par  la  fenêtre,  je  voyais  le  ciel 
d'un  gris  plus  clair  et  une  traînée  blanctie  et  rose  du  côté 
de  l'Orient.  Je  me  frottai  les  yeux,  et  lorsqueje  regardai 
ma  maîtresse,  que  les  dieux  m'assistent!  je  vis  que  son 
corps  était  couvert  de  meurtrissures  noires,  de  taches 
d'un  bleu  sombre,  grandes  comme  un  as —  oui,  comme 
un  as  —  et  parsemées  sur  toute  la  peau.  Alors  je  criai 
et  je  courus  vers  le  lit;  la  figure  était  un  masque  de  cire 
sous  lequel  on  vit  la  chair  hideusement  rongée;  plus  de 
nez, plus  de  lèvres,  ni  déjoues,  plus  d'yeux;  les  oiseaux 
de  nuit  les  avaient  enfilés  à  leur  bec  acéré,  comme  des 
prunes.  Et  chaque  tache  bleue  était  un  trou  en  enton- 
noir, où  luisait  au  fond  une  plaque  de  sang  caillé;  et 
il  n'y  avait  plus  ni  cœur,  ni  poumons,  ni  aucun  viscère; 
car  la  poitrine  et  le  ventre  étaient  farcis  avec  des  bou- 
chons de  paille. 

Voyez  aussi  le  conte  des  trois gabelous  bretons  qui  pour- 
suivent enmer  legalionducapitaineJeanFlorin.  Ce  galion, 
chargé  des  trésors  de  Montezuma,  ne  débarquait  jamais. 
Là  encore,  dans  cette  histoire  de  vaisseau  fantôme ,  la  terreur 
est  produite  par  une  superstition  grossière  et  poétique  que 
le  conteur  nous  oblige  à  partager  avec  les  trois  marins. 

On  peut  dire  de  M.  Marcel  Schwob,  comme  d'Ulysse, 
qu'il  est  subtil  et  qu'il  connaît  les  mœurs  diverses  des 
hommes.  Il  y  a  dans  ses  contes  des  tableaux  de  tous  les 


324  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

temps,  depuis  ré[io<|ue  de  la  pierre  polie  jusqu'à  nos  jours. 
Mais  M.  Marcel  Sclnvob  a  un  goût  spécial,  une  prédilec- 
tion pour  les  êtres  très  sim|)les,  héros  ou  criminels,  en  qui 
les  idées  se  projettent  sans  nuances  en  tous  \iïs  et  crus. 

Je  ne  sais  s'il  est  Breton,  son  nom  ne  scmlde  pas  l'in- 
diquer, mais  ses  fij^ures  les  mieux  dessinées,  du  trait  le 
p!u>  [lilloresijue  et  le  plus  sympallii(iue,  sont  des  Bre- 
tons, soldats  ou  marins.  (Voir  Poder,  les  Aoces  d'Ary, 
Pour  iMilo,  les  T7wis  Gabclous.) 

En  tout  cas,  ce  Breton  sait  au  besoin  parler  le  plus 
pur  argot  parisien.  Il  emploie  la  langue  verte,  autant 
que  j'en  puis  juger,  avec  une  élégance  que  M.  Yictor 
3Ieusy  lui-môme  pourrait  envier. 

Il  aime  le  crime  pour  ce  qu'il  a  de  pittoresque.  II  a  fait 
de  la  dernière  nuit  de  Cartouche  à  la  Coui  tille  un  tableau 
à  la  manière  de  Jeaurat,  le  peintre  ordinaire  de  maiirselle 
Javolte et  demam'selleManon,avecjenesais  quoi  d'exquis 
que  n'a  pas  Jeaurat.  Et  dans  ses  études  de  nos  boulevards 
extérieurs,  M.  Marcel  Schwob  rappelle  les  croquis  de 
Raffaelli,  (ju'il  passe  en  poésie  mélancolique  et  perverse. 

Que  dire  enfin?  11  y  a  près  de  quarante  contes  ou  nou- 
velles dans  Cœur  double.  Ces  nouvelles  sont  toutes  ou 
rares  ou  curieuses,  d'un  sentiment  étrange,  avec  une 
sorte  de  magie  de  style  et  d'art.  Cinq  ou  six,  les  Stryges, 
le  Dom,  la  Vendeuse  d'ambre^la  Dernière  Nuit^  Poder, 
Fleur  de  cinq  pierres,  sont  en  leur  genre  de  vrais  cbefs- 
d'œuvre. 


MADAME    DE   LA    SABLIÈRE 

d'apkès   des   documents   inédits 


I 


On  m'a  communiqué  cinquante-trois  lellres,  adressées 
par  madame  de  la  Sablière  à  l'abbé  de  Rancé,  du 
mois  de  mars  1687  au  mois  de  janvier  1693.  Celle 
correspondance  est  tout  à  fait  inédite.  Je  la  crois  as§ez 
précieuse  pour  être  offerte  au  public,  du  moins  dans 
ses  parties  les  plus  touchantes. 

Madame  de  la  Sablière  est  surtout  connue  pour  avoir 
accordé  à  La  Fontaine  une  hospitalité  gracieuse;  sa 
mémoire,  associée  à  celle  du  poète,  mérite  un  souvenir 
fidèle.  Au  reste,  cette  dame  est  par  elle-même  très 
intéressante.  Elle  avait  un  esprit  agile  et  curieux,  une 
âme  inquiète,  un  cœur  enflammé.  Elle  fit  de  sa  vie, 
comme  tant  d'autres  femmes,  deux  parts  consacrées,  la 
première  à  l'amour  profane,  la  seconde  à  l'amour  divin. 
IV.  19 


326  LA     VIE     LITTÉRAIRE. 

Sa  pénilence  souleva  quel(iuc  admiration  dans  celte 
société  accoutumée  à  voir  les  danies  faire  de  pareilles 
fins.  Jamais  conversion  ne  fut  plus  sincère  que  celle 
de  madame  de  la  Sablière.  Mais,  en  changeant  d'exis- 
tence, elle  ne  changea  point  de  cœur  et  l'on  peut  bien 
dire  qu'elle  aima  Dieu  comme  elle  avait  aimé  M.  de 
la  Fare.  Les  lettres  dont  je  parle  furent  écrites  après 
la  conversion.  Ce  sont  des  entreliens  spirituels  d'une 
extrême  ardeur  et  dont  la  monotonie  fatiguerait,  si  Ton 
ne  sentait  sous  le  vague  du  langage  les  élans  de  l'àme. 

Marguerite  Hessin,  née  d'une  famille  bourgeoise  et 
réformée,  épousa,  à  vingt-quatre  ans,  en  1654,  Antoine 
de  Rambouillet  de  la  Sablière,  fils  du  financier  Ram- 
bouillet qui,  titulaire  d'une  des  cinq  grosses  fermes,  avait 
tracé  à  grands  frais,  dans  le  faubourg  Saint-Antoine,  des 
jardins  magnifiques,  qu'on  nommait  les  Folies-Ram- 
bouillet. Antoine  de  la  Sablière  était  conseiller  du  roi 
et  des  finances,  régisseur  des  domaines  de  la  couronne 
et  assez  riche  pour  prêter  un  jour  quarante  mille  écus 
au  prince  de  Coudé.  Ils  eurent  trois  enfants  en  trois 
ans  :  Nicolas,  Faîne,  en  1656,  Anne,  la  cadette,  en  1657, 
Marguerite,  la  troisième,  en  1658. 

Il  y  avait  alors  des  femmes  savantes.  Madame  de  la 
Sablière  fut  de  celles-là  et  fit  figure  dans  le  groupe  des 
libertins  et  des  libertines.  Le  libertinage,  à  l'entendre 
comme  on  l'entendait  alors,  était  une  disposition  d'es- 
prit à  ne  croire  à  rien,  sans  le  dire  trop  haut.  Les 
libertins  formaient  une  petite  société  très  brillante.  Le 
roi  tolérait  leur  discrète  impiété  de  table  et  de  ruelle, 


MADAME     DE     LA     SABLIÈRE.  327 

bien  moins  dangereuse  pour  la  paix  de  l'Église  que  les 
fières  disputes  des  solitaires  de  Port-Royal. 

Pendant  que  M.  de  la  Sablière,  qui  était  aimable, 
faisait  (le  petits  vers  aux  dames,  sa  femme  se  jeta  avec 
ardeur  dans  la  philosophie  et  dans  les  sciences.  Le  vieux 
mathématicien  Piobervai  lui  donnait  des  leçons.  Sainl- 
Evremond  était  en  correspondance  avec  elle.  Bcrnier 
logeait  chez  elle,  Dernier,  qu'on  nommait  le  joli  phi- 
losophe, qui  avait  parcouru  la  Syrie,  l'Egypte,  Tlndo, 
la  Perse,  et  servi  de  médecin  à  Aureng-Zeb,  et  qui, 
étant  allé  partout,  revenu  de  tout,  avait  beaucoup  à 
dire,  étudiait  snns  cesse  et  ne  croyait  guère.  Il  fit  pour 
madame  de  la  Sablière  un  abrégé  du  système  de  Gas- 
sendi, son  mnître;  et  c'est  un  abrégé  qui  n'a  pas  moins 
de  huit  volumes. 

La  maison  de  madame  de  la  Sablière  était  l'hôtellerie 
des  savants.  Elle  y  recueillit  même  un  géomètre,  le  jeune 
Sauveur,  qui  devint  par  la  suite  un  des  plus  grands 
mathématiciens  français.  Passant  Armande  en  zèle  pour 
les  belles  connaissances,  elle  allait  le  matin  chez  Balancé 
faire  des  expériences  au  microscope  et  le  soir  assistait 
chez  le  médecin  Verney  à  une  dissection.  A  trente  ans, 
elle  était  illustre.  Le  roi  Sobieski,  de  passage  à  Paris, 
l'alla  voir.  Pour  tout  dire,  c'était  Vénus  Uranie  sur  la 
terre.  Elle  s'était  jetée  dans  la  science  avec  une  curio- 
sité dévorante,  et  toute  l'ardeur  d'une  âme  qui  ne  quittait 
les  choses  qu'après  les  avoir  épuisées.  Point  précieuse, 
pédante  moins  encore,  quoi  qu'en  ait  pensé  Boileau  après 
qu'elle  eut  blessé  son  amour-propre  de  rimeur. 


328  LA     VIE     LITTERAIRE. 

Boileaii  était  un  bon  liiimnniste,  d'un  esprit  judi- 
cieux, sans  grande  curiosité.  Il  s'enferma  toute  sa  vie 
dans  le  cercle  des  belles-lettres  et  resta  toujours  étranger 
aux  sciences  pliysiques  et  naturelles.  Aussi  lui  arrivail-il 
parfois  d'employer  dans  ses  vers  des  termes  savants  dont 
il  ignorait  le  sens.  Quand  madame  de  la  Sablière  lut 
les  Épîtres,  elle  s'arrêta,  dans  la  cinquième,  à  ces  vers  : 

Que,  l'astrolabe  en  main,  un  autre  aille  chercher 

Si  le  soleil  est  fixe  et  tourne  sur  son  axe, 

Si  Saturne  à  ses  yeux  peut  faire  un  parallaxe... 

Elle  marqua  de  l'ongle  cet  endroit  du  livre  et  se 
moqua  du  poète  qui  parlait  de  l'astrolabe  sans  savoir 
ce  que  c'était,  qui  disait  un  parallaxe  quand  il  fallait 
dire  avec  tous  les  savants  une  parallaxe  et  qui  semblait 
enfin  ne  pas  se  faire  une  idée  bien  exacte  du  cours  des 
planètes.  Le  régent  du  Parnasse,  pris  en  faute  comme 
un  écolier  et  corrigé  par  une  femme,  en  eut  du  dépit. 
Elle  le  jugeait  trop  ignorant;  il  la  jugea  trop  savante  et 
lui  garda  rancune.  Son  jugement  était  droit  et  son  cœur 
honnête;  mais,  cultivant  la  satire,  il  était  vindicatif  par 
profession.  Méditant  une  poétique  vengeance,  il  polit  et 
repolit  dans  sa  tête  quelques  vers  destinés  à  prendre 
place  dans  sa  satire  des  femmes.  Je  ne  saur;iis  dire  au 
coin  de  quel  bois,  selon  son  usage,  il  eu  attrapa  les 
rimes;  contentons-nous  d'affirmer  que  l'ombre  du  bon- 
homme Chrysale,  lui  tenant  lieu  de  muse,  en  fournit 
l'inspiration.  Le  poète  y  désignait,  sans  la  nommer 

cette  savante, 
Qu'estime  Roberval  et  que  Sauveur  fréquente. 


MADAME     DE     LA     SABLIÈRE.  329 

Et,  dans  son  envie  de  piquer  la  savanle  à  l'endroil 
sensible,  il  s'avisa  de  dire  que  l'aslronomie  lui  fali}i;uail 
les  yeux  et  lui  gâtait  le  teint.  D'où  vient,  s'écriait-il  dans 
un  mouvement  d'enthousiasme  calculé, 

D'où  vient  qu'elle  a  l'œil  trouble  et  le  teint  si  terni? 
C'est  que,  sur  le  calcul,  dit-on,  de  Cassini, 
Un  astrolabe  en  main,  elle  a,  dans  sa  gouttière, 
A  suivre  Jupiter  passé  la  nuit  entière. 

On  voit  que  l'astrolabe  lui  tenait  au  cœur  et  qu'il 
était  assez  content  de  faire  voir  qu'il  en  connaissait  enfin 
le  véritable  usage.  On  ne  sait  si  le  trait  eut  porté  et  si 
madame  de  la  Sablière  en  eût  été  blessée.  L'irrépro- 
chable Boileau,  satisfait  d'avoir  pu  se  venger,  ne  se 
vengea  pas.  Satis  est  potuisse  vlderi.  Il  garda  ses  vers 
en  manuscrit. 

Poète  de  bonne  compagnie,  il  ne  se  fût  pas  pardonné 
d'avoir  offensé  une  femme.  11  n'aurait  pas  eu,  du  reste, 
tous  les  rieurs  de  son  côté,  et  quelques  gentilshommes 
auraient  pu  payer  ses  rimes,  un  soir,  au  coin  d'une  rue, 
d'une  volée  de  bois  vert.  En  ce  temps-là,  c'était  assez 
l'usage.  Madame  de  la  Sablière,  sans  beaucoup  de 
beauté,  ce  semble,  ni  de  santé,  était  charmante  et  savait 
plaire.  Sa  maison  n'était  pas  ouverte  qu'aux  savants  et 
aux  poètes.  Les  gens  de  cour  y  soupaient,  et  ces  soupers 
devaient  être  fort  gais;  l'abbé  de  Chaulieu  y  donnait  le 
ton.  En  lui  commençait  l'espèce  des  abbés  d'alcôve  qui 
devait  bientôt  pulluler  autour  des  femmes  de  condition. 
Chapelle  lui  avait  appris  au  cabaret  à  rimer  des  chansons. 
lise  servait  de  ce  petit  talent  aux  soupers  de  madame  de 


330  LA     VIE     LITTÈIIAIKE. 

la  Sablière,  où  se  réunissaient  Uocliefort,  Brancas, 
le  duc  de  Foy,  Lauzun  et  quelques  autres  éccrvelés. 
La  Grande  Mademoiselle,  qui  avait  des  droits  sur  le 
cœur  de  Lauzun,  lrou\nnl  qu'il  fréquentait  trop  a<sidû- 
nient  les  Folies-Uainhouillcl,  en  [>ril  de  rombra'^e.  On 
tenta  de  donner  le  cliange  à  sa  jalousie,  a  La  Grande 
Mademoiselle,  lui  disait-on,  doit-elle  s'inquiéter  de  cette 
pelile  femme  de  la  ville  nommée  la  Sablière?  »  Mais  la 
pelite-lille  de  Henri  IV  n'était  rassurée  qu'à  demi. 

Gertainemenl  madame  de  la  Sablière  avait  une  très 
mauvaise  réputation.  Il  est  délicat  de  recberclier  en  quoi 
elle  pouvait  la  mériter.  Mais  il  semble  bien  qu'elle  ait 
manijué  surtout  de  prudence  qu'elle  n'ait  pas  assez 
sacrilié  à  l'opinion  et,  pour  parler  le  langagedu  temps, 
pris  Irop  peu  de  soin  de  sa  gloire.  Au  fond,  elle  était 
plus  passionnée  que  voluptueuse.  El  Bernier,  qui  vivait 
chez  elle,  lui  trouvait  des  préjugés.  Il  est  vrai  qu'il  en 
trouvait  aussi  à  Ninon.  Causant  un  jour  avec  Saint- 
Evremond  de  la  mortification  des  sens,  il  lui  dit  : 

«  Je  vais  vous  faire  une  confidence  que  je  ne  ferais 
pas  à  madame  de  la  Sablière,  à  mademoiselle  de  Lenclos 
même,  que  je  tiens  d'un  ordre  supérieur;  je  vous  dirai 
en  conlidence  que  l'abstinence  des  plaisirs  me  paraît  un 
grand  péché.  » 

Et  ce  propos  nous  apprend  que  madame  de  la  Sablière 
n'était  point  aussi  avancée  dans  la  philosophie  épicu- 
rienne que  la  grande  Ninon,  qui  avait  elle-même,  au 
gré  de  Bernier,  encore  quelques  progrès  à  faire.  L'évé- 
nement dc\ail  donner  raison  à  Bernier.  Madame  de  la 


MADAME     DE     LA     SABLIÈRE.  331 

Sablière  aima  La  Fare,  et  rien  n'est  plus  contraire  que 
l'amour  à  la  sagesse  d'Épicure.  La  Fare  était  un  joli 
homme  qui  avait  l'esprit  agréable  et  froid,  un  débauché 
fort  sage.  Il  se  laissa  d'abord  aimer,  et  pendant  quelque 
temps  montra  même  de  l'empressement.  Ses  compa- 
gnons de  table,  qu'il  négligeait,  se  moquaient  de  lui. 
Chaulieu  vint  lui  dire  : 

—  On  vous  met  h  la  place  de  la  tourterelle  pour  être 
le  symbole  de  la  fidélité. 

Au  printemps  de  1677,  il  vendit  sa  charge  de  sous- 
lieutenant  des  gendarmes-Dauphin.  Il  a  donné  lui- 
même  les  raisons  qui  l'avaient  poussé  à  quitter  le  ser- 
vice. A  la  demande  d'un  avancement  mérité,  Louvois 
avait  répondu  par  un  refus  brutal.  «  Cette  réponse,  dit 
La  Fare,  jointe  au  mauvais  étal  de  mes  affaires,  à  ma 
paresse  et  à  l'amour  d'une  femme  qui  le  méritait,  tout 
cela  me  fil  prendre  le  parti  de  me  défaire  de  ma 
charge.  »  On  voit  que  madame  de  la  Sablière  n'est  que 
pour  un  quart  tout  au  plus  dans  celte  détermination. 
Le  sentiment  de  La  Fare,  qui  semble  avoir  été  d'abord 
assez  vif,  se  tempéra  très  vite.  Madame  de  la  Sablière 
le  vil  de  jour  en  jour  moins  as<idu,  plus  distrait.  Les 
tourments  de  la  pauvre  femme  ne  cessèrent  plus;  il  lui 
fallut  essuyer  sans  relâche  «  les  mauvaises  excuses,  les 
justifications  embarrassées,  les  conversations  peu  natu- 
relles, les  impatiences  de  sortir  ». 

Ce  refroidissement  n'échappait  pas  à  la  malignité  du 
monde.  Quelques-uns  accusaient  d'inconstance  madame  de 
la  Sablière.  D'autres,  mieux  avisés,  prenaient  sa  défense  : 


332  LA    VIE    LITTÉRAIRE. 

«  Non,  uon,  répondaienl-ils,  elle  aime  toujours  son 
cher  IMiiladc'lplie;  il  est  vrai  qu'ils  ne  se  voient  pas  du 
tout  si  souvent,  afin  de  faire  vie  qui  dure,  et  qu'au  lieu 
de  douze  heures,  par  exemple,  il  n'est  plus  chez  elle 
que  sept  ou  huit.  iMais  la  tendresse,  la  passion,  la  dis- 
tinction et  la  parfaite  fidélité  sont  toujours  dans  le  cœur 
delà  helle,  et  (luiconque  dira  le  contraire  aura  menti.  » 

Cependant  La  Fare  relâchait  des  liens  qui  commen- 
çaient à  l'impatienter.  Ennemi  de  toute  contrainte,  il 
reprit  peu  à  peu  sa  chère  liberté.  Maintenant,  il  soupait 
comme  devant;  la  Ghampmesié  lui  donnait  quelque 
occupation.  De  plus,  s'il  faut  en  croire  l'effronté  petit 
abbé  de  Ghaulieu,  La  Fare  versa  un  soir  avec  Louison 
devant  la  porte  de  madame  de  la  Sablière,  qui  eut 
bientôt  une  nouvelle  rivale  plus  redoutable  que  les 
autres,  la  bassette. 

Ce  jeu  de  cartes,  introduit  en  France  par  l'ambassa- 
deur de  Venise,  y  était  alors  dans  toute  sa  nouveauté. 
Fontenelle,  dans  les  Lettres  du  chevalier  d'Her...^ 
reprochait  à  ce  jeu  de  nuire  à  la  galanterie.  «  Cette 
maudite  bassette,  écrivait-il,  est  venue  pour  dépeupler 
l'empire  d'amour,  et  c'est  le  plus  grand  fléau  que  la 
colère  du  ciel  pût  envoyer.  On  peut  appeler  ce  jeu-là 
l'art  de  vieillir  en  peu  de  temps.  »  Sauveur  fit  une  table 
de  probabilités  pour  montrer  qu'il  y  avait  dans  le  jeu 
des  coups  plus  avantageux  les  uns  que  les  autres.  On 
crut  dans  le  public  que  cette  table  enseignait  les  moyens 
de  jouer  à  coup  sûr,  et  la  rage  des  joueurs  en  redoubla. 
En  dépit  de  celte  modération  renouvelée  d'Horace  dont 


MADAME     DE     LA     SABLIÈRE.  333 

il  se  piquait,  La  Fare  devint  un  des  plus  obstinés  joueurs. 
Il  passait  les  jours  et  les  nuits  à  Saint-Germain,  (levant 
des  cartes,  avec  un  visage  enflammé.  Il  perdait  assez, 
car  le  bruit  de  sa  déveine  parvint  jusqu'à  La  Fonlaine, 
alors  à  l'ombre  et  au  vert  dans  son  pays  natal. 

Pendant  qu'il  jouait,  madame  de  la  Sablière  se  con- 
sumait d'angoisse  et  de  dépit,  sécliait  dans  la  fièvre  et 
dans  les  larmes.  M.  de  la  Sablière,  de  son  côté,  dépé- 
rissait de  chagrin.  Après  la  mort  subite  de  mademoiselle 
Manon  de  Yaughangel  qu'il  aimait,  il  s'affaissa,  languit 
pendant  un  an  et  s'éteignit  le  3  mai  1679,  âgé  de  cin- 
quante-cinq ans,  après  vingt-cinq  années  de  mariage. 

Au  bout  de  deux  ans,  M.  de  La  Fare  laissa  paraître 
une  telle  négligence  que  tout  le  monde  vit  que  c'était 
fini.  Et  cette  négligence  parut  blâmable.  On  peut  dire 
même  qu'elle  fit  scandale.  Madame  de  Coulanges  se 
faisait  remarquer  parmi  les  belles  indignées.  Elle  ne 
saluiiit  plus  M.  de  La  Fare  et  disait  joliment  : 

—  Il  m'a  trompée! 

Madame  de  la  Sablière,  bien  qu'elle  aimât  toujours, 
ne  put  garder  d'illusions.  Elle  était  dans  l'âge  où  les 
femmes  ont  besoin  d'être  aimées  pour  rester  j(jlies. 
Puisqu'on  l'abandonnait,  elle  sentit  (|u'elle  n'avait  plus 
rien  à  faire  en  ce  monde.  Trahie,  désespérée,  vieillie, 
assaillie  d'images  funèbres,  elle  alla  porter  à  Dieu  sa 
santé  ruinée,  sa  beauté  perdue  et  son  cœur  encore  brû- 
lant. 


19. 


334  LA   VIE   LU  TL  11  A  me. 


II 


Dans  Tagresle  quartier  du  Luxembourg:,  à  la  jonclion 
des  rues  de  Sèvres  cl  du  Bac,  s'élevait  alors,  au  milieu 
de  jardins  maraicliers,  un  vaste  bâtiment  dont  la  façade 
s'étendait  sur  une  longueur  de  dix  toises  de  France,  ou 
deux  cent  cinquante  pas  environ.  L'intérieur  renlermail 
onze  cours,  deux  potagers,  buit  puits,  un  cimetière  et 
une  église  surmontée  d'un  cloeber.  C'était  l'iiopilal  établi 
en  1637,  par  le  cardinal  de  la  Rochefoucauld.  On  y 
recevait  les  boni  mes  et  les  femmes  cjui,  selon  l'expres- 
sion de  l'ordonnance  de  fondation,  «  étant  privés  de  for- 
tune et  de  secours,  n'avaient  pas  même  la  consolation 
d'entrevoir  un  terme  aux  maux  dont  ils  étaient  aflligés  ». 
Le  peuple  disait  simplement  :  C'est  l'bospice  des  Incu- 
rables, donnant  ainsi  le  nom  qui  a  prévalu.  Madame  de 
la  Sablière  vint,  dans  cette  maison,  partager  avec  les 
sœurs  grises  le  service  des  malades.  Madame  de  Sévigné, 
qui  reçut  aux  Rochers  la  nouvelle  de  cette  retraite,  en 
fil  part  à  sa  fille,  le  21  juin  1680,  avec  celle  riante 
abondance  de  paroles  qui  lui  était  naturelle. 

«  Madame  de  la  Sablière,  dit-elle,  est  dans  ses  Incu- 
rables, fort  bien  guérie  d'un  mal  que  Ton  croit  incurable 
pendant  quelque  temps  et  dont  la  guérison  réjouit  plus 
que  nulle  autre.  Elle  est  dans  ce  bienheureux  élat;  elle 
est  dévote  et  vraiment  dévote.  >  Et  voilà  l'écrivante  mar- 


MADAME     DE     LA     SABLIÈRE.  335 

quise  louant  Dieu,  citant  saint  Augustin  et  conciliant, 
à  sa  façon  légère,  la  grâce  avee  le  libre  arbitre. 

Madame  de  la  Sablière  était  veuve.  Ses  deux  filles 
étaient  mariées.  Son  fils  restait  attaché  à  la  religion 
réformée.  Celte  môme  année  1680,  il  publia  chez  Bar- 
bin,  en  un  petit  volume  in-12,  les  madrigaux  de  son 
père.  Rien  ne  la  retenait  plus  dans  ce  monde  qu'elle 
haïssait  pour  en  avoir  trop  attendu.  Pourtant,  elle 
n'avait  pas  rompu  tout  à  fait  avec  la  société  d;ins  laquelle 
elle  avait  vécu  ses  plus  belles  années.  Elle  avait  gardé 
sa  maison  et  ses  gens.  Elle  habitait  alors  un  bel  hôtel 
de  la  rue  Saint-Honoré,  dont  les  jardins  s'étendaient 
jusqu'à  ceux  des  Feuillants,  des  dames  de  la  Concep- 
tion et  des  Tuileries.  Elle  y  logeait  La  Fontaine  qui 
était  à  elle  depuis  sept  ou  huit  ans.  «  Elle  pourvoyait  à 
ses  besoins,  dit  l'abbé  d'Olivet,  persuadée  qu'il  n'était 
guère  capable  d'y  pourvoir  lui-même.  »  C'esl  de  ce  bel 
hôtel  et  de  ces  beaux  ombrages  qu'elle  partait  pour  aller 
au  bout  de  la  sauvage  rue  du  Bac  soigner  les  malades. 
Bien  que  dévote  et  pénitente,  elle  recevait  et  rendait  des 
visites.  Elle  s'intéressait  encore  aux  ouvrages  de  son 
poète  domestique,  ou,  du  moins,  elle  feignait,  par 
bonté,  de  s'y  plaire,  puisque,  ayant  envoyé  de  Cbâteau- 
Thierry  des  vers  à  Racine,  La  Fontaine  priait  son  ami 
•de  ne  les  montrer  à  personne,  madame  de  la  Sablière  ne 
les  ayant  pas  encore  vus.  Et  il  est  à  remarquer  que  cet 
envoi  est  de  4686,  et  qu'alors  madame  de  la  Sablière 
5'était  beaucoup  enfoncée  dans  la  retraite. 

C'est  peu  de  temps  après  qu'elle  se  mit  sous  la  direc- 


336  LA     VIE     LITTKRAIUE. 

lion  spirituelle  de  Uaucé.  Arniaml-Jean  Le  Bouthillier, 
al)l)é  de  Rancé,  était  alors  dans  la  soixante  et  unième 
année  de  son  âge  et  dans  la  douzième  de  sa  retraite. 
Restaurateur  de  la  Trappe,  il  achevait  dans  la  pénitence 
une  vie  commencée  avec  scandale.  Jeune,  il  avait  éli', 
comme  Relz,  un  prélat  ambitieux  et  galant.  La  mort  de 
madame  de  iMoutbazon,  qu'il  aimait,  avait  changé  son 
âme  et  retourné  sa  vie.  Mais  il  gardait  dans  sa  nouvelle 
existence  l'indomptable  énergie  de  son  âme  et  l'infatigable 
activité  de  son  esprit.  De  sa  cellule  monacale  il  disputait 
avec  les  bénédictins  qu'effrayait  sa  fureur  ascétique  et 
correspondait  avec  les  plus  grands  docteurs.  Sa  connais- 
sauL'e  du  monde  dont  il  avait  épuisé  les  plaisirs  et  les 
honneurs,  jointe  à  l'inflexibilité  d'un  caractère  qui  n'hési- 
tait jamais,  le  rendait  très  propre  à  ce  que  l'Église 
appelle  les  directions  spirituelles.  Il  était  excellent  en 
particulier  pour  les  pécheresses  de  condition.  La  prin- 
cesse Palatine  l'avait  consulté  plusieurs  fois  sur  des  dif- 
ficultés de  conscience,  et  ils  avaient  tous  deux  entretenu 
un  commerce  de  lettres  qui  n'avait  fini  qu'à  la  mort  de 
cette  illustre  pénitente. 

Madame  de  la  Sablière  obtint  que  la  main  qui  avait 
écrit  des  maximes  pour  Anne  de  Gonzague  lui  Irarât  des 
règles  de  vie.  Elle  en  fut  pénétrée  de  reconnaissance  et 
d'amour.  On  m'a  communiqué  cinquante-trois  lettres 
écrites  du  14  mars  1687,  au  (?)  janvier  1693.  Je  n'ai 
point  vu  les  originaux,  et  l'on  a  tout  lieu  de  croire  qu'ils 
sont  perdus.  Mais  j'ai  sous  les  yeux  une  copie  faite  au 
xvii"   siècle,  dans   un   cahier  in-4'^.   J'en   vais  publier 


MADAME     DE    LA    SABLIERE.  337 

quelques  extraits,  avec  le  regret  de  ne  pouvoir  faire 
davantage,  car  ces  lettres  me  semblent  un  beau  monu- 
ment de  littérature  mystique. 

Je  citerai  d'abord  quelques  lignes  de  la  première 
lettre  en  avouant  une  ignorance  qui  ne  serait  point  par- 
donnable à  un  éditeur,  mais  qu'on  excusera  peut-être 
dans  une  simple  causerie.  Je  ne  sais  pas  le  nom  du 
confesseur  dont  parle  madame  de  la  Sablière.  J'avais 
d'abord  songé  que  ce  pouvait  être  le  P.  Rapin.  Le 
P.  Rapin  avait  connu  La  Fare.  Bien  que  ce  ne  soit  pas  là 
une  raison,  je  songeais  à  Rapin.  Mais  Rapin  est  mort  en 
4687,  et  le  confesseur  de  madame  de  la  Saljlière  a  (|uitté 
ce  monde  à  la  fm  de  1688,  ainsi  que  nous  l'apprend  une 
des  lettres  à  Rancé  que  j'ai  sous  les  yeux.  Nous  savons  du 
moins  que  ce  n'était  pas  un  janséniste,  puisqu'il  lui  était 
donné  par  l'abbé  de  la  Trappe,  assez  ennemi  de  Port-Royal. 

14  mars  1687. 

Vous  savés,  mon  très  révérend  père,  comme  je  tiens 
de  vous  celuy  qui  me  dirige.  J'ai  eu  des  peines  à  subir 
cette  loi  qu'il  n'y  a  que  Dieu  qui  sache.  Je  lui  ay  fait 
une  confession  générale  dont  je  pensai  mourir  à  ses 
pieds.  J'ai  été  fort  longtemps  depuis  sans  le  pouvoir 
regarder  et  ne  l'abordant  qu'avec  une  émotion  que  je 
ne  puis  représenter.  Tout  cela,  dans  mon  esprit  et  dans 
la  nature,  me  paraissoit  assez  naturel,  mais  il  y  a  plus 
de  six  mois  que  je  suis  à  lui  avec  une  très  grande  satis- 
faction d'y  être,  car,  quoique  je  me  sois  fait  une  loi 
inviolable  de  ne  point  raisonner  sur  un  homme  entre 
les  mains  de  qui  je  suis  par  l'ordre  de  Dieu,  puisque  j'y 
suis  par  le  vôtre,  je  vous  dirai  pourtant  que  je  suis  con- 
vaincue que  c'est  ce  qu'il  me  falloit. 


338  LA    VIE     LITTKllAIRE. 

Pour  vous  abréger  dans  ma  dernière  confession,  je  me 
trouvois  dans  un  tel  état  à  ses  pieds  que  le  sani^  me 
monta  à  la  lôte.  Il  me  prit  un  saignomeiit  de  nez  et  J3 
souifris  ce  que  je  ne  puis  vous  représenter. 

Je  suis  hors  de  moi  dès  que  je  l'altorde.  Je  n'ose 

lui  dire  cet  état  au  point  où  il  est,  quoique  je  lui  en 
aye  dit  quelque  chose,  par  [ce]  que  je  crains  (}ue  cela  ne 
lui  fasse  de  la  peine.  J'ai  recours  à  votre  charité  que  j'ai 
éprouvée  sans  bornes.  Je  sens  qu'un  mot  de  vous  me 
calmera  pourvu  qu'il  me  détermine  comme  s'il  venait  de 
Dieu  mesnie.  Le  respect  que  j'ai  pour  vous  et  ce  (jue  j'en 
ai  ressenti  me  fait  croire  sans  en  douter  que  je  vous  dois 
mon  salut. 


Au  fond,  son  confesseur  ne  lui  plaisait  guère.  Elle 
le  trouvait  trop  facile ,  trop  doux ,  trop  enclin  aux 
tempéraments  dont  elle  s'irritait  dans  l'ardeur  de  son 
âme. 

Il  l'obligeait  à  ne  rompre  avec  le  monde  que  lente- 
ment et  peu  à  peu,  à  ne  pas  quitter  tout  de  suite  l'état 
qu'elle  y  avait.  Il  n'était  même  pas  bien  d'avis  qu'elle 
se  défît  de  son  hôtel  de  la  rue  Saint-Honoré. 

3  mars  mercredi  décembre  [1688] 

11  y  a  longtemps  que  je  désire  de  quitter  la  maison  que 
j'ai  dans  la  rue  Saint-Honoré.  Mais  comme  celui  entre 
les  mains  de  qui  vous  m'avez  mis  me  le  permeLtoit 
plutôt  qu'il  ne  l'approuvoit  j'ai  apporté  une  nonchalance 
sur  cela  qui  m'a  souvent  fait  croire  que  je  ne  bougerais 
de  ma  place.  Cependant  il  s'est  trouvé  tout  d'un  coup 
des  gens  qui  ont  pris  mon  bail  pour  Pâques.  Ainsi  je  suis 
sans  autre  maison  que  celle-ci  et  une  petite  où  je  mets 
le  peu  de  gens  que  j'ai.  Connue  je  ne  suis  ni  approuvée 
ni  soutenue  dans  ceci  j'ai  repris  pour  la  Saint-Jean  une 


MADAME     DE     LA    SABLIÈRE.  339 

maison  bien  moins  chère  que  celle  que  j'avois  pour  aller 
passer  l'hiver  qui  vient,  dans  ce  quartier-là.  Et  cepen- 
dant je  voudrais  bien  passer  huit  mois  ici,  ce  qui  me 
paroît  étonner  le  révérend  père  à  qui  je  suis. 

Je  vous  avoue  que  je  ne  puis  m'étonner  assez  de  voir 
combien  les  gens  relirés  ont  peu  l'esprit  de  retraite.... 
Voici  mon  état.  Je  ne  quitte  rien,  dans  le  monde  que  je 
regrette  ou  que  je  voulusse  avec  quelques  circonstances 
que  ce  puisse  être.  Je  me  trouve  cependant  dans  un  cer- 
tain délaissement  et  abandonnement  qui  me  fait  peur  à 
moi  mesme.  Quand  je  m'éveille  la  nuit  il  me  prend  des 
palpitations  de  cœur  sans  réflexion  que  de  me  trouver, 
ce  me  semble,  seule  dans  le  monde.  Et  en  cet  état  je  ne 
songe  jamais  qu'à  vous  et  à  votre  maison  dont  je  n'envie 
le  bonheur  que  parce  que  je  vois  que  ceux  qui  l'habitent 
sont  avec  paix  dans  le  dénuement  où  je  vous  fais  voir 
tant  de  trouble...  Il  est  certain  que  de  ma  vie  je  n'ay 
tant  désiré  être  à  Dieu.  Tout  ce  que  je  vois  et  j'entends 
de  ce  siècle  cy,  malgré  moi,  car  je  ne  m'informe  de 
rien,  fait  que  je  voudrais  estre  dans  un  désert. 


On  a  remarqué  dans  celte  lettre  l'endroit  où  ma- 
dame de  la  Sablière  parle  de  la  maison  où  elle  met  le 
peu  de  gens  qu'elle  a.  Il  est  probable  qu'elle  comprend 
La  Fontaine  dans  ce  peu  de  gens.  On  sait  qu'elle  ne  le 
renvoya  point  el  qu'il  était  encore  chez  elle  quand  elle 
mourut.  Je  crois  intéressant  de  rapprocher  de  ce  pas- 
sage quelques  lignes  d'une  lettre  qu'elle  écrivit  à 
Rancé  le  1^'  avril  1689  : 


Al'esgard  de  mes  domestiques,  je  tasche,  par  douceur 
et  par  une  conduite  opposée  au  mauvais  exemple  que  je 
leur  ai  donné,  de  les  faire  rentrer  dans  le  devoir  envers 
Dieu.  Car,  pour  leur  parler  positivement,  j'y  suis  peu 


340  LA    VIE     LITTÈIIAIIIE. 

propre,  et  ma  vie  passée  me  revient  tellement  dans  l'es- 
prit d'abord  que  je  suis  preste  à  l)làmer  quelqu'un,  que 
je  me  fais  toujours  la  réponse  que  l'on  me  leroit.  Cepen- 
dant, il  n'y  a  point  de  dérè':^lement  positif. 

Parmi  ces  domestiques  qu'elle  n'ose  reprendre  nprès 
les  avoir  scandalisés  et  qu'elle  lâche  seulement  d'éddier 
par  l'exemple,  et  qui  d'ailleurs  ne  mènent  pas  positive- 
ment une  vie  déréglée,  elle  comprend  sans  doute  encore 
La  Fontaine.  C'est  ce  dont  on  se  persuadera  facilement, 
à  bien  prendre  ici  le  mot  domestique  dans  le  vieux  sens 
et  selon  la  définition  qui  subsiste  dans  le  Trévoux  de 
1771,  «  Domestique,  y  est-il  dit,  comprend  tous  ceux 
qui  sont  subordonnés  à  quelqu'un,  qui  composent  sa 
maison,  qui  demeurent  chez  lui,  ou  qui  sont  censés  y 
demeurer,  comme  Intendants,  Secrétaires,  Commis, 
Gens  d'affaires  :  quelquefois  domestique  dit  encore  plus 
et  s'étend  jusqu'à  la  femme  et  aux  enfants.  » 

Son  confesseur  étant  mort,  elle  en  eut  un  autre  qui 
la  mortifia  beaucoup  plus  cruellement  que  le  premier, 
en  ne  croyant  point  qu'elle  eut  la  vocation  de  la  vie 
religieuse  et  qu'elle  pîit  faire  son  salut  dans  la  retraite. 
Elle  en  fit  des  plaintes  à  Rancé. 

Le  ...  1G88. 

. . .  J'ay  senti  une  grande  amertume  sur  ce  que  je  vas 
vous  exposer,  sur  quoi  je  ne  vous  consulte  pas  si  je  dois 
soulfiir,  car  j'en  suis  assurée  et  j'y  suis  résolue,  mais 
seulement  la  manière  dont  vous  voulez  que  j'agisse. 

L'homme  à  qui  j'ay  affaire  est  tellement  étonné  de  la 
vie  que  j'entreprens  qu'il  me  le  témoigna  la  dernière 
fois   que  je  le  vis  avec  des  paroles  qui  me  (irent  voir 


MADAME     DE     LA    SABLIÈRE.  341 

qu'il  en  étoit  blessé  à  l'excès.  Je  lui  répondis  avec  le 
plus  de  douceur  que  je  pus,  Riais  cependant  avec  fer- 
meté. Le  lendemain  il  m'écrivit  dans  les  termes  que 
voici  : 

«  Je  ne  sais  où  j'en  suis  avec  vous  et  je  me  trouve  si 
rigoureusement  charirée  de  votre  âme  que  je  crois 
perdue.  »  Et  je  lui  répondis  comme  de  moi  une  chose 
que  vous  m'avez  fait  Ihonneur  de  me  dire  dans  ime  de 
vos  lettres,  que  quand  il  y  auroit  quelque  imperfection 
dans  le  divorce  que  je  fais  avec  le  monde,  j'esprrais  que 
Dieu  ne  me  l'imputeroit  pas.  Je  n'ose  vous  envoyer  le 
reste  de  sa  lettre  qui  n'est  qu'un  verbiage  qui  ne  vous 
feroit  pas  mieux  comprendre  la  situation  de  cet  esprit 
là  à  quoi  je  ne  conçois  rien...  Si  je  lui  parle  du  goût 
que  j'ay  pour  la  retraite  et  des  raisons  qui  m'y  portent 
il  ne  me  dit  pas  un  mot;  si  je  lui  dis  :  Si  je  m'ennuie, 
mon  père,  je  vous  le  dirai,  mais  cela  ne  m'est  pas  encore 
arrivé.  Il  me  répond  :  Je  vous  en  tirerai  bien  vite...  Ce 
n'est  pas  pour  me  plaindre  à  vous  de  ce  que  je  n'espère 
aucun  secours  de  ce  côté-là...  J'ay  donc  recours  à  votre 
charité,  mon  très  révérend  père,  pour  vous  supplier  de 
m'assister,  parce  que  vous  seul  le  pouvez;  je  le  sens  à 
un  point  qui  ne  peut  être  connu  de  vous  comme  il  est, 
mais  Dieu  le  sait... 


On  voit,  par  la  suite  des  lettres,  que  Rancé  la  sou- 
tint dans  le  désir  qu'elle  avait  de  faire  une  entière 
retraite  et  Fassura  qu'en  effet  la  solitude  lui  était  con- 
venable. 

Enfin  elle  put  contenter  cette  austère  envie.  Selon 
un  usage  suivi  par  plusieurs  veuves  riches  et  pieuses 
de  ce  temps,  elle  prit  logement  aux  Incurables,  avec  une 
seule  servante. 

Celle  que  naguère  courtisaient  Brancas  et  de  Foix, 


342  LA    VIE     LITTKRAIRK. 

celle  (|iie  La  Fontaine  et  Cliaulieu  noniinMient  Iris  et 
chaulaient  dans  leurs  vers,  celle  qui  fut  avec  Ninon  de 
ce  souper  où  Molière  et  Boileau  composèrent  le  latin  du 
Malade  imaginaire,  maintenant,  clierehanl  le  Ijonheur 
par  des  voies  nouvelles,  renfermait  sa  vie  dans  une 
salle  d'hôpital  et  dans  une  froide  église  qu'ornaient  seu- 
lement les  peintures  austères  de  Philippe  de  Cham- 
paigne;  elle  priait,  jeiinail,  méditait  saint  Dorothée,  et, 
pour  divertissement,  brodait  des  paremcjits  d'autel. 
Hélas!  l'àf^^e  et  la  maladie  ne  l'avaient  que  trop  mûrie 
pour  la  dévotion. 

Ce  29  juillet  1092. 

Il  y  a  loniitemps,  mon  très-révérend  père,  que  je  me 
suis  donné  l'honneur  de  vous  écrire.  Je  ne  crains  pas 
que  vous  soupçonniez  que  ce  soit  par  oubly.  C'est  sou- 
vent par  discrétion  que  je  m'en  prive.  Cette  fois  cy  c'est 
par  scrupule.  Je  ne  voulois  pas  vous  dire  une  chose  que 
je  suis  persuadée  qui  vous  fera  de  la  peine  et  j'en  ay 
encore  davantage  à  vous  la  laisser  ignorer.  Quelques 
jours  devant  la  Pentecoste,  je  m'aperçeus  d'une  dureté 
au  sein,  du  coslé  droit,  assés  douloureuse.  J'eus  envie 
de  n'en  point  du  tout  parler,  mais  après  avoir  souffert 
quelques  jours,  je  crus  que  le  chiruriiien  de  léans  (Elle 
veut  parler  du  chirurgien  des  Incurables,  parmi  lesquels  se 
trouvaient  beaucoup  de  cancéreux),  étant  expérimenté  plus 
qu'aucun  sur  ces  sortos  de  maux,  je  ferois  mieux  de  lui 
faire  voir.  Il  me  dit  d'abord  qu'il  t'alloit  qu'il  y  eût  plus 
de  deux  ans  que  je  portasse  ce  mal,  qu'il  trouva  d'une 
qualité  très  maligne.  Je  lui  dis  comme  je  vivois  depuis 
longtems.  Il  me  dit  que,  bien  loin  que  cette  nourriture 
{les  œufs  et  le  laitage)  me  fût  nuisible,  il  croyoit  que  Dieu 
avoiL  permis  ce  genre  de  vie  pour  rendre  le  mal  moindre. 
Ce  que  je  vous  dis  pour  vous  ester  ce  qui  pourroit  vous 


MADAME     DE     LA     SABLIÈRE.  3i3 

peiner  sur  cela  [c'est  Rancé  qui  lui  avait  prescrit  ce  genre 
de  vie).  Qui  que  ce  soit  au  monde  ne  sait  ce  que  je  nio 
donne  l'honneur  de  vous  dire,  que  celuy  que  je  vous  dis 
et  vous.  Je  ne  croy  pas  que  vous  desapprouviez  ma  con- 
duite sur  cela.  Vous  voyés  que  je  t'erois  des  raisnnne- 
mens  inutiles,  et  l'incommodité  réelle  que  je  recevrois 
de  ceux  qui,  me  voyant  encore,  redoubleroient  leurs 
soins,  qui  sont  de  véritables  accablemens  pour  moy.  Car 
sy  je  ne  pouvois  plus  voir  qui  que  ce  soit  sur  la  terre, 
l'état  ou  je  me  trouve  seroit  un  vray  paradis  pijur  moy. 
Tant  que  j'ay  vécu  dans  le  monde,  j'ay  toujours  craint 
ce  mal  avec  les  horreurs  que  la  nature  en  donne. 

Depuis  ma  conversion,  je  n'y  avois  pas  pensé.  Quand  je 
m'en  aperçus,  je  me  prosternay  devant  N.  Sgr.  avec 
larmes  et  lui  demanday  avec  un  sentiment  très  vif  de 
me  l'oster  ou  de  me  donner  la  patience  de  le  supporter. 
Je  puis  vous  protester  que,  depuis  ce  moment,  je  n'ay 
pas  formé  un  désir  sur  cela.  Dieu  m'ayant  fait  la  grâce 
d'ajouter  à  la  tranquillité  que  j'avois  devant  un  calme 
que  je  ne  puis  vous  exprimer.  Il  me  semble  que  c'est  un 
effet  de  l'amour  de  Dieu  envers  moy  qui  a  tellement 
augmenté  celuy  que  j'avois  dans  le  cœur,  que  j'en  suis 
beaucoup  plus  remplie.  Ce  qui  me  fait  peine  est  une  cer- 
taine molesse,  il  me  semble,  quelquefois  de  me  coucher 
plus  tost  ou  de  me  lever  plus  tard.  Je  pourrois  peut- 
estre  et  mesme  je  croy  avoir  sur  cela  plus  d'exactitude. 
Car  je  sens  aussy  que  cela  attire  mon  attention  par  la 
douleur.  Enfin  il  est  impossible,  et  je  m'en  aperçois  à 
tout  moment,  que  mes  journées  ne  soient  remplies 
d'infidélités.  C'est  la  seule  peine  que  j'aye  et  qui  n'est 
pas  prête  à  finir,  puisque  j'ay  bien  peur  de  n'en  voir 
la  fin  qu'avec  ma  vie,  dont  les  souvenirs  me  font 
trembler.  C'est  la  vérité  et,  sy  ce  que  je  sens  quel- 
quefois sur  cela  n'étoit  trouversé  de  l'espérance,  j'en 
serois  accablée.  Ce  qu'il  y  a  dans  ce  mal-cy  d'inconce- 
vable, c'est  qu'il  porte  avec  luy  le  sentiment  d'un  très 
grand  nombre  de  maux  que  l'on  n'a  point,  puisque,  en 
effet,  il  semble  qu'il  soit  unique.  Cependant,  je  puis  vous 


344  LA      VIE     LITTKRAIRE. 

dire  avec  vérité  (|iie  je  no  suis  pas  une  lioure  avec  une 
douleur  scinltlalile,  quoy  quej'eii  ave  toujours.  Je  n'avois 
jamais  conçu  que  cela  se  pilt,  rnoy  qui  ay  assés  scnty  de 
maux  en  ma  vie,  mais  chacun  portoit  sa  douleur  parti- 
culière. Je  croy  donc,  mon  très  révérend  père,  si  vous 
me  lo  permettes,  qu'il  faut  demeurer  comme  il  plait  à 
Dieu  me  mettre.  Je  n'ay,  par  sa  miséricorde,  nulle  impa- 
tience d'en  estre  délivrée,  ny  inquiétude  de  souffrir; 
n'est-ce  pas  beaucoup?  Après  cette  exposition,  je  n'auray 
plus  besoin  de  vous  importuner  la  mesme  chose  pour 
sy  lonf^tems.  Je  me  feray,  ce  me  semble,  fort  bien 
entendre  en  parlant  en  général  de  ma  santé,  dont  pour- 
tant je  prendray  la  liberté  de  vous  rendre  un  compte 
fidèle,  puisque  j'ay  franchy  de  vous  dire  ce  qu'il  me  fai- 
soit  tant  de  peine  de  ne  vous  pas  dire.  Je  sens  la  joye  et 
laconsolationquejerecevraydecequevous  aurés  la  charité 
de  me  dire,  par  celle  que  je  sens  de  vous  entretenir.  Je 
vois  quehiuefois  M.  D.  Elle  va  ce  me  semble  bien  droit  à 
Dieu,  et  avec  un  dé.q-agement  qu'il  lui  met  au  cœur,  pourvu 
que  personne  n'entortille  n'y  n'obscurcisse  ses  lumières. 

Elle  n'auroit  pas  besoin  de  tant  d'attirail  qu'on  luy  en 
veut  donner.  Mais  je  crains  qu'on  ne  l'attriste  et  il  luy 
faudroit  tout  le  contraire,  car  son  mal  est  assés  pour 
elle.  Sy  elle  avoit  été  convertie  en  parfaite  santé,  N.  Sei- 
gneur luy  auroit  donné  le  tems  d'acquérir  ces  forces 
pour  le  jour  de  l'adversité.  Mais  elle  a  beaucoup  à  souf- 
frir, elle  est  naturelle,  elle  a  un  tour  aimable  dans  l'es- 
prit; elle  va  à  Dieu  par  son  cœur.  Vous  achcverés,  mon 
très  R.  P.,  ce  qui  reste  à  faire.  Elle  vous  verra  bientost. 
Voilà  ce  que  j'envierois,  si  j'osois  désirer  quelque  chose. 
Il  faut  finir  cette  lettre  en  vous  demandant  très-humble- 
ment pardon  de  sa  longueur  et  en  vous  assurant  de  mes 
respects  et  d'un  attachement  pour  vous  dont  je  ne  croy 
personne  aussi  capable  que  je  le  suis.... 

Le  mal  dont  je  vous  parle  n'est  pas  ouvert,  mais  il  y 
a  à  craindre  qu'il  ne  s'ouvre,  ce  qui  seroit  le  pis  qui  pût 
arriver  à  ce  que  croit  l'homme  qui  l'a  veu. 


MADAME     DE     LA     SABLIÈRE.  345 

Voilà  donc  celle  dame  de  la  Sablière,  aj^nle  à  pro- 
mener son  âme  des  curiosités  de  la  science  aux  troubles 
de  l'amour,  la  voilà  n'ayant  plus  à  offrir  à  Dieu,  son 
dernier  amant,  que  les  soupirs  d'un  sein  décomposé! 
Heureuse  encore  de  s'être  fait  une  nature  nouvelle  et 
convenable  à  son  borrible  situation!  Heureuse  et  belle 
de  résignation,  de  patience  et  de  paix!  Heureuse,  ob! 
bienbeureuse  dans  les  tortures  et  les  déi^oùls  d'un  mal 
dévorant,  de  déployer  une  âme  angélique!  On  })eut 
dire  de  celle  qui  a  écrit  cette  admirable  lettre,  comme 
d'Elisabelb  Ranquet  que,  «  marcbant  sur  la  terre,  elle 
était  dans  les  deux  v. 

Le  mal  fit  dos  progrès  rapides.  Cinq  mois  plus  tard, 
quelques  jours,  quelques  beures  peut-être  avant  sa 
sa  mort,  madame  de  la  Sablière  écrivait  à  Rancé  ces 
lignes  qu'on  ne  peut  lire  sans  songer  à  ce  que  dit  Pascal 
des  misères  de  l'bomme  et  de  ses  grandeurs  : 


Ce  ..  janvier  1693. 


La  maladie  que  j'ay  augmente  tous  les  jours,  mon 
très  R.  P.  Il  y  a  apparence  qu'elle  n'ira  pas  loin.  Je  vous 
supplie  très  bumblement  que  le  mal  que  j'ay  ne  soit 
jamais  su  de  personne  pas  plus  après  ma  mort  que 
pendant  ma  vie.  Dieu  vous  récompensera  sans  doute 
de  tous  les  biens  que  vous  m'avés  faits.  Et  je  l'en  prie 
de  tout  mon  cœur.  Je  me  sens  toujours  la  raesnie  tran- 
quillité et  le  mesme  repos,  attendant  Taccomplisse- 
ment  de  la  volonté  de  Dieu  sur  moy.  Je  ne  désire  autre 
chose. 


316  LA    VIE    LITTÉRAIRE. 

Elle  (léL'eda  «  le  sixième  janvier  »  1098,  et  fui 
enterrée  «  le  septième  »  par  le  clergé  de  Saint- S ul- 
pice  '. 

I.  Celte  date  est  prise  dans  l'acte  de  décès  que  Jal  a 
publié  dans  son  dictionnaire.  11  y  est  dit  que  madame  de 
la  Sablière  décéda  rue  aux  Vacbes,  dite  aussi  rue  aux  Vachers 
et  actuellement  la  rue  Rous?rlet.  Mais  d'une  élude  destinée 
au  journal  le  Temps  et  dont  l'auteur,  M.  Georges  Villain, 
a  bien  voulu  me  communiq\ier  les  épreuves,  il  résulte  que 
madame  de  la  Sablière  est  morte  dans  l'appartement  qu'elle 
occupait  aux  Incurables,  tout  contre  la  chapelle. 


M.    THEODORE   REINACIl 

ET 

MITIIRIDATE  ' 


Des  trois  îrères  Reinach,  l'aîné,  Joseph,  a  marqué 
dans  la  politique,  comme  publicisle  et  comme  député; 
le  second,  S;ilomon,  est  un  archéologue  justement 
estimé  pour  l'ardeur  et  l'exaclilude  de  son  esprit;  le 
plus  jeune,  Théodore,  après  avoir  promené  sa  curiosité 
en  divers  domaines,  s'est  établi  dons  Tliisloire.  Je  ne 
rappellerai  pas  les  étonnantes  victoires  scolaires  qu'il 
remporta  dans  les  années  1875,  1876  et  1877.  De  tels 
succès,  bien  qu'ils  révèlent  sans  doute  une  intelligence 
précoce  et  facile,  ne  me  semblent  point  enviables.  Ils 
ont  l'inconvénient  de  mettre  l'adolescent  dans  une 
lumière  trop  forte  et  de  lui  créer  une  supériorité  insou- 
tenable. 

C'est  un  danger  que  de  se   montrer  d'abord  pro- 


1.  Mithridate  Eupator,  roi  de  Pont,  par  Théodore  Reinach, 
1  vol.  in-8°. 


348  LA    VIE     LITTKllAIRE. 

(li'îicux,  puisqu'il  n'est  donné  à  personne  de  le  rester 
conslamnient.  Il  y  a  là  une  silualion  diffuMle.  Mais  on 
en  soulTre  peu  si  l'on  est  un  savant,  c'esl-à-dire  un 
homme  laborieux  et  modeste.  Il  est  impossible  au  vrai 
savant  de  n'être  point  modeste  :  plus  il  fait,  et  mieux  il 
voit  ce  qu'il  reste  à  faire.  Et  je  crois  reconnaître  en 
M.  Théodore  Reinach  une  âme  vouée  tout  entière  à  la 
science. 

Ses  couronnes  scolaires  étaient  encore  toutes  fraîi'bes 
quand  il  entreprit  de  traduire  Hamlet  en  employant 
alternativement,  à  l'exemple  de  Shakespeare,  la  prose 
et  le  vers. 

L'idée  semble  excellente  et  naturelle.  Je  ne  crois  pas 
qu'elle  ait  été  réalisée  de  la  manière  la  plus  heureuse 
par  M.  Théodore  Reinach.  Je  doute  même  qu'elle  soit 
réalisable.  On  pourrait  essayer  peut-être,  pour  une  étude 
de  ce  genre,  d'un  vers  très  souple  et  sans  entraves,  alter- 
nant avec  une  prose  ryllinii(]ue  comme  celle  de  la  Prin- 
cesse Maleine.  Mais  cela  même  est-il  bien  possible? 
Est-il  possible  de  repenser  un  poète  assez  vivement  pour 
le  transcrire  avec  son  chant  et  toutes  ses  harmonies?  Au 
reste,  ce  n'est  point  la  question.  Si  j'ai  rappelé  cet  essai 
de  M.  Théodore  Reinach,  c'est  parce  que  le  savant  s'y 
révèle  déjà  par  le  bon  établissement  du  texte,  par  la 
précision  des  notes ^t  pnr  la  sfirelé  d'information  dont 
témoigne  l'intéressante  introduction  qui  précède  l'ou- 
vrage. A  cet  égard,  peu  de  traducteurs,  en  France,  ont 
aussi  bien  compris  leur  devoir  que  M.  Théodore  Rei- 
nach, et  il  serait  heureux  que  son  exemple  fût  suivi. 


MITHRIDATE.  349 

11  a  donné,  un  peu  plus  tard,  une  Histoire  des  Israé- 
lites depuis  la  dispersion  jusqu  à  7ios  jou7's,  ainsi  que 
plusieurs  mémoires  dans  la  Jîevue  des  études  juives.  Il 
s'est  beaucoup  occupé  d'antiquités  helléniques  et  d'anti- 
quités orientales.  Il  a  étudié  dans  un  ouvrage  spécial, 
Trois  royaumes  de  VAsie  Mineure  (1888),  la  numis- 
matique des  rois  de  Gappadoce,  de  Bithynie  et  de  P(»nt. 
Et  cet  ouvrage  doit  être  particulièrement  signalé  ici, 
parce  qu'il  fut  pour  l'auteur  une  sorte  de  préparation  à 
VHistoire  de  Mithridate  et,  si  je  puis  dire,  reclinliui- 
dage  du  monument. 

Mettons,  pour  être  tout  à  fait  exact,  un  des  échafau- 
dages, car  il  en  fallait  d'autres.  Les  sources  de  l'histoire 
de  Mithridate  sont  de  trois  sortes  :  l*^  Les  médailles, 
qui,  étudiées  dans  le  livre  que  je  viens  de  citer,  ont 
fourni  à  l'auteur  les  éléments  d'une  chronologie.  Elles 
lui  ont  donné,  en  outre,  quelques  indices  sur  l'état  des 
mœurs  et  des  arts,  ainsi  (|ue  sur  le  gouvernement  des 
provinces.  Enfin,  c'est  sur  quelques  beaux  télradrachmes 
frappés  dans  le  Pont,  à  Pergame  ou  en  Grèce,  qu'on 
trouve  le  portrait  de  Mithridate.  2*^  Les  inscrijîtions. 
M.  Théodore  Reinach  en  a  réuni  vingt  et  une,  tant 
grecques  que  latines.  3^  Les  auteurs.  Celte  source  est 
de  beaucoup  la  plus  abondante.  Mais  les  documents 
qu'elle  fournit  devaient  être  soumis  à  une  critique  rigou- 
reuse. On  sait  que  les  ouvrages  des  écrivains  qui  ont 
raconté  Thistoire  de  Mithridate  à  proximité  des  événe- 
ments ne  nous  sont  point  parvenus. 

Nous  n'avons  ni  les  Mémoires  de  Sylla,  ni  ceux  de 
IV.  20 


350  LA    VIE     LITTERAIRE. 

Ruiilius  Riifus  ni  l'ouvrage  de  Sisen;i,  ni  les  his- 
toires (le  Sallusle,  ni  le  poème  d'Arcliias,  ni  les  parties 
de  Tite-Live  concernanl  la  j^nierre  niilliridali(|ue.  On 
en  est  réduit  à  consulter  des  ouvrages  postérieurs  de 
cent  cinquante  à  trois  cents  ans  au  régne  de  Mithridate 
et  qui,  par  conséquent,  empruntent  toute  leur  autorité 
historique  aux  documents  d'après  lesquels  ils  ont  été 
composés.  Mais  les  anciens  n'indiquaient  guère  les 
sources  où  ils  puisaient,  et  c'est  par  des  recherches  très 
attentives  et  des  observations  très  délicates  que  Théodore 
Reiiiach  est  parvenu  à  reconnaître  les  textes  que  Plu- 
tjirquo,  Appien,  Dion  Cassius  avaient  sous  les  yeux 
quand  ils  composaient  leurs  récits.  Je  n'entrerai  point 
dans  le  détail  de  ces  procédés,  qui  ne  relèvent  que  de  la 
critique  érudite.  Le  peu  que  j'en  viens  de  dire  m'a  été 
inspiré  par  ce  goût  naturel  qui  porte  chacun  de  nous  à 
s'intéresser  aux  bonnes  méthodes  de  travail. 

Les  ouvrages  de  pure  érudition  ne  sont  point  de  ma 
compétence  et  ne  peuvent  faire  la  substance  d'une  de 
ces  causeries  littéraires  qui  veulent  des  sujets  faciles  et 
varii'S.  Le  spécial  et  le  [larticiilier  ne  sont  point  notre 
fait.  Par  bonheur,  il  n'est  pas  rare  qu'un  véritable 
savant  soit  amené  par  le  progrès  de  ses  recherches  à  ces 
généralisations  dont  les  esprits  curieux  peuvent  tirer 
tout  de  suite  agrément  et  profit.  Je  ne  manque  point 
alors  de  me  pénétrer  des  idées  de  ce  savant  et  de  rap- 
porter ce  que  j'en  ai  pu  saisir.  Je  ne  suis  jamais  si 
heureux  que  lorsqu'il  m'est  donné  d'entretenir  des 
travaux  d'un  Renan  ou  d'un  Darraesteter,  d'un  Gaston 


MITHRIDATE.  331 

Paris  ou  d'un  Paul  iMeyer,  d'un  Oppori  ou  d'un  Mas- 
pero.  Or,  si  Je  Mithridate  de  M.  Théodore  Reinacli 
relève  de  l'érudillon  pour  la  molliode,  il  appartient  à  la 
lillérature  hii^torique  par  la  grandeur  du  sujet,  l'intérêt 
du  récit  et  l'abondance  des  vues.  C'est  un  beau  livre, 
d'une  lecture  facile  dans  presque  toutes  les  parties  et, 
par  endroits,  attachante  et  passionnante  plus  que  je  ne 
saurais  dire.  C'est  qu'en  effet  M.  Théodore  Reina-li  a 
bien  choisi  son  sujet.  Il  l'a  pris  neuf  et- fécond.  L'Iiis- 
loire  de  Mithridate,  qui  n'avait  jamais  été  traitée  à  part, 
est,  entre  toutes,  grande  et  tragique. 

De  nos  jours  encore,  les  paysans  et  les  prcheurs 
d'Iéni-Kalé  montrent,  près  de  Kertch,  l'antique  P.mti- 
capée,  un  rocher  qui  se  dresse  en  forme  de  chaise  sur  le 
bord  de  la  mer.  «  C'est,  disent-ils,  le  trune  de  Mithri- 
date! »  L'homme  que  la  légende  a  mis  comme  un 
colosse  sur  ce  siège  énorme  et  sauvage  garde  aussi  dans 
l'histoire  une  grandeur  farouche. 

Perse  d'origine,  issu  de  ces  Mithridate  qui  mouraient 
au  delà  du  terme  ordinaire  de  la  vie  humaine,  laissant 
dans  leur  harem  des  enfants  en  bas  âge,  Mithridate,  qui 
fut  nommé  depuis  Eupator  et  Dionysos,  était  nourri 
dans  Sinope,  sa  ville  natale,  et  touchait  à  sa  treizième 
année  quand  son  père,  Milliridale  Evergèle,  périt  dans 
une  de  ces  tragiques  et  ordinaires  intrigues  de  sérail  qui 
réglèrent  de  tout  temps  la  succession  des  despotes  de 
rOrient.  Sa  mère,  la  Syrienne  Laodiee,  qui,  dans  l'ennui 
du  gynécée,  avait  songé  qu'Evergète  durait  trop,  devint 
sultane   par  le  droit  oriental   du   meurtre.    Le  jeune 


352  LA    VIE     LITTÉKAIUE. 

Milliridnlc,  viclime  d'inoxplicables  acci'lenls  de  chasse 
cl  llairant  sur  sa  table  des  mets  suspects,  s'aperçut 
liit'iilùl  (jue  sa  mère  trouvait  qu'il  [j;randissail  trop  vite. 
11  s'enfuit  dans  les  forets  épaisses  du  Paryadris,  où  il 
mena,  seul,  inconnu,  la  rude  vie  du  chasseur  et  du 
hatulil.  On  raconte  que,  semblable  aux  géants  de  pierre 
sculptés  dans  le  palais  de  Sargon,  il  étouffait  des  lion- 
ceaux entre  ses  bras.  Après  sept  ans  passés  nuit  et  jour 
dans  les  bois  et  dans  les  rocbers,  il  reparut  à  Sinope, 
où  on  le  croyait  mort,  réclama  son  béiilage,  l'arracba 
de  force  et  de  ruse  à  la  Syrienne,  qui  l'avait  aux  trois 
quarts  dissipé,  territoires  et  trésors.  Rapidement,  il  se 
relit  un  royaume  et  «  soumit  à  sa  domination,  ou  tout 
au  moins  à  son  influence,  tout  le  bassin  de  la  mer 
Noire  ». 

Ce  n'était  pas  un  empire,  mais  une  multitude  de  peu- 
ples. On  y  parlait  vingt-deux  ou  vingt-cin(]  langues  dif- 
férentes. Royaume  de  la  mer,  «  le  Ponl-Euxin,  qui  lui 
donnait  son  nom,  lui  donnait  aussi  son  unité  ». 

On  sait  le  reste,  que  je  ne  puis  rappeler  ici,  même 
brièvement,  puisque  c'est,  comme  dit  Racine,  «  une 
partie  considérable  de  l'histoire  romaine  ».  On  sait  la 
rupture  avec  Rome,  que  Mitliridate  avait  d'abord  ména- 
gée; la  conquête  de  l'Asie  Mineure,  suivie  du  massacre 
de  quatre-vingt  mille  Romains;  le  protectorat  de  la 
Grèce  et  ce  grand  dessein,  imité  d'Alexandre,  de  l'union 
du  monde  hellénique  et  du  monde  oriental,  qui  finit 
cruellement  à  Gliéronée  et  à  Orchoméne;  et,  après  la 
guerre  de  Sylla,  les  guerres  de  Lucullus  et  de  Pompée 


MITHRIDATE.  353 

qui  font  voir,  selon  la  parole  de  Montesquieu  «  non  pas 
des  princes  déjà  vaincus  par  les  délices  et  l'orgueil, 
comme  Anliochus  et  Tigrane,  ou  par  la  crainte,  comme 
Philippe,  Persée  et  Juguriha;  mais  un  roi  magnanime, 
qui,  dans  les  adversités,  tel  qu'un  lion  qui  regarde  ses 
blessures,  n'en  était  que  plus  indigné  »  {Grand,  et  déc.y 
chap.  YIl). 

On  sait  enfin  (et  c'est  là  que  je  m'arrêterai  un  instant) 
qu'après  la  défaite  de  Nicopolis,  où  ses  cavaliers  furent 
égorgés,  dans  la  nuit,  jusqu'au  dernier  par  les  légion- 
naires de  Pompée,  le  vieux  roi  s'échappa  seul  à  cheval, 
avec  sa  concubine  Hypsicratée,  vêtue  comme  un  de  ces 
guerriers  barbares,  dont  elle  avait  le  cœur.  Il  courut  le 
long  du  Caucase  et,  parvenu  en  fugitif  dans  le  Bosphore 
révolté,  il  le  reconquit.  Ce  fut  son  dernier  royaume.  Là, 
contraint  d'abandonner  l'Asie  à  l'ennemi  qu'il  comballait 
depuis  quarante  ans  avec  une  invincible  haine,  ilcunijut 
le  projet  de  marcher  sur  l'Occident  par  la  Thrace,  la 
Macédoine  et  la  Pannonie,  d'entraîner  avec  lui  les  Scy- 
thes des  steppes  sarmales  et  les  Celtes  du  Danube,  et  de 
se  jeter  sur  l'Italie  avec  un  torrent  de  peuples. 

Ce  plan  gigantesque,  Milhridate  l'expose,  au  troi- 
sième acte  de  la  tragédie  de  Racine,  dans  un  discours 
imité  d'Appien  : 

C'est  à  Rome,  mes  fils,  que  je  prétends  marcher. 
Et  il  ajoute  un  peu  plus  loin  : 

Ne  vous  figurez  point  que  de  celte  contrée 
Par  d'éternels  remparts  Rome  soit  séparée. 

20. 


354  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

Je  pais  Ions  les  chemins  par  où  je  dois  passer, 
Kl  si  la  morl  Itiorilôt  ne  me  vient  traverser, 
Sans  reculer  [)liis  loin  l'efTet  de  ma  parole. 
Je  vous  rends  dans  Ir.ois  mois  au  pied  du  Capitole. 
Douiez  vous  que  l'Kuxin  ne  me  porte  en  deux  jours 
Aux  lieux  où  le  Danube  y  vient  liuir  son  cours? 


a  J'en  doute!  »  s'écria  le  prince  Eugène  do  Savoie, 
qui  avait  fait  la  (guerre  contre  les  Turcs.  Et  le  v.iiiKjueur 
inspiré  de  Zentha  doutait  avec  raison  qu'une  flotte  de 
guerre  [)ûl  traverser  en  deux  jours  l'espace  de  nier  qui 
sépare  Kcrtcli  des  bouches  du  Danube  et  qu'il  suffit  de 
trois  mois  à  une  armée  nombreuse  pour  se  rendre,  à 
travers  sept  cents  lieues  de  terres,  de  la  Bulgarie  à 
Rome.  Mais  ces  mauvais  calculs  sont  imputables  seule- 
ment à  Jean  Racine,  qui,  apparemment,  n'était  pas  un 
grand  homme  de  guerre.  C'est  lui  qui  les  a  faits,  dans  sa 
maison,  sur  sa  table,  avec  beaucoup  d'innocence.  Aucun 
témoign;ige  antique  ne  permet  d'en  rapporter  la  faute  à 
Milhridate  lui-même,  qui  n'est  pas  responsable  des 
beautés  dont  un  poêle  se  plut  à  orner  ses  plans.  On  sait 
seulement  que  le  vieux  roi  «  se  proposait  de  longer  la 
rive  septentrionale  de  l'Euxin,  entraînant  sur  sa  route 
les  Sarmates  et  les  Bastarnes,  puis  de  remonter  la  vallée 
du  Danube,  où  les  tribus  gauloises,  dont  il  avait  soi- 
gneusement cultivé  l'amitié,  accouraient  en  foule  sous 
ses  étendards.  Ainsi  devenu  le  généralissime  de  la  bar- 
barie du  Nord,  il  traversait  la  Pannonie  et  descendait 
comme  une  avalanche  du  sommet  des  Alpes  suj-  l'Italie 
dégarnie  de  troupes,  affaiblie   par  ses  querelles  poli- 


MITIIRIDATE.  355 

liques  et  sociales.  »  Ce  projet,  dont  la  grandeur  faisait 
rétonnement  des  anciens,  n'a  pas  été  beaucoup  admiré 
par  les  historiens  modernes.  Michelet,  qui  est  enthou- 
siaste, s'est  un  peu  ému  en  l'exposant  ;  mais  M.  Mommsen, 
dont  le  défaut  n'est  point  l'enthousiasme,  n'a  vu  là  qu'une 
pitoyable  folie.  «  L'invasion  projetée  des  Orientaux  en 
Italie,  a-t-il  dit,  élait  simplement  risible.  Ce  n'était 
qu'une  fantaisie  du  désespoir  impuissant.  »  M.  Théodore 
Reinach  ne  le  croit  p;is.  Il  rappelle  que  les  Cimbres 
avaient  démontré,  quarante  ans  auparavant,  que  la  mu- 
raille des  Alpes  n'était  point  infranchissable  et  il  estime 
qu'une  invasion  fondant,  en  l'an  63  avant  l'ère  chré- 
tienne, sur  rilalie,  déchirée  par  la  guerre  civile,  pou- 
vait faire  éprouver  à  Rome  les  deuils  et  les  hontes 
qu'Alaric  devait  lui  infliger  cinq  siècles  plus  tard.  Cette 
opinion  est  soutenable.  Mais  la  dispute  sur  ce  point  ne 
sera  jamais  terminée.  Trahi  par  son  fils,  abandunnè  par 
ses  peuples,  Milhridate  s'est  donné  la  mort  dans  la  cita- 
delle de  Panticapée,  au  milieu  des  préparatifs  de  sa 
grande  entreprise.  Toutefois,  cela  seul  condamne  celte 
entreprise  qu'elle  se  soit,  dès  l'abord,  renversée  sur  son 
auteur.  Il  n'importe!  C'était  un  grand  ennemi  et  qui 
savait  haïr.  «  Il  possédait  les  dons  respectables  de  la 
haine  »,  dit  Mommsen,  et  M.Théodore  Reinach  ajoute  : 
<  Dans  ce  cerveau  surexcité,  la  haine  atteignait  au  génie.  » 
Les  Romains,  qui  le  craignaient,  se  réjouirent  de  sa 
mort.  Les  soldats  qui  vinrent  l'annoncer  à  Pompée 
portaient  des  lauriers  comme  les  messagers  des  vic- 
toires. 


35G  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

I/cmbarras  fut  de  reconnaître  le  corjis  du  terrible 
sullnii.  Il  élait  si  défiguré  qu'on  ne  put  le  reconnaître 
qu'aux  vieilles  cicatrices  dont  il  était  couvert.  Pompée 
le  lit  coucher  dans  la  nécropole  royale  de  Sinope. 
Mais  c'est  surtout  par  les  éclats  de  leur  joie  (jue  les 
Romains  rendirent  les  honneurs  suprêmes  à  Mithridale 
Eupator. 

Quelques  années  plus  tard,  Rome  fil  de  nouvelles 
réjouissances  pour  la  mort  d'un  ennemi.  Celte  fois 
l'ennemi  élait  une  femme.  Il  y  eut  dans  la  Viile- 
Élernelle,  des  danses  et  des  sacrifices  à  la  mort  de 
Cléopâlre  comme  à  la  mort  de  Milluiilate.  C'est  qu'avec 
Cléopâlre  périssait  enfin  cet  Orient  guerrier  qui  avait 
disputé  l'empire  à  Rome,  coulé  à  l'Italie  tant  de  tra- 
vaux et  la  vie  de  tant  de  soldats  et  de  citoyens,  lï 
est  visible  que  M.  Théodore  Reinach  ressent  pour 
Mithridale  ce  genre  d'intérêt  dont  un  peintre  allentif 
ne  se  défend  guère  à  l'endroit  d'un  modèle  longue- 
menl  étudié.  Il  suit  le  roi  de  Pont  dans  toutes  ses 
entreprises  avec  un  mélange  d'admiration  et  d'horreur. 
Il  s'étonne,  non  sans  raison,  de  celle  \()lonté  si  souple 
et  si  forle,  de  celte  infatigable  énergie,  de  cet  esprit  de 
ruse  et  d'audace,  de  cette  âme  indomptable  qui  puise 
dans  la  défaite  des  ressources  nouvelles  et  que  les  anciens 
ont  comparée  au  serpent,  qui,  la  tête  écrasée,  dresse  sa 
queue  menaçante.  Pourtant,  quand  il  se  recueille  pour 
porter  un  jugement  d'ensemble,  il  se  garde  d'exallcr  son 
héros  aux  dépens  de  la  justice  et  de  la  vérité.  Voici  la 
page  où  se  trouve  résumée,  non  sans  force,  la  pensée  de 


MITHRIDATE.  357 

rhislorien  sur  le  despote  extraordinaire  dont  il  a  coulé 
la  vie  : 

Malgré  ses  talents  multiples,  malgré  sou  activité  infa- 
tigable, malgré  sa  fin  héroïque,  il  a  manqué  quelque 
chose  à  Mithridatepour  être  rangé  parmi  les  vrais  grands 
hommes  de  l'histoire  :  je  veux  dire  un  idéal  supérieur, 
conçu  avec  sincérité,  poursuivi  avec  constance.  Que 
représente  celui  qu'on  a  appelé  le  Pierre  le  Grand  de  l'an- 
tiquité? La  cause  de  la  liberté,  de  la  civilisation  hellé- 
nique ou,  au  contraire,  la  réaction  de  l'Orient  despo- 
tique et  fanatique  contre  l'Occident  libéral  et  éclairé?  On 
ne  le  sait,  lui-même  l'ignore.  INous  l'avons  vu,  dans  la 
première  partie  de  sou  règne,  se  porter  en  champion  de 
l'hellénisme,  copier  Alexandre,  conserver  la  tunique, 
coucher  dans  le  gîte  du  conquérant  macédonien.  Un 
moment  même,  il  a  semblé  qu'il  eût  réalisé  son  rêve  ou, 
du  moins,  ramené  les  beaux  jours  du  royaume  de  Per- 
game  :  l'Asie  afTranchie,  la  vieille  Grèce  elle-même  sou- 
levaient sur  leurs  épaules,  dans  un  élan  de  fièvre  joyeuse, 
le  sauveur  providentiel  descendu  des  bords  lointains  de 
l'Euxin.  Mais  la  fin  du  règne  va  nous  ofïVir  un  tableau 
bien  différent.  Sous  le  masque  hellénique,  qui  bientôt 
crève  de  toutes  parts,  nous  trouverons  un  héros  encore, 
mais  un  héros  barbare,  répudiant  une  civilisation  d'em- 
prunt, détruisant  de  ses  propres  mains  les  villes  qu'il  a 
fondées,  adressant  un  appel  désespéré  au  fanatisme  reli- 
gieux et  national  des  vieux  peuples  de  l'Asie  et  des 
hordes  nomades  du  Nord,  dont  il  semble  incarner  désor- 
mais la  haine  irréconciliable  non  seulement  contre  le 
conquérant  romain,  mais  encore  contre  la  civilisation 
méditerranéenne.  Quel  est  le  véritable  Mithridate?  Celui 
de  Chersonèse  et  de  Pergame  ou  celui  d'Artaxata  et  de 
Panticapée?  Je  crains  que  ce  ne  soit  ni  l'un  ni  l'autre  et 
que,  dans  ces  deux  rôles,  où  il  paraît  successivement 
passé  maître,  Mithridate  n'ait  été,  en  effet,  qu'un  prodige 
d'ambition  et  d'égoïsme,  un  royal  tragédien,  jouant  de 
l'Olympe  et  de  l'Avesta,  des  souvenirs  d'Alexandre  et 


358  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

dos  reliques  de  Darius,  du  despotisme  et  de  la  déma- 
ici>t:ie,  de  la  barbarie  et  de  la  civilisation  comme  d'au- 
tant d'instiunients  de  règne,  autant  de  moyens  de 
séduire  et  d'entraîner  les  honimcs,  sans  jamais  parlager, 
au  fond,  les  passions  qu'il  exploite  et  restant  calme  au 
jiiilieu  dos  tom[)rlos  qu'il  décbaîne. 


M.  Théodore  Reinacli  nous  a  fait  voir  Milhridate  sou- 
verain (riin  royaume  mouvant,  plusieurs  fois  perdu 
et  roconquis,  changeant  sans  cesse  de  configuralioQ 
et  (le  place.  Il  nous  a  montré  ce  maître  de  tant 
do  vies  humaines  conduisant,  avec  une  ardeur  tou- 
jours égale,  des  guerres  mêlées  d'étonnantes  victoires 
et  d'étonnantes  défaites.  Il  a  montré  le  sultan  de  Pont 
tour  à  tour  conquérant,  diplomate,  fondateur  de  villes, 
organisateur  de  provinces,  colon,  prolecteur  du  com- 
merce ,  des  arts  et  des  lettres  ,  et  destructeur  des 
peuples. 

Ce  n'est  pas  tout.  Il  s'est  plu  encore  à  nous  montrer, 
autant  qu'il  était  possible,  Mithridate  dans  l'iulimilé  de 
sa  vie,  couché  sur  un  lit  d'or  à  ces  bamjuels  où  il  réu- 
nissait les  orateurs  et  les  rhéteurs  hellènes  à  ces  offi- 
ciers barbares  qui  portaient  le  litre  envié  d'Amis  et  de 
Premiers-Amis  du  roi.  Et  ce  ne  sont  pas  là  les  tableaux 
les  moins  intéressants  du  livre.  Milhridate  n'était  pas 
sans  doute  un  lumineux  génie.  Mommsen  lui  refuse 
même  l'étendue  de  rinlelligence,  el  M.  Théodore  Rei- 
nach  reconnaît  que  ce  n'était  pas  un  vérilahle  grand 
homme.  Mais,  à  coup  sûr,  c'était  ce  qu'on  nomme  un 
caractère.  Sa  figure  est  étrange  et  d'un  relief  puissant. 


MITHRIDATE.  359 

A  l'approcher,  on  admire  une  l)êle  liumaine  de  celle  sta- 
ture et  de  ce  tempérament,  si  rusée  et  si  forle.  si  ingé- 
nieuse et  si  barbare,  et  douée  de  si  épouvantables  vertus. 

On  a  son  profil  sur  les  télradrachmes.  Il  élail  beau, 
les  trails  grands,  la  chevelure  bouclée.  C'était  une  espèce 
de  géant.  La  grandeur  de  ses  armes  étonna  Pompée.  Et 
ses  armures,  suspendues  aux  temples  de  Delphes  et 
de  Némée,  devant  lesquelles  s'émerveillaient  les  visi- 
teurs, semblaient  les  dépouilles  d'un  Titan.  Ceint  d'une 
tiare  étincelanle,  vêtu,  à  l'orientale,  de  robes  précieuses, 
portant  le  large  pantalon  perse,  il  apparaissait,  dans 
le  feu  des  pierreries,  comme  l'image,  sur  la  terre,  des 
dieux-astres,  Ormuzd  et  Améria,  auxquels  il  allumait 
en  offrande  une  forêt  sur  une  montagne.  Sous  ces 
dehors  d'idole  orientale,  c'était  le  plus  agile  cavalier  de 
son  armée,  et  il  n'avait  pas  dégal  pour  lancer  le  javelot. 

Habituellement  sobre,  il  lui  prit  envie,  un  jour,  à 
table,  de  lutter  avec  un  athlète  pour  la  capacité  du  boire 
et  du  manger,  et  de  cette  lutte  il  sortit  vainqueur.  Ce 
colosse  avait  une  certaine  délicatesse  de  goCit.  Il  recher- 
chait la  belle  vaisselle  d'or  et  d'argent,  ce  qui  était,  à 
vrai  dire,  un  luxe  commun  alors  à  tous  les  grands  per- 
sonnages. Il  avait  formé  un  riche  cabinet  de  pierres  gra- 
vées. Il  aimait  les  beaux  discours,  et  lui-môme  il  parlait 
avec  éloquence  en  plusieurs  langues.  Enfin,  ses  connais- 
sances en  médecine  semblent  avoir  été  assez  étendues  et 
profondes,  bien  qu'il  mêlât  à  ses  receltes  beaucoup  de 
formules  de  sorcellerie. 

Comme  tous  les  dynastes  d'Orient,  il  avait  une  grande 


3C0  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

lialiiliulc  du  iiieiirlre  tlomeslûiue.  niKilio  Je  ses  fils 
périront  par  son  ordre  :  Ariaralhe,  Milliridale,  Macliarès 
et  Xipliarès.  Mais  il  faut  voir  renchaînemenl  des  crimes 
dans  celle  maison  et  se  rappeler  que  sa  mère  avait  tenté 
de  le  faire  tuer  et  (|u'enrni  un  (ils  qu'il  a\ail  épaî'^mé, 
Pliarnace,  fui  cause  de  sa  morl. 

Il  semble  avoir  Itcaucoup  aimé  sa  fille  DiTpclina,  un 
monstre  qui  avait  une  double  ranp;ée  de  dents  à  cbaque 
maclioire,  et,  s'il  la  fit  poignarder  par  un  eunuque,  ce 
fut  pour  qu'elle  ne  tombât  pas  vivante  aux  mains  des 
Romains. 

Deux  autres  de  ses  filles,  Mithridalis  et  Mysa,  mou- 
rurent avec  lui  à  Panticapée  pour  la  même  raison.  Rien 
alors  de  plus  ordinaire,  après  une  défaite,  que  le  mas- 
sacre de  tout  un  sérail.  Avant  de  battre  en  retraite,  on 
tuait  les  femmes  cà  l'approche  de  l'ennemi,  comme 
aujourd'hui  on  détruit  le  matériel  embarrassant.  Après  la 
défaite  infligée,  à  Cabira,  par  LucuUus  à  l'armée  pon- 
tique,  Mithridate,  en  fuite  sur  Gomana,  dépêcha  l'eu- 
nuque Raccliidès  à  Pharnacie  avec  ordre  de  faire  mourir 
toutes  les  femmes  du  sérail.  Parmi  elles  se  trouvaient 
deux  sœurs  du  roi,  Roxane  et  Slalira,  âgées  de  quarante 
ans,  qui  n'avaient  point  été  mariées,  et  deux  de  ses 
femmes,  Ioniennes  l'une  et  l'autre,  Rérénice  de  Chios 
et  Monime  de  Stratonicée.  Monime  avait  refusé  quinze 
mille  pièces  d'or  dont  Mithridate  croyait  l'acheter.  II 
fallut  que  le  roi  de  Pont  lui  envoyât  le  bandeau  royal. 
C'était  d'ailleurs  un  présent  qui  coûtait  peu  à  ce  grand 
faiseur  de  reines. 


MITHRIDATE.  3GI 

On  trouva  plus  tard,  dans  les  archives  du  Chàleau 
neuf,  près  Cabira,  une  correspondance  échangée  entre 
Monime  et  Mithridate,  dont  le  ton  licencieux  chociua  la 
pudeur  des  Romains.  Mais,  enfermée  loin  de  la  Grèce, 
dans  un  sérail,  sous  la  garde  de  soldats  barbares,  la 
fière  Ionienne  regrettait  amèrement  sa  patrie  et  la 
liberté.  Bacchidès  portait  aux  femmes  l'ordre  de  mourir 
de  la  manière  que  chacune  d'elles  croirait  la  plus 
prompte  et  la  moins  douloureuse.  Bérénice  se  fit  ap- 
porter une  coupe  de  poison.  Sa  mère,  qui  était  près 
d'elle,  lui  demanda  de  la  partager.  Elles  burent  toutes 
deux.  La  mère  mourut  la  première.  Et,  comme  Béré- 
nice se  tordait  dans  une  horrible  agonie,  Baeciiidès 
l'acheva  en  l'étouffant.  Roxane  et  Slalira  choisirent  aussi 
le  poison.  La  première  le  prit  en  maudissant  son  frère. 
Mais  Roxane,  au  controire,  le  loua  de  ce  qu'au  milieu 
des  dangers  qu'il  courait  lui-même  il  ne  les  avait  pas 
oubliées  et  leur  avait  assuré  une  mort  libre,  abritée 
des  outrages.  Monime,  en  mémoire  peut-être  des  reines 
tragiques  de  ses  poètes,  détacha  de  son  front  le  ban- 
deau royal,  le  noua  autour  de  son  cou  et  se  pendit, 
comme  Phèdre,  à  une  cheville  de  la  chambre.  Mais  le 
faible  tissu  se  rompit. 

Plutarque  a  conservé  ou  trouvé  les  douloureuses 
paroles  que,  selon  lui,  prononça  alors  la  jeune  femme  : 
«  Fatal  diadème,  s'écria-t-elle,  tu  ne  me  rendras  pas 
même  ce  service!  »  Et  elle  présenta  la  gorge  à  l'eunu- 
que. Ainsi  périt,  après  de  longs  dégoûts,  dans  le  sérail 
de  Pharnacie,  Monime  de  Slratonicée. 

IV.  21 


3G2  LA    VIE     LITTÉRAIRE. 

Il  y  a  sans  doute  quelque  brusquerie  à  quitter  sur 
celte  trafjjéilie  domestique  l'histoire  du  grand  Asiatique 
contre  qui  s'illustrèrent  Sylla,  LucuUus  et  Pompée.  Mais 
celte  scène  de  femmes  empoisonnées,  étouffées,  égorgées 
par  un  eunuque  révèle  mieux  peut-être  que  tous  les 
récils  de  guerre  le  vrai  Mithridate,  le  vieux  sultan  de 
Pont,  le  despote,  l'Oriental. 


FIN 


TABLE   DES  MATIÈRES 


PRÉFACE I 

MADAME  ACKERMANN 1 

NOTRE  CœUR 10 

UN  COEUR  DE  FEMME 19 

LA  JEUNESSE  DE  M.   DE  BABA  ME 26 

MYSTICISME  ET  SCIENCE 38 

CÉSAR  BORGIA 47 

M.   JAMES  DARMESTETER 58 

CONTES  ET  CHANSONS   POPULAIRES 66 

Jean-François  Bladé 66 

Albert  Meyrac 91 

LE  p.  DIDON  ET  SON  LIVRE  SUR   JÉSUS-CHRIST 97 

CLÉOPATRE 111 

MADAMEJUDITH   GAUTIER 133 

M.    JEAN  MORÉAS 145 

APOLOGIE  POUR  LE  PLAGIAT 156 

Le  fou  et  l'obstacle 156 

APOLOGIE  POUR  LE  PLAGIAT 166 

Molière  et  Scarron 166 


372  TABLE     DES    MATIÈIlES. 

J  l'  L  i;  S  T  K  1.  L  I  E  H 177 

LA  RAME  d' ULYSSE 190 

Lettre  de  M.  Eugène  Pottier 201 

—  —  M.  A.  Ed.  Cuaiqnet 202 

—  —  M.  P.  Lalanne 203 

—  —  M.  Cunisset-Cœ'not 205 

—  —  M.  P.  Clairin 206 

—  —  M.  Gustave  Friteau 207 

BLAISE  PASCAL  ET   M.  JOSETH  BERTRAND.. 209 

M .  MAURICE  BARRÉS.  Le  Jardin  de  Dcren  ke 223 

tuéodore  de  banville 231 

m.  gaston  bois  si  er 241 

l'empereurjulien 251 

GYP .  Une  Passionnelte 266 

j.-j.  WEiss 277 

madame  de  la  FAYETTE   ET  M.   LE  COMTE  d'iIAUSSON- 

VILLE 291 

UN  POÈTE  BRETON   :    M.   CHARLES  LE  GOFFIC 300 

ALBERT  GLATIGN  Y 307 

M.  MARCEL  SCHWOB 318 

MADAME    DE    LA    SABLlÈllE,    d'aPRÈS    DES    DOCUMENTS 


[NÉDITS 3 


UITHRIDATE 346 


Coulommiers.  —  Imp.  Paul  BRODARD.  -124-97, 


irMuiENU  :>^.-  .  bt 


PQ      France,  Anatole 

139       La  vie  littéraire 

F83 

1895 

t. 4. 


PLEASE  DO  NOT  REMOVE 
CARDS  OR  SUPS  FROM  THIS  POCKET 

UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY